D’une guerre à l’autre. La politique allemande et le morcellement ethnique de l’Europe

D’une guerre à l’autre.
La politique allemande et le morcellement ethnique de l’Europe
Hans Rüdiger MINOW, Walther VON GOLDENBACH (1)

La thèse soutenue par les auteurs, dans un ouvrage déjà ancien, publié en Allemagne en 1997, était la suivante : l’Allemagne consolidait son hégémonie sur l’Europe et élaborait des plans de révision des frontières des Etats d’Europe, sous couvert de protection de minorités. Après les événements de Yougoslavie, cette thèse fut complétée.

La question des minorités : Du droit des individus aux “droits” des communautés ethniques
L’exigence du respect des droits de l’homme est un motif connu depuis Helsinki, la « protection des ethnies » a, quant à elle, une autre origine. Cet “altruisme”, indiquent les auteurs, doit son existence à une politique d’hégémonie allemande qui, au prétexte de la « protection des ethnies », (ou « communautés ethniques ») avait pu se lancer dans deux guerres mondiales.
A l’époque de la rédaction de l’ouvrage, l’Etat allemand semblait renouer avec une tactique ancienne, qui déjà avait prévalu à l’issue de la Première Guerre mondiale. A l’époque, la Société des Nations avait créé un système de protection internationale qui promettait assistance aux membres de minorités nationales. L’individu discriminé disposait pour la première fois d’instances de contrôle que l’on pouvait saisir pour faire respecter ses droits d’être humain (Secrétariat de la Société des Nations à Genève, Cour de justice internationale de La Haye).
A peine mis en place, ce système de protection fut détourné à des fins conspiratrices au profit de la politique extérieure de Berlin, puis définitivement réduit à néant dans l’Allemagne national-socialiste des années trente. On y proscrivit alors les droits individuels, puisque c’était “l’origine” de la personne, et non la personne dans sa singularité, que l’on jugeait digne d’être préservée. On rendit plus stricte la loi sur la nationalité, loi selon laquelle la nation allemande devait préserver sa pureté raciale (ethnique), et qui posait que ne peut être Allemand que celui qui est de “sang” allemand. D’éminents scientifiques enseignaient que la protection des minorités n’était concevable qu’au sein d’organisations collectives ethniques (« communautés ethniques ») de sang prétendument homogène. La « communauté ethnique » devait sur cette base pouvoir se constituer en « communauté nationale », et vis-à-vis de l’extérieur en « corps national ».
La concentration physique de destinées humaines concrètes fit affirmer aux théoriciens allemands des minorités que les « communautés ethniques » constituaient une personne juridique. Une collectivité de même sang devenait de cette manière le sujet des prétentions légales que l’on avait retirées à l’individu. La singularité de l’individu se réduisait à faire de lui le porteur de son origine raciale primitive que l’on devait protéger contre tout « noyautage » et « mélange ». Au terme de ce processus, les minorités, représentées par les « responsables de communautés ethniques », se trouvaient en situation de confrontation avec les peuple majoritaires respectifs. Le sang se dressait contre le sang. Et comme chaque communauté devait se défendre contre l’assimilation, le problème exigeait, au sein de cette logique, une solution territoriale. Le droit international des minorités était ainsi détourné afin de le faire servir à la « protection (raciale) des groupes ethniques », le gouvernement allemand y trouvant un prétexte à des revendications territoriales. C’est ainsi qu’avant d’envahir la Tchécoslovaquie en 1938, les autorités allemandes prétendirent que les « droits des communautés ethniques » de la minorité germanophone (“Allemands des Sudètes”) se trouvaient menacés. Les conquérants justifièrent un grand nombre des crimes de grande envergure commis par la suite dans l’Europe occupée, par l’exigence d’une réorganisation ethnique des « peuples » et « groupes ethniques », censée rendre possible une cohabitation pacifique. Il est clair que l’inverse devait en résulter.

