Marc Hatzfeld, Les lascars. Une jeunesse en colère

Marc Hatzfeld, Les lascars. Une jeunesse en colère, éditions Autrement, 2011

Je propose ici un compte-rendu sommaire et très subjectif de l’ouvrage de Marc Hatzfeld.
L’auteur est présenté dans l’avant-propos comme sociologue et ethnologue. Il a réalisé selon son préfacier des travaux sur la jeunesse des « quartiers difficiles » et des banlieues, travaux qui “font autorité”. Ce préfacier insiste plus encore sur son« inspiration et sa sympathie profonde et éclairée pour l’objet de son étude».
La trame du texte dont on ne saisit pas toujours le fil directeur est ponctuée de quelques interviews de jeunes, peu nombreuses et plus anecdotiques que significatives. Mais après tout l’auteur se pique d’être un chercheur “de terrain”. Quelques “notions” assez vagues se présentent comme propres à cerner l’objet de l’ouvrage : la jeunesse, terme auquel il ne joint le qualificatif de populaire qu’au bout de vingt-cinq pages. Cette jeunesse “populaire” est d’emblée posée « pour une bonne part » comme issue de l’immigration, ce qui limite singulièrement la portée de l’analyse.
La jeunesse (tout court) semble posée comme une catégorie d’ordre social. Elle se voit attribuer des caractéristiques fondamentales, qu’on pourrait inscrire au sein de la thématique des “nouvelles subjectivités” : elle n’a pas connu la guerre [cela fait au moins deux générations que ça dure]. Elle se replie sur des bases identitaires, et pour la jeunesse populaire, l’identité c’est le quartier. Elle a une “culture” propre, qui est d’abord une mode vestimentaire (globalement influencée par celle des États-Unis), puis la musique (rock, rap, hip-hop) et les arts graphiques de la rue (graff, tags).

Ni les lieux communs, ni les approximations se paraissent effrayer l’auteur.

La qualité principale de la jeunesse, notamment populaire, serait la transgression. Les trois traits qui constituent le « