Classe sociale

Classe sociale

Le mot classe a plusieurs acceptions. L’une des plus générales renvoie à l’opération intellectuelle qui consiste précisément à classer, ou trier, suivant des critères préétablis (ou induits par le tri), les différents éléments d’un ensemble. Cette opération, basée sur l’observation, la comparaison et l’analyse, a par exemple fourni aux sciences naturelles ses fondements. La notion de classe s’applique donc à d’autres réalités que les classes sociales.
Pour ce qui a trait aux groupements humains – qui nous intéressent ici –, on peut légitimement envisager divers types de classification – donc différents types de classes – selon les critères utilisés : par exemple classement par âges, classement par niveau scolaire, voire classement en fonction de données ethniques… On perçoit que la notion de « critères » se révèle centrale pour ce qui a est de la classification.

Valeurs d’emploi des notions de classes et classes sociales
En France, c’est à partir du XVIIe siècle, puis au XVIIIe, que la notion de classes sociales, définie selon des critères économiques et sociaux, est utilisée par plusieurs auteurs. Souvent employée sans son attribut – on parle de classes tout court – la caractère conceptuel de cette valeur du mot classe conçue selon des critères relatifs à la base économique sera aussi celle de Marx.
Mais à travers les époques et aujourd’hui encore, la définition des classes sociales n’est pas toujours posée en relation avec les déterminations de la base économique de la société. De nombreux spécialistes, notamment sociologues, pensent qu’il convient plutôt de définir les classes, soit sur la base de simples « représentations » mentales — c’est l’idée que les gens s’en font qui déterminerait les classes —, soit par des « modes de vie » (habillement, alimentation, culture, etc.). Ces conceptions reviennent à nier la base objective des classes.
Ces indications sommaires suffisent à souligner l’importance de la question des critères utilisés pour concevoir la structuration en classes des différents groupes sociaux qui composent la société. Ces critères sont très variés, et dans certaines théories, fluctuants, défiant la logique, inconséquents. Il est donc utile de préciser que la valeur de ce concept, est posée en relation avec la conception marxiste, bien que – on vient de l’évoquer – d’autres penseurs et théoriciens aient pu, avant Marx, classer les groupes humains au sein d’une formation globale, en fonction de leur place au regard de la base économique de la société (parfois aussi en fonction de rapports historiques et politiques entre groupements de population).
Dans le cadre de la théorie marxiste, la notion de classe sociale se rapporte à la procédure de classement en fonction de critères « sociaux », procédant surtout de la base économique de la société.
Les classes sociales ne sont pas définies en fonction de données individuelles (subjectives), mais par rapport à des données objectives, posées en relation avec le type de rapports existant dans un mode de production donné.
En conséquence, les critères qui définissent ce qu’est un mode de production sont des données objectives de l’existence des classes ; cela concerne notamment le rapport au monde objectif, le rapport aux facteurs de production, le rapport entre hommes, le rapport aux produits créés. C’est là le fondement matériel objectif de l’existence des classes dans une société.
A cet égard on observera que défini en raison des critères susdits, le concept de classes sociales procède des seules déterminations socio-économiques de la société, qui elle-même ne se ramène pas exclusivement à ces déterminations.

Définition
Les « classes sociales » sont de vastes groupements d’hommes occupant chacun une place définie dans un système donné de production sociale. Cette place est déterminée par le rapport qu’ils ont aux moyens de production et par les modes d’obtention, ainsi que l’importance de la part des richesses sociales dont ils disposent.
Cette définition s’appuie sur une citation de Lénine, un peu modifiée (La grande initiative, ŒUVRES, tome XXIX) que l’on peut considérer comme la plus « compréhensive » car elle englobe les traits essentiels des formes objectives, matérielles, de la société. Elle introduit en les reliant, des notions et des concepts sur lesquels il convient de revenir.