La politique allemande des “minorités” selon les auteurs (fin années 1990)
Les déclarations de l’ONU comme celles de la SDN hier, ne reconnaissent pas de droits collectifs, « les droits collectifs au sens strict n’ont jusqu’à présent été inscrits dans aucune convention internationale », indiquaient alors les auteurs. De nombreux Etats européens, la France notamment, refusaient le principe de droits collectifs en raison de leur caractère explosif, ils rappelaient à cet égard les événements de la Seconde Guerre mondiale. Bien qu’ils aient repoussé à plusieurs reprises l’idée de considérer les droits des “minorités” indépendamment des individus, les vieilles revendications portant sur la « protection des communautés ethniques » se sont faites assourdissantes au cours des années de la fin du dernier siècle. Depuis son agrandissement territorial, l’optimisation de ses potentiels économique, militaire et politique, ces appels se faisaient surtout entendre du côté de la République fédérale. Les autorités officielles attachaient une « importance de tout premier plan » aux « efforts qui sont faits à l’échelle européenne […] pour améliorer la situation des minorités et des communautés ethniques ».
Le budget consacré en 1995 au « soutien […] des “minorités allemandes” d’Europe du Sud et d’Europe Centrale et orientale » s’élevait à plus de 143 millions de DM, à 140 millions de DM pour chacune des années 1996 et 1997. Les formulations concernant les “minorités allemandes” valaient pour désigner les ingérences que la nouvelle Allemagne exerçait en dehors de ses frontières. Cet argent était placé dans « l’organisation d’unités administratives dans des régions de population allemande ». Que ces territoires de population allemande soient des parties de pays voisins, dont les habitants relèvent de leur propre souveraineté et non de la souveraineté allemande, ne gênait en rien les donateurs. D’après le droit du sang, est Allemand à leurs yeux celui qui est d’ascendance allemande.
Ce droit de “protection” que s’arrogeait l’Allemagne s’étendait aussi à des minorités qui ne sont pas germanophones. Des sommes considérables prises sur le budget furent destinées au « développement et à la promotion d’un droit européen des minorités et des communautés ethniques », susceptible d’exercer une influence sur la législation des Etats qui intéressent l’Allemagne. Comme le notait la presse allemande, la politique extérieure de Berlin s’apprête à implanter le principe ethnique de la « protection des communautés ethnique » non seulement en Europe, mais également en Asie. Pour cela les ministères allemands disposaient (et disposent) de nombreuses organisations et fondations officiellement ou officieusement reconnues.
Au tout premier rang on trouve la « Fédération des Communautés Ethniques Européennes » (F.U.E.V). Grâce aux autorités officielles, a pu jouir d’un financement direct ou indirect élargissant son champ d’action (le budget allemand qui finançait en particulier « l’alliance des allemands du Nord-Schleswig » (BdN), a reçu en 1997 presque 50 millions de DM.
La F.U.E.V, qui se posait comme organisation privée, sans liens avec l’Etat, a joué un rôle éminent dans la revendication de « création d’un droit des “communautés ethniques” reconnu à l’échelle internationale » (non une réglementation qui intéresse les individus). Partie liée avec d’autres associations de minorités, elle affirme que plus de 100 millions d’hommes, de presque tous les Etats d’Europe, appartiennent à des « communautés ethniques ». En 1995, sur neuf membres de la direction de la F.U.E.V, huit étaient citoyens allemands ou déclaraient résider dans des territoires de langue allemande (y compris le Tyrol du sud, territoire italien).
La F.U.E.V regroupait « 84 organisations membres », dont plusieurs ont été accusées de menées séparatistes dans leurs pays respectifs. Pour presque tous les pays limitrophes de l’Allemagne s’est trouvée portée l’exigence d’une « protection des groupes ethniques par l’autonomie ». Pour la France il s’agirait des alsaciens, des bretons, des bourguignons, etc. L’autonomie ainsi revendiquée implique le port d’emblèmes propres, la participation au règlement de la question portant sur une éventuelle double nationalité, une radio et une télévision, des moyens de communications territoriaux, par exemple des routes locales, voire même le contrôle de banques de commerce, des caisses d’épargne et autres institutions financières, une police propre, des impôts levés pour le territoire.
En Allemagne même, le programme de la F.U.E.V. devait être publiquement qualifié de « mode d’emploi pour provoquer de graves conflits ». On a aussi indiqué que la F.U.E.V. faisait partie d’une série « d’organisations en terrain avancé du ministère des affaires extérieures de Bonn ».
Le lobbying au sein des institutions européennes
Compte tenu de cet arrière plan, un fait mérite l’attention : la F.U.E.V a joué un rôle de premier plan dans les longs préparatifs politiques pour la fondation d’un « Centre Européen pour la question des minorités » (EZM). Dans les premiers actes dans lequel le ministère allemand de l’intérieur définissait sa position, il était dit que « la F.U.E.V en particulier [devait] être intégrée dans l’EZM ». Les ministères allemands jugèrent aussi approprié un éventuel établissement de l’EZM à proximité immédiate du siège de la F.U.E.V, la prise de contacts de l’EZM avec les différentes « communautés ethniques » pouvant ainsi se faire plus facilement, de même qu’une répartition opérationnelle du travail. La F.U.E.V devait remplir des missions stratégiques après de « communautés ethniques » d’Etats étrangers, et les conflits qui éclateraient seraient renvoyés devant l’EZM, comme devant une instance à vocation scientifique et neutre, jouant « le rôle de médiateur dans les conflits situés dans les régions ethno-politiquement sensibles ». L’une (la F.U.E.V) apporterait ainsi la poudre et y mettrait le feu, l’autre (l’EZM) apporterait « ses solutions » au règlement de conflits déclenchés ou favorisés par la première. Cela a tout du rapport pyromane-pompier.
Dans ce contexte, on a pu juger inquiétant qu’ait été confiée la direction allemande de l’EZM à une personne dont l’opposition à une politique des minorités fondée sur les droits individuels, était connue depuis longtemps. Rainer Hofmann, qui a été nommé membre du conseil d’administration de l’EZM, défendait en effet l’opinion selon laquelle il existe dans le monde « des Etats ethniquement homogènes », auxquels s’opposent des Etats “ethniquement” mélangés, regroupant différentes « communautés ethniques ». D’après lui, selon les auteurs, les « communautés ethniques » possèdent un « droit à l’autodétermination » les protégeant contre toute « assimilation ». Le droit des peuples autorise les « communautés ethniques », même « assimilées », à employer des moyens « même violents », dans le but de fonder leur propre Etat ou de modifier par la violence les frontières existantes. Hofmann a développé ce type de théories funestes au sein d’associations d’expulsés. Le ministère de l’intérieur et son département des « expulsés » aurait contribué au financement des recherches menées par Hofmann. Quand on considère l’arrière-plan dans lequel évoluait ce membre du conseil d’administration de l’EZM, on imagine à quelles fins le « Centre Européen à la Question des Minorités » a pu être créé. Il serait funeste, soulignent H. R. Minow et W. Goldenbach, de sous-estimer une troisième fois les conceptions ethniques qui fondent cette politique dans l’espace européen.

(1) Editions François-Xavier de Guibert, 2002. Hans-Rüdiger Minow est un journaliste et cinéaste allemand, Walter von Goldenbach est le pseudonyme d’une personnalité qui évoluait dans le cadre du ministère allemand des affaires étrangères.

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