3. Bernard Peloille. Les représentations sociales de la nation

[Représentations de la nation et classes sociales]  **

L’intérêt des travaux que Bernard Peloille a consacré à la nation et aux représentations sociales de la nation (1), tient en ce que, n’isolant pas la nation de tout substrat économique et social, il prend en compte les relations entre formation, persistance et devenir de la nation, et, les classes, qui, aux différentes époques historiques peuvent la « prendre en charge ». Ses analyses des représentations communes et élaborées de la nation éclairent les débats actuels, dont les termes trop souvent reproduisent ceux de controverses anciennes, qui réfractent les conflits de puissances et de classes hier et aujourd’hui en œuvre.

Ainsi, sans jamais éluder la question de la relation entre le concept et ce qu’il conceptualise (la nation moderne), l’auteur se propose de dégager les linéaments du concept de nation. S’inspirant de la méthode mise en œuvre par Marx, qui, dans sa critique de l’économie politique prenait pleinement en compte les théorisations de ses prédécesseurs, il analyse les grandes conceptualisations de la nation, et dégage deux configurations nodales : représentations “communautaires-identitaires” et représentations “socio-politiques” ou “politiques”. Il établit ce qu’il peut y avoir de commun entre les deux configurations, qui l’une et l’autre, entretiennent selon des modalités différentes, une relation avec un même objet. Ne se contentant pas d’opposer “nation identitaire” et “nation politique”, expression d’une prise de parti idéologique d’un courant contre un autre, il s’attache à mettre au jour  les déterminations de la forme politique de la nation en prenant appui sur les formulations qui lui paraissent les plus pertinentes, celles de Necker et de Marx notamment, qui n’occultent pas la question des rapports sociaux de production et d’échange.

On s’intéressera ici aux représentations de la nation, dans le registre savant comme dans le registre commun, renvoyant le lecteur à la thèse de l’auteur pour tout ce qui concerne sa théorisation socio-économique de la nation (voir Annexe).

Représentations sociales de la nation dans le registre savant

De quoi parle-t-on quand on parle de nation ? Il faut, nous dit l’auteur, être attentif à un usage peu circonspect de la notion, les termes nation, et « nation politique » étant souvent utilisés sans que l’on se préoccupe suffisamment de ce qu’ils signifient, sans qu’on s’interroge sur les déterminations du caractère politique de la nation au sens moderne du terme. Beaucoup d’auteurs contemporains estiment en effet suffisant de constater l’association empirique de nation et république, dans le cas français, pour forger une définition à ambition théorique. Il convient encore de se défier des usages troubles, mésusages ou assimilations abusives entre concepts, pour ne pas dissoudre celui de nation, lui ôtant toute valeur de compréhension. La nation n’est pas la société, ni l’État, ni la république, elle n’est pas non plus la patrie, hier terre des pères, espace approprié par un groupe d’hommes, aujourd’hui se représentant majoritairement sous l’angle de la “défense” contre l’agression extérieure.

Dans le registre savant, la nation s’est trouvée et se trouve posée en fonction de critères hétérogènes : naissance, sol, gène, race, langue, culture, volonté, habitude, pauvres, riches, ouvriers, bourgeois, ensemble, tous, groupement (sol, gène, d’un côté, et de l’autre, ouvriers, riches par exemple, n’appartenant pas au même registre). Bernard Peloille établit que les différentes conceptions de la nation ne recèlent pas indifféremment tel ou tel critère, mais tendent à s’organiser sur des ensembles de critères cohérents, d’ordre différent, dont il s’agit de dégager les configurations typiques. (2) Trois principales configurations sont distinguées : les conceptions “communautaires” de la nation, les conceptions “subjectives sociales”, les conceptions “socio-politiques”, selon qu’elles prennent ou non en compte les dimensions sociales et historiques du fait nation, et posent en conséquence un mode de reproduction à l’identique ou de transformation contradictoire.

Les conceptions “communautaires” ou “identitaires” de la nation (3)

Les conceptions communautaires (4) ou identitaires, s’articulent autour de critères “de nature” : race, sol, gène, langue et culture (tenues pour des signes, expressions, émanations de la race ou de l’ethnie). L’ordonnancement de ces conceptions autour de tels critères induit nombre d’implications qui ne sont pas toujours mises en évidence par les spécialistes, parmi ceux qui signalent l’opposition entre conceptions “ethniques” et “politiques” de la nation.