COMMENTAIRES
La référence à de vastes groupements d’hommes signale que la notion de classes sociales ne renvoie pas à un petit nombre d’individus. Par ailleurs, il ne s’agit pas non plus de n’importe quels groupements d’hommes car ils vont être caractérisés par des critères, dans un cadre donné.
À noter ici, que le principe même du classement évoqué plus haut, induit le pluriel – il y a forcément plusieurs classes – et postule une différenciation. Cela suppose que chacune des classes composant la société présente des caractères singuliers qui la différencient des autres. C’est la raison pour laquelle on peut les distinguer.
La place occupée dans un système donné de production sociale constitue le discriminant principal des classes.
La production sociale constitue un système qui correspond à une réalité complexe, formée d’éléments distincts, notamment les classes, dont aucune n’est indépendante des autres. C’est la production sociale qui forme système. Les classes n’en sont que des composantes, indissociables. Ce qui est important à voir, c’est la forme du lien qui les unit et leur interaction.
Cette façon de voir les choses n’est pas nouvelle et l’on peut citer certains passages du Poème au roi Robert écrit vers 1020 par l’Évêque Adalbéron, pour illustrer simplement l’idée de « places » liées organiquement dans un système :

« La classe des serfs […] ne possède rien qu’au prix de sa peine… argent, vêtements, nourriture, les serfs fournissent tout à tout le monde, pas un homme libre ne pourrait subsister sans les serfs […] Le maître est nourri par le serf lui qui prétend le nourrir. »
« La maison de Dieu que l’on croit une, est [en fait] divisée en trois : les uns prient, les autres combattent, les autres enfin travaillent. Les trois parties qui coexistent ne souffrent pas d’être démembrées, les services rendus par l’une sont la condition des œuvres des deux autres. »

Ici, les choses peuvent se résumer simplement à la question de savoir qui nourrit qui ? qui défend qui ? Si le paysan n’est pas protégé par le seigneur, la moisson ne se fera pas ; si la moisson ne se fait pas, le seigneur n’aura pas les moyens de combattre.
Une fois de plus, il est important de garder en tête que le système dont il est question ici est celui la production sociale. C’est la « logique » interne du mode de production, la façon dont s’effectue le processus d’ensemble de la production, qui détermine la place de chacune des classes et leurs liens organiques (au sens d’un tout organisé). Déjà, à son époque, Aristote analysait sur cette base, les places respectives occupées par les différents grands groupes d’hommes dans la société qui était la sienne. Il proposait un classement suivant les différentes fonctions, directement productives ou non, nécessaires à la société : les laboureurs fournissent les vivres, les artisans les instruments, les guerriers font régner l’ordre et repoussent les invasions, les gens de lois, les magistrats, les ministres, définissent les choses utiles à la société et règlent les litiges. Notons qu’à l’instar d’Aristote, Adalberon pose une tripartition à partir de la réalité globale de la formation humaine de son temps et non pas à partir des conditions empiriques, immédiates, particulières.
La place dans le système de production sociale, discriminant principal, général, des classes sociales, est lui-même déterminé.
La première détermination tient au rapport que chacun de ces grands groupes d’hommes entretient avec les moyens de production. Toutes les classes, sans exception, entretiennent un rapport direct ou indirect avec les moyens de production, c’est-à-dire, la terre, les outils pour la travailler, les fabriques, les machines, les moyens de transport… La nature de ces rapports, rapports de possession, de propriété, ou au contraire d’exclusion, de privation, et donc de dépendance partielle ou totale vis-à-vis des détenteurs des moyens de production, constitue le cœur de la question de la division de la société en classes.
C’est donc le mode d’appropriation de ces moyens de production et la forme de la propriété en découlant, qui vont principalement déterminer ces rapports et inspirer les règles qui dirigent la production et la répartition des richesses sociales. Globalement, on peut distinguer, les classes qui possèdent les grands moyens de production socialisés, celles qui possèdent des moyens de production limités, et enfin celles qui en sont complètement démunies.
La seconde détermination de la place dans le système de la production sociale procède de la façon d’obtenir la richesse sociale produite, ceci sous deux aspects, qualitatif (mode d’obtention) et quantitatif (part obtenue) — le premier aspect étant plus important que le second. Une première approche permet de distinguer, sous l’angle de la production sociale, ceux qui s’approprient le produit de leur propre travail, ceux qui s’approprient le produit du travail d’autrui, et ceux qui n’ont, en échange de leur travail, que le strict minimum, le nécessaire, pour vivre et ceux qui disposent de plus que le nécessaire.
Pour conclure ces brefs commentaires, on proposera de retenir que, dans les limites de son champ, limites mentionnées plus haut, la définition des classes sociales suppose :
— un classement selon des critères sociaux,
— en fonction de données objectives, propres notamment à la base économique de la société,
qui s’articule sur trois critères discriminants :
— la place définie dans un système donné de production sociale, qui est déterminé par :
— le rapport aux moyens de production,
— le mode d’obtention d’une part de la richesse sociale produite et sa quotité.

REMARQUES COMPLEMENTAIRES

A partir de cette définition, les critères qui la composent ayant été brièvement commentés, on formulera trois observations :
— Dans tous les modes de production, il y a production des conditions de sa reproduction à la même échelle, augmentées d’une plus ou moins grande quantité de produit permettant une reproduction élargie, à une échelle plus grande. Cet élargissement de la production est de grandeur et de rythme différents selon les modes de production, et dans le cadre d’un mode donné, selon l’état du développement de ces propres conditions. Dans le mode de production capitaliste dont le but principal est l’accumulation du capital, à conditions de production restant égales, l’accroissement du produit constitue l’objet de cette accumulation. Dans le procès de production, les travailleurs producteurs, les classes productives, produisent leurs moyens d’existence, en paiement de la valeur de leur force de travail le capital leur rétrocède lesdits moyens d’existence, sans prélever sur l’accroissement de produit qu’il obtient d’eux. En revanche les moyens d’existence des diverses classes et catégories sociales non productives, utiles à la vie de la société ou non, proviennent de l’accroissement de produit, ou de richesses si l’on préfère, rendu par les travailleurs dans la production, ces moyens sont nécessairement pris sur ce que le capital retire comme surproduit de la production, défalqués en quelque sorte de l’accumulation du capital. Cette différenciation marque un rapport contradictoire non seulement entre l’ensemble de ces classes et le capital, mais aussi un rapport contradictoire entre les premières et les secondes.
—La définition utilise la notion de système donné de la production sociale dont nous avons dit qu’elle renvoyait à une réalité complexe, notamment en termes de division de la société en classes. Par exemple, dans Les luttes de classes en France, Marx montre que la société française de l’époque était composée de neuf classes. Pour rendre compte de cette réalité complexe, le travail d’analyse, en référence à la définition que nous avons donnée, doit d’abord poser la classification en termes simples, suivant un double couple de critères  : producteur /non producteur, possession des moyens de production / non possession des moyens de production. Cette méthode d’analyse — loin d’être uniquement marxiste – est indispensable pour accéder à la connaissance.
— Bien que cette question dépasse le contenu de la stricte définition des classes, on peut néanmoins relever qu’il existe un lien entre la place occupée dans le système de production et la façon d’envisager les principales questions sociales. En fonction des places respectives qu’elles occupent, les différentes classes ont (ou peuvent avoir) des intérêts objectifs distincts.L’analyse faite par Necker dans son essai, Sur la législation et le commerce des grains, publié en 1775, portant sur la question sociale générale relative aux rapports entre les différents secteurs de production et le développement historique d’ensemble de la production sociale d’une part, et d’autre part leurs rapports au bien public, à la chose publique, cet essai éclaire la perception qu’ont de leurs intérêts objectifs, les différentes classes en présence à la fin du XVIIIe siècle en France :

« Le propriétaire ne voit dans le blé qu’un produit de la terre et de ses soins ; il veut en disposer comme de ses autres revenus. Le négociant n’aperçoit dans cette denrée qu’une marchandise qu’il veut pouvoir vendre uniquement au gré de son intérêt. Le peuple envisage le blé comme un élément nécessaire à sa subsistance, il veut que les lois lui garantissent la possibilité de vivre de son travail. »

Cette problématique exposée par Necker incite à poser le potentiel déploiement d’un champ distinct de manifestation de l’existence des classes.

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