I – Généralisation de l’échange marchand et lutte entre intérêts particuliers

Dans la philosophie politique classique, la notion d’intérêt général s’est substituée pour partie à celles de bien commun ou bien public. Dans l’histoire, en France, cette substitution correspond plus ou moins à l’extension des échanges marchands, puis marchands capitalistes, où se sont développés la concurrence des intérêts, la lutte de tous contre tous (pas seulement entre classes).

Les premières théorisations des intérêts particuliers sont associées  à cette  idée de “lutte de tous contre tous”, de division, de rivalité, de guerre, et donc à la difficulté ou à l’incapacité de dégager un intérêt général accordant ces intérêts en lutte. Par quelques citations, on propose de donner à voir la contradiction interne de la formule intérêt général.

Citation 1. Hobbes (1588-1679).

Pour  Hobbes, les intérêts particuliers en lutte conduisent à la guerre de tous contre tous.

« La compétition dans la poursuite des richesses, des honneurs, des commandements […] incline à la rivalité à l’hostilité et à la guerre, parce que le moyen pour un compétiteur d’atteindre ce qu’ils désire est de tuer, d’assujettir, d’évincer. »

« Si deux hommes désirent la même chose alors qu’il n’est pas possible qu’ils en jouissent tous les deux, ils deviennent ennemis : et dans leur poursuite de cette fin […] chacun s’efforce de détruire ou de dominer l’autre. »

En raison de la rivalité qui se déploie entre intérêts privés, il n’y a pas pour Hobbes, de coïncidence spontanée avec l’intérêt commun. La compétition pour les richesses, laissée à son mouvement involontaire, conduit à faire des hommes des ennemis, et débouche sur la guerre. Dans ces conditions, le bien commun ne peut se dégager à partir de la lutte pour des biens privés.

« Les hommes sont dans une continuelle rivalité [et en] conséquence chez les hommes, l’envie et la haine, puis enfin la guerre, prennent naissance sur ce fondement, alors qu’il n’en va pas de même chez les animaux. [Car, chez les animaux], le bien commun ne diffère pas des biens privés. […] Mais l’homme dont la joie consiste à se comparer aux autres, ne peut vraiment savourer que ce qui est au-dessus du sort commun. »

Citation 2. Bossuet (1627-1704).

Bossuet emploie le mot passions dans un sens assez voisin d’intérêt. Selon lui, les passions particulières en concurrence sont à la source d’un continuel état de guerre. Dans cet état, où les intérêts sont livrés à eux-mêmes, Chacun voulant tout pour lui, il y a guerre de tous contre tous, le droit du plus fort s’impose. La raison est impuissante, tant que la société n’est pas réglée par un principe se posant au-dessus des passions (intérêts) particuliers.

« La société humaine a été détruite et violée par les passions. Cette perversité rend les hommes insociables. L’homme dominé par ses passions ne songe qu’à les contenter sans songer aux autres. Ainsi chacun veut tout pour soi. »

« [Hors d’une société réglée], on ne trouve que l’anarchie, c’est-à-dire dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage, où chacun peut tout prétendre et en même temps tout contester, où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous ; ou la raison ne peut rien, puisque chacun appelle raison la passion qui le transporte. »

Les groupements humains dès lors ne sont réglés que par la Concurrence, les rapports de forces, le droit du plus fort.

« Chacun se trouve faible dans ses prétentions les plus légitimes, par la multitude des concurrents, contre qui il faut être prêt. […] Par conséquent il n’y a ni propriété ni repos assuré, ni à vrai dire aucun droit si ce n’est du celui du plus fort. Encore ne sait-on jamais qui l’est puisque chacun tour à tour le peut devenir. »

Citation 3. Rousseau (1712-1778).

Rousseau parle lui aussi de l’opposition des intérêts particuliers avec cette formule :

« Les hommes s’entre haïssent à proportion que leurs intérêts se croisent. »

 Citation 4. Bonald (1754-1840).

Bonald est un contre-révolutionnaire, il préconise la contre-révolution contre les changements que la Révolution française a imposé dans l’ordre politique. Il perçoit cependant que l’extension de la “logique” des échanges marchands, du commerce, se développant en échanges marchands capitalistes, fait entrer toute la société dans une logique de lutte, voire un “état de guerre”.

« Les idées nouvelles se répandirent en Europe vers le commencement du XVe siècle, et il se fit insensiblement […] une révolution à peu près semblable dans son principe et ses effets, à la Révolution française. [L’ancienne économie sociale a été renversée]. Tous les grands États furent tout à coup possédés de la fureur du commerce. [Or] le commerce même le plus honnête, place nécessairement les hommes les uns à l’égard des autres, dans un état continuel de guerre et de ruse. »

« Cette ardeur démesurée de s’enrichir […] produit des désordres épouvantables et des crimes inouïs […] ; l’égoïsme le plus froid et le plus dur ; transformant insensiblement la nation en un peuple d’agioteurs qui, dans les événements de la société, ne voient que des chances de gains ou de perte ; en une troupe d’ennemis qui s’arment les uns contre les autres. »

On remarque dans ces différents textes, relevant de contextes et de courants politiques différents, exposent chacun pour leur part, une prise de conscience des conditions créées par l’extension du régime social marchand, le fait que la lutte à mort de tous les intérêts particuliers, peut conduire à l’auto destruction de la société. Ce constat pousse ces théoriciens à rechercher comment on peut, en dépit des conditions nouvelles, poser ou imposer un intérêt général.Certains en se tournant vers le passé, d’autres en se tournant vers l’avenir, plus spécialement par la résolution des contradictions du régime capitaliste de production.

Ce qui conduit au point suivant : « Bien commun ou intérêt général. Comment les dégager ? »

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