Au sein de telles théorisations, la nation se présente comme un pré-donné, réalité “homogène” qui se pose au-dessus des réalités historiques et sociales et ne peut admettre ce qui lui est étranger, ce qui est extérieur, hétérodoxe (hétérodoxie raciale, religieuse, politique). La communauté a un caractère d’immutabilité, quelles que puissent être ses modifications internes. Elle suppose la « solidarité », l’interdépendance organique de ses membres, dans des places pré-établies. « Toute culture a pour but de produire un type fixe, définitif, immuable qui, sorti de la période d’évolution existe réellement et ne puisse être autrement qu’il est », indique Fichte. Et l’idéologue corporatiste Charles Brun, admirateur de Proudhon, indique en 1942 : « Vue profonde […] que cette acceptation d’un déterminisme, celui de la race et du sol. L’erreur est de tolérer que la personne tâche […] à se développer contrairement aux nécessités que lui impose son origine, veuille s’affranchir du groupe héréditaire naturel ».

Au sein d’une telle conception, les hommes ne peuvent être sujets de leur histoire, l’entité communautaire leur impose des relations organiques et les fige en pseudo-êtres, tenant tout de leur communauté d’identité. La nation n’est pas une formation historique en rapport avec la société, un produit de l’histoire et de l’art humain (réputé “artifice”), elle est « communauté de destin », jouet de son propre destin.

Les conceptions communautaires de la nation impliquent un certain nombre d’oppositions : opposition à la société conçue en tant qu’état social (construit), au peuple abstrait ou peuple institué capable d’exercer une souveraineté effective, aux classes, à l’individu agissant et pensant en propre, et par conséquent opposition à la politique, en tant que forme d’expression et de cadre des rapports sociaux. La logique d’une telle conception interdit toute transformation des rapports sociaux généraux, comme toute mise au jour d’un intérêt commun historique et sa prise en charge par une classe déterminée de la société (autre que celle qui règne et doit régner).

Il y a bien pourtant, au sein de ces conceptions communautaires ou identitaires, manifestation du besoin de surmonter les contradictions sociales effectives, mais c’est au prix de leur négation, seule voie de sauvegarde de l’ordre social existant. La collaboration de classes, pré-supposée dans la « communauté de destin », implique pour le peuple un dessaisissement de la politique. La sauvegarde de l’ordre par la restauration d’une « vie organique » obligatoire, implique en outre (contre l’organisation politique moderne et l’organisation de classe), la division de la communauté en « groupes médiocres », expression utilisée par Proudhon (professions, “états”, localités…). Contre l’instinct du peuple, qui toujours selon Proudhon, penche pour la « centralisation et la république indivisible », se prescrit le fédéralisme et son corollaire, le supranational, mettant fin au « règne de la place publique », au débat politique, à la représentation de classe. Dans cet ordre fédéral (et non plus national) en effet, « l’agitation politique ne peut aboutir qu’à un renouvellement de personnel jamais à un changement de régime ».

On peut dire de ces conceptions communautaires qu’elles sont « subjectivistes » (ou solipsistes), parce qu’elles conçoivent le monde à partir de la propre subjectivité de leurs émetteurs, même lorsqu’elles font appel à la “matérialité” de la nature organique, précisément parce que par là elles abolissent l’objet social dans un “naturel” qui n’est pas ce qui constitue la matérialité de la société (pas plus d’ailleurs qu’il n’est le “naturel de la nature”).

Les conceptions subjectives-sociales de la nation (5)

Une autre catégorie de représentations “subjectives” de la nation, non “communautaires” ou “identitaires”, pose la nation comme fait dépendant essentiellement des sujets humains. Peu soucieuses des conditions objectives, de telles conceptions sont souvent suffisamment réalistes pour ne pas les nier totalement. La nation s’y présente en des critères sociaux, propres aux hommes en tant que sujets actifs de la société. Pour Renan, volonté, consentement, âme (au sens de forme), peuple, souveraineté, citoyens. Pour Quinet, paysans, ouvriers, petits-bourgeois, peuple, intérêts généraux, fortune publique, démocratie nouvelle, république. Renan, après avoir lui-même évoqué des « groupes naturels », refuse ensuite clairement les critères de “naturalité”, et ridiculise la substitution d’une « objectivité naturaliste » à l’histoire sociale humaine. Et selon Quinet, l’ordre de la nation ne relève pas de la transcendance, c’est un produit d’êtres sociaux réels, une reconnaissance des bases objectives du fait nation pouvant à l’occasion être proposée, Quinet ne lie-t-il pas le développement de la nation à l’industrie et au refoulement de l’ordre aristocratique au profit de l’ordre républicain.

Ce qu’il y a de commun entre ces conceptions “subjectives” et les conceptions “communautaires”, tient à la préoccupation à l’égard des contradictions sociales et à la volonté de les surmonter. Mais les réponses diffèrent. Si Renan veut conserver l’ordre existant, ce n’est pas par une réactivation de formes dépassées de groupement. Il préconise un compromis social, fruit d’une “autonomisation” formelle de « l’âme » de la société, projet “aristocratique” qui ne nie pas la souveraineté nationale, pour peu qu’elle ne relève plus de la compétence des classes qui s’affrontent. Plus réaliste, respectueux de la « force des choses », et plus fermement opposé aux formes “originelles” des groupements humains, Quinet admet la prise en charge de la nation, sa représentation, par les classes qui peuvent, à chaque époque, assurer le bien public. L’unité de la nation se fait autour du bien commun, par la subordination des intérêts privés. La nation n’est pas liée à la seule classe bourgeoise, et celle-ci se met « hors la nation » et « meurt » socialement dès lors qu’elle n’assure plus le développement du bien public. L’unité envisagée suppose ici une lutte entre classes, des alliances concrètes propres à conférer aux classes respectueuses du bien public, une légitimité dans la prise en charge de la nation (ouvriers, paysans, petits-bourgeois qui « forment le gros de la nation »).

Auguste Blanqui développe lui aussi une conception “subjective-sociale” de la nation, radicalement épurée. Les questions posées par le régime social sont au centre de ses préoccupations, mais la solution qu’il propose ne réside ni dans la régression vers des formes de groupement primaire, ni dans un compromis s’accommodant du régime en place. La nation n’est pas seulement une enveloppe des classes, elle est encore « constitutivement » édifiée sur la lutte de classes et par elle. « Il y a guerre à mort entre les classes qui composent la nation ». Pas d’unité donc, ni de communauté d’intérêt, mais antagonisme. L’intérêt commun, le bien public, l’unité, sont, comme chez Robespierre, tout entiers du côté des classes laborieuses. « La société c’est le capital, la nation c’est le travail ». A cette nation ne peut correspondre qu’une république sociale, un ordre débarrassé de l’exploitation du travailleur. (6)

L’opposition entre la conception de la nation communauté pré donnée et celle de la nation sociale, formation historique, faite par les hommes, est liée à la question de la reconnaissance ou non des classes et de la lutte de classes, opposition entre l’unité, comme homogénéité obligée, et la contradiction sociale comme principe de la nation. Les conceptions sociales de la nation, en ne voyant pas en celle-ci un donné de nature (en fait un “re-construit”), mais un produit de l’activité sociale, liée aux rapports sociaux, lui reconnaissent un caractère politique, au moins potentiel. Par là, elles touchent aux conceptions matérialistes de la nation.

Les conceptions matérialistes et socio-politiques de la nation.

Pour éviter tout quiproquo dans l’examen de la conception matérialiste, Bernard Peloille rappelle que matérialisme n’est pas “naturalisme” ou “génologie”, le sol, la race, le gène, pour ce qui touche au social, étant des éléments d’une matérialité indue. Il en est de même pour les critères de langue, de culture, dont Renan relevait bien qu’on les sollicitait parce qu’ils semblaient signes de race, de nature, d’innéité. Lorsqu’on s’intéresse à un objet social, la matérialité est formée par les conditions objectives et subjectives de la vie sociale, et leurs rapports. La nation, même au sens kantien, ne peut être tenue pour “Idée” (ou « nation politique ») sans que l’on s’interroge sur ses soubassements.

La conception marxiste de la nation s’inscrit dans le cadre d’une conception matérialiste, elle n’est pas sans antécédents. On en trouve les linéaments dans les idées développées par Necker, dans son ouvrage de 1775, Sur la législation et le commerce du grain, où s’expose en filigrane une conception matérialiste “en situation”, formulée à l’époque même du passage en France, d’un régime social et politique, à un autre et de la formation du “marché intérieur”.

Contrairement aux idées reçues, le marxisme livre aussi les éléments d’une théorisation de la nation, au travers d’indications brèves, mais éclairantes de Marx, d’observations formulées par Lénine, et, développant de telles indications, dans les textes que Staline a consacré au problème de la nation.

La pérennité du fait nation dans le capitalisme développé et dans le socialisme est au cœur des remarques énoncées par Marx dans le Manifeste communiste. Sans confondre ces remarques avec les observations faites sur patrie, notion distincte (« les prolétaires n’ont pas de patrie »), on peut en premier lieu observer que si Marx indique que le développement du capitalisme suppose un « marché mondial », qu’il abaisse « les démarcations nationales », il n’énonce pas qu’il supprime la réalité du fait nation. Une thèse importante de Marx est à méditer, en prenant garde à son exacte formulation : « Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot ».

Pierre Vilar, rappelle l’auteur, a mis en valeur le sens de cette formulation : « a/ La nation existe ; b/ c’est un fait politique ; c/ toute classe dominante s’érige en classe nationale ; d/ toute classe nationale s’identifie avec la nation ; e/ la bourgeoisie l’a fait, le prolétariat a vocation pour le faire ; f/ le fait national, suivant la classe qui l’assume, peut changer de sens. » En l’occurrence, à l’instauration du régime social du prolétariat correspond un avenir de la nation, non sa caducité. Il ne s’agit pas d’une simple survivance que devrait assumer un prolétariat réaliste, mais de sa propre réalisation en tant que force sociale historique.

Staline, qui propose une définition générale de la nation (7), recoupe les observations de Marx. Il faut d’abord observer que les critères de définition qu’il propose sont expressément opposés tant aux groupements accidentels et solidarités dispersées qu’aux critères communautaristes, organiques, identitaires, sol, race, tribu, ethnie, langue et culture (considérées isolément ou en tant qu’émanations d’un pré-donné communautaire et non formations historiques). « La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit par la communauté de culture ». [C’est nous qui soulignons]

Communauté a ici le sens de groupement, formation historique de ce qui est commun, non de ce qui est pré-donné. Les critères, solidaires, se rapportent aux éléments nodaux : « stables » et « historiquement constitués », critères eux-mêmes historiquement constitués et stables à l’échelle d’une histoire humaine. Pas d’éternité, de réalité communautaire méta-humaine, la nation est un produit humain dans le temps et dans l’espace, ensemble d’infrastructures et de certaines superstructures. La nation est une « catégorie historique », et « d’une époque déterminée, de l’époque du capitalisme ascendant ».

Au prix d’une certaine “paresse” de pensée, on peut inférer de cette dernière proposition, une liaison exclusive de la nation au capitalisme dans sa phase d’ascension. La formule pourtant indique simplement que la nation se pose à une époque historique donnée comme procès de configuration typique de groupement. « Le processus de liquidation du féodalisme et de développement du capitalisme est en même temps le processus de constitution des hommes en nation ». Plus précisément la formation de la nation est liée à celle du marché intérieur. Si la nation ne donne matière à catégorie historique que dans l’époque considérée, qu’elle ne devient adéquate à son concept, pour user d’une formule hégélienne, qu’avec le passage du féodalisme au capitalisme, c’est-à-dire à partir de ce passage, on ne peut en conclure qu’elle est limitée au développement du régime sous lequel elle apparaît comme telle. La vie des choses ne tient pas tout entière dans leur moment de “formation”. C’est en ce sens que Lénine, qui lie nation et régime capitaliste en formation, pose, dans la Maladie infantile du communisme, la survivance du fait nation « longtemps après la victoire du socialisme ».

Représentations sociales de la nation dans le registre commun

Les travaux de Bernard Peloille portent aussi sur les “représentations communes” contemporaines de la nation. Ses analyses notionnelles, en termes de schèmes et de séquences, sont extrêmement fines et nous ne pouvons donner ici qu’un aperçu de leur richesse. Un premier point mérite d’être signalé. Contrairement à certains usages savants, les champs notionnels des représentations communes de nation, patrie, État ne se superposent pas, les locuteurs “ordinaires” ne confondent ni les notions ni leurs référents. Et si les champs notionnels propres aux diverses catégories (ouvriers, employés, agriculteurs, cadres, etc.) sont distincts, chacun opère sur un mode propre la distinction commune entre nation, patrie, État.

Les schèmes principaux associés aux trois notions (inégalement répartis selon les catégories de locuteurs), sont les suivants :

Nation : groupement, politique, économie, structure sociale, histoire, espace, identité, idéalité (subjectivité), artificiel, dépassement, nullité, rejet, groupements non nationaux (universalité abstraite, groupe relatif et aléatoire, groupe naturel), groupement délibéré.

Patrie : polémologie (se battre, défense militaire, danger, guerre), passé, pays, territoire, frontière, terre, propriété, politique, histoire, structure sociale, identité, idéalité, artifice, négativité, rejet, cosmopolitisme.

État : politique (pouvoir, gouvernement, république, élection), appareil (structure, administration), gérer, diriger, classes, groupement, argent, redistribution, coercition (force), centralisation, extériorité, abstraction-idée, dépassé, négativité, rejet, cosmopolitisme, pays.

Sans nier les structures particulières, liées à chaque objet (nation, patrie, État), les représentations des objets particuliers s’intègrent dans des structures globales de représentation, qui peuvent se révéler différentes selon les catégories de locuteurs (voir supra).

Pour ce qui a trait aux représentations communes de la nation, un ensemble de schèmes repérables se divise en trois groupes, inégalement représentés : schème groupement ; schème socio-politique ; schème identitaire-culturel.

Le schème “groupement” constitue un élément commun, général, quantitativement dominant. Il constitue en soi une structure de pensée de la nation. Les séquences groupements ont en général un sens autosuffisant. Ce schème est peu différenciateur, il a un sens principalement passif, ses séquences ne prennent des rôles actifs (base, cadre, substrat) qu’à la sollicitation d’autres schèmes. Les deux autres groupes, en général exclusifs l’un de l’autre, peuvent être qualifiés au moyen de leurs contenus dominants :

— groupe socio-politique (schèmes politique, économie, structure sociale, histoire, espace), groupant les trois-quarts des expressions recueillies.

— groupe identitaire-culturel (schèmes identité, idéalité, artificiel, dépassement, nullité, rejet), exposé dans un quart des expressions.

La nation : Identité et conservation / Contradiction et transformation

La différence entre ces deux groupes de représentations n’est pas simplement quantitative, il s’agit d’ensembles qualitativement distincts qui n’opèrent pas de façon identique dans leur relation réciproque et n’entretiennent pas le même rapport avec la structure groupement (8). La nation est ainsi pensée sur deux modes, mais ce n’est pas la nation qui induit la différenciation de ses représentations, les représentations d’État et de patrie, clairement distinguées de celles de nation, donnant à voir une division analogue des structures de pensée.

Les modes de pensée correspondant à chaque groupe structurel diffèrent dans leur principe et sont d’une inégale puissance réflexive et heuristique.

— Les pensées relevant d’une structure de type “socio-politique” tendent à penser l’unité et la contradiction, l’unité et l’identité des contraires, principes de transformation (double énoncé du type : unité dans la nation de classes antagoniques et refoulement de la domination bourgeoise au profit des “classes populaires”).

— Les pensées structurées selon le principe “identitaire-culturel” tendent à procéder sur un mode binaire. Dans ce mode manichéen, le dépassement de la nation résulterait de sa simple suppression, non du développement de ses contradictions internes. Une simple négation y fait l’œuvre d’une double négation ou d’un double changement de forme et de position.

Les deux groupes de schèmes forment des structures antithétiques. Ces structures répliquent, parfois au moyen du même vocabulaire, les conceptions savantes. Les unes et les autres gravitent autour de pivots communs : d’un côté culture et idéalité, signes de communauté organique, de l’autre mouvement du régime social et  contradictions de classes, facteurs essentiels de la vie du groupement social nation. D’un côté, les êtres sont en “états”, de l’autre ils se réalisent. Il y a opposition entre l’être “appartenant” à une “identité”, et l’être actif, fondateur et transformateur.

Le “culturel-identitaire” s’accompagne d’une double dissolution de la nation en groupes primaires ou “médiocres” et en formation supranationale, précipité des visions proudhoniennes et corporatistes, synthèse d’un supranational éthéré et de l’Europe. L’épure organique génétique, dans la façon “germanique”, suscite toutefois peu d’écho, comme si l’organique, sous la structure identitaire actuelle, ne pouvait se donner qu’en des formes sociales et politiques sur le mode “français”.

Les conceptions formalisées des deux siècles précédents et les représentations actuelles se configurent sur un modèle contradictoire —social, politique, et, identitaire, culturel, organique — modèle résistant à la durée, à la diversité des types formels de conception. La persistance des structures de conception de la nation s’observe dans les schèmes nodaux mais aussi avec les nébuleuses constituées par les pensées concrètes, dont la formation obéit à une manière de loi de la rédintégration (9).

La rémanence n’explique pas toutefois la pérennité des types de conception de la nation, leur bipolarité, leurs unités. Il ne s’agit pas de la captieuse idée des « prisons de longue durée », ou, si prison il y a, c’est celle du monde objectif, non celle des “mentalités”. La raison du modèle de structuration dépend du monde, non des idées, la persistance des modèles représentatifs n’est que la conséquence de celle des objets représentés. Dans les deux types de représentations actuelles de la nation (comme dans celles de patrie et État) reste présente la question de la représentation et de la prise en charge de la nation, de leurs moyens et de leurs formes sociales et politiques.

— Les conceptions “organiques”, la nation proprement subjective, hors sol et en chacun, la culture et la langue comme signes de l’être organique et d’une réalité communautaire, recèlent les oppositions à la nation historiquement déterminée, construction sociale, nécessairement empreinte de social et de politique. Au sein de ces conceptions se fait jour l’opposition à la république, la démocratie politique, antichambres de l’émancipation de la “plèbe”, terrains de tous les excès dont la nation historique est une forme. Alors évidage de cette nation, répulsion de la politique, contention de la république, les vieilles formes supra et infra nationales d’empêchement et de dissolution de la nation sont de nouveau jetées dans l’antinomie irréductible entre oppression et émancipation.

— Les représentations socio-politiques à l’inverse ne valorisent pas le communautaire et le génétique, l’immaturité du sujet social. Ni la langue, ni l’idée n’y sont signes d’être en soi et de consensus organique, d’unité dépourvue de contradictions. Les différences comme forme de l’homogénéité organique n’y ont pas leur place, ce qui prévaut ce sont les différenciations sociales, les contradictions de classes. Dans ces conceptions, les formes politiques œuvrent en une double contradiction : celle de leur existence, celle de leur négation, question de l’existence même de la nation, contradiction d’intérêts, de classes, dominants et plus grand nombre, au fondement de l’existence de la nation. Les questions sociales de la prise en charge et de l’incarnation de la nation sont posées comme réalisation du sujet réel subordonné, le peuple, en sujet dominant, sujet national en quelque sorte, réalisation de la nation dans les formes adéquates de la direction par le peuple de la chose publique, réalisation de celle-ci en sa réalité. Là encore, dans ces échos des conceptions de Necker, Blanqui, Marx, Quinet, le sujet est présent, son exercice politique et social délibéré est reconnu, en considération de sa réalisation en nation, non en raison de l’appel renanien au sujet, impliquant une réalisation de la nation ordre social dans le sujet. Le refoulement renanien de l’exercice délibéré du sujet cède à la nécessité d’être dans le cadre de la nation. Cette force des choses n’exclut pas la possibilité d’advenir, en nécessité de sa réalisation jusqu’au bout, comme réalisation de classe.

Différenciation des configurations représentatives et division sociale

L’opposition entre deux types de représentations de la nation, recoupe pour l’essentiel une division sociale. On observe en effet, sans qu’existe une muraille de Chine entre catégories, que la représentation essentiellement communautaire apparaît exclusivement dans les groupes cadre, professeur, étudiant, non chez les employés, ouvriers, petits commerçants, petits agriculteurs, qui proposent des représentations sociales et politiques de la nation. Les deux ensembles sont non seulement homogènes, mais aussi “résistants”, ils se retrouvent dans les représentations de l’État, la patrie, l’Europe.

La conception communautaire, identitaire, de la nation, est retour à des états antérieurs à la forme nation moderne, par rapport à l’accession des hommes à la qualité de sujets, ou disposant tout au moins de conditions permettant leur institution en sujets capables de maîtriser leur devenir propre.

Dans De l’Allemagne, Heine observait que l’attrait pour les « tombeaux du passé » se faisait jour lors des périodes de fin d’une époque, de passage d’un monde à un autre, par conséquent à une époque où, quels que puissent être les soubresauts de la conjoncture, le progrès historique est à l’ordre du jour. Il n’est pas alors surprenant que les classes recevant peu de bienfaits du régime existant ne pensent pas la nation en termes de communauté de destin, identité au-dessus des contradictions de classes. Tandis que celles qui retirent de ce régime quelque avantage, ou escomptent des bribes, sont davantage portées à halluciner un ordre identitaire, capable de refouler les antagonismes sociaux, que cet ordre soit national, transnational, supra-national ou impérial.

Annexe

On peut proposer ici quelques indications touchant au fondement de la nation dite “politique”, souvent aujourd’hui perçue comme simple Idée, sans que l’on s’intéresse au soubassement de la formation de la nation, à la question des classes, que Bernard Peloille pose dans sa Thèse. Le simple constat du caractère “politique” de la nation, indique-t-il, ne suffit ni à éclairer le concept, ni à saisir les fondements de son possible rapport au progrès de la société (ou du moins au maintien de son caractère “civilisé”). Pour n’être pas que simple choix d’opinion, l’analyse ne peut ignorer la détermination objective de la formation historique de la nation, celle de son noyau rationnel, “le marché”, et ce n’est pas en opposant l’économique à la communauté politique qu’on parvient à éclairer la consistance tant de l’Idée que du fait nation.

Le marché est l’axe objectif de la formation du fait nation. Les échanges entre producteurs marchands constituent la forme rationnelle élémentaire de la nation marchande ; les échanges entre capitalistes et prolétaires sont au principe de la nation marché ; la seconde provient de la première et la subsume. Cet échange constitue la destruction la plus radicale des formes communautaires, il est l’initiateur objectif de l’individuation, de l’objectivation et de la représentation abstraite du rapport immédiat, il supporte le principe de la mobilité, celui de l’indifférenciation ou équivalence des êtres au regard de la société, de leur interchangeabilité, de leur égalité, de leur légitimité et de leur capacité souveraine. En cela les groupements humains peuvent devenir nation, nation politique.

La société capitaliste fournit à la politique les conditions de sa puissanciation et de son extension, et fait de la conscience nécessaire, tout à la fois un préalable et un résultat de la vie politique. Dans ce même mouvement toutefois le régime marchand capitaliste entrave aussi l’accession à la vie politique consciente, en opacifiant les rapports réels (notamment, effacement des médiations à l’œuvre dans la réification marchande simple), en reconstituant des formes potentiellement communautaires.

Si toute nation marché recèle objectivement la raison de son caractère politique et que la politique est sa forme développée d’existence, on ne peut dire que toutes les nations constituées prennent également une forme politique. Certaines demeurent coulées dans des formes communautaires, formes d’inachèvement ou hybrides. En la matière possibilité et réalisation diffèrent. Comme toute chose, la nation ne développe pleinement sa forme politique que dans certaines conditions internes et externes. A cet égard la conjoncture de l’Ancien Régime et de la Révolution en France se présente tout à la fois comme exemplaire et exceptionnelle.

La question de la relation entre nation politique et progrès historique est à considérer aussi sur la base des déterminations objectives. Considérant la nation marché (elle même progrès historique au regard de la nation marchande et plus encore des mondes communautaires), il faut envisager le marché non seulement comme généralisation des échanges entre producteurs marchands et capitalistes, mais surtout, avec Marx lui-même, comprendre le plein développement du marché, comme reposant sur l’échange spécial entre propriétaire des moyens de production et vendeur de force de travail. La nation marché repose sur cette contradiction, cadre historiquement constitué et délimité, non de “l’économie” en général, non des seuls échanges entre capitalistes, mais de l’existence d’une contradiction globale sociale, politique, idéologique. Le dépassement social de la contradiction concrète qui unit capitaliste et travailleur, existant dans des formes données par l’histoire, dont la nation, est la condition nécessaire à la réalisation concomitante de la nation. Et cette réalisation n’est possible que si la nation s’est développée en sa forme politique. Telles sont les raisons de la thèse du Manifeste communiste. Toute l’existence de la nation implique le prolétariat, parce qu’à l’origine la nation marché suppose celui-ci. Et l’achèvement de la nation suppose la réalisation des intérêts sociaux historiques du prolétariat, pour toute la société. Si les choses ne se passent pas ainsi dans l’ordre de l’histoire conjoncture, cela montre seulement que la régression et l’imposition de formes ante-nationales ne sont pas choses impossibles au sein du processus historique d’ensemble.

NOTES
(1) Bernard Peloille, Les représentations sociales de la nation en France. Étude de la forme politique de la nation, Thèse pour le Doctorat (d’État) ès Lettres et Sciences humaines, Université de Paris VII, Paris, 1989 ; De la Nation et de sa prise en charge, et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Inclinaison, 2016. Voir aussi « Retour à une sociologie de la nation française », Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXV, 1983 ; « Vocabulaire des notions nation, État, patrie », Revue française de science politique, vol. 33, n° 1, 1983 ; « Nation politique et progrès historique », Les nouveaux espaces politiques, L’Harmattan, 1995.
(2) Les représentations de la nation ont toutefois un même objet, ou tout au moins un objet référent commun, et, nonobstant leurs différences ou oppositions, elles peuvent trouver un point d’intersection (idée de groupement).
(3) Pour support de l’analyse, sont requis des auteurs tels que Proudhon, Otto Bauer, les idéologues corporatistes français.
La conception de Blanqui intègre aussi l’histoire concrète et la tactique. Reconnaissant le rôle des classes bourgeoises dans la formation des nations, car concevant la nation en tant que catégorie historique, il pose qu’à la mi-temps du XIXe siècle, cette formation n’est plus une question concrète pour la France, celle-ci étant « bien loin en avant du reste de l’Europe ». Par conséquent la nation en France n’est plus une question de la révolution bourgeoise, mais de la révolution socialiste, comme forme nécessaire à la révolution socialiste. Au cours de la guerre de 1870, il peut, sans incohérence, appeler à la formation d’un « front uni » contre l’invasion, comme pièce dans une révolution sociale qu’il ne perd pas de vue.
(4) Ainsi pour Proudhon, « [la nation] fait partie des classements de l’humanité en groupes et sous-groupes selon leurs races, leurs langues, leurs mœurs et leurs climats ». Pour Otto Bauer, la nation est « communauté de nature », les « gènes » forment son puissant substrat, auquel s’ajoutent le « plasma germinatif », « l’hérédité », la sélection naturelle.
(5) Parmi les auteurs considérés, Renan, Edgar Quinet, Auguste Blanqui.
(6) La conception de Blanqui intègre aussi l’histoire concrète et la tactique. Reconnaissant le rôle des classes bourgeoises dans la formation des nations, car concevant la nation en tant que catégorie historique, il pose qu’à la mi-temps du XIXe siècle, cette formation n’est plus une question concrète pour la France, celle-ci étant « bien loin en avant du reste de l’Europe ». Par conséquent la nation en France n’est plus une question de la révolution bourgeoise, mais de la révolution socialiste, comme forme nécessaire à la révolution socialiste. Au cours de la guerre de 1870, il peut, sans incohérence, appeler à la formation d’un « front uni » contre l’invasion, comme pièce dans une révolution sociale qu’il ne perd pas de vue.
(7) Voir Le marxisme et la question nationale.
(8) La structure socio-politique existe indépendamment de l’ensemble identitaire-culturel. En revanche, les schèmes du groupe identitaire-culturel posent leur existence dans une relation aux schèmes socio-politiques, véhiculant dans plus de la moitié des cas une négation de ces schèmes. Ces négations portent sur les schèmes groupement, politique, économie, structure sociale, histoire, espace. Pour sa part, la structure socio-politique n’est pas, en elle-même, porteuse de valeur négative, ses valeurs négatives apparaissent au regard de la structure identitaire-culturelle.
Ainsi, les deux structures ne s’unissent pas en association simple. La structure identitaire-culturelle modèle les éléments de la structure socio-politique en une forme différente de leur forme propre, métamorphose n’exposant pas quelque chose des schèmes socio-politiques, mais l’existence propre de la structure identitaire-culturelle. Lorsqu’ils sont en relation avec la structure identitaire-culturelle, les schèmes socio-politiques se présentent comme forme de négation de la politique, dépourvue de poids propre, transformant le contenu de la structure socio-politique. (En effet, si dans les schèmes politiques il y a importante intégration des catégories république et plus encore Révolution française participant au schème histoire, dans la relation entre structure identitaire-culturelle et schèmes politique et histoire, république ne représente qu’un cinquième du schème politique non négatif, et la catégorie Révolution française ne compte que pour un cinquième des schèmes histoire positifs).
Un trait constitutif du contenu propre des formes identitaires-culturelles apparaît. Deux tiers des schèmes “autres groupements” ou “groupements non nationaux” (cosmos, terre, biotope, ethnie, famille) s’agrègent aux ensembles identitaires-culturels, ensembles se présentant tendanciellement comme structure spéciale d’expression des schèmes d’opposition non nationaux à la nation.
(9) Ainsi, les idées de prévalence du peuple, d’émancipation du peuple, de groupement tout à la fois unitaire et contradictoire, les idées de république, de régime (du nombre) pour le bien commun, peuvent être inscrits dans une lignée qui ne prolonge, ni n’introduit les idées de culture, de caractère idéel de la nation, de groupe primaire, de race ou de langue, de formes infra ou supra nationales. De la même façon, tout se passe comme si identité, culture, idéalité ou Europe étaient les maillons d’une chaîne nécessaire, où les points d’une constellation venant plus ou moins au jour par la sollicitation de l’un quelconque de ses éléments. Dans l’ensemble [culture, négation du territoire, mythologie, artificiel, consensus, négation de politique, Europe], appeler une idée c’est faire surgir la chaîne entière.

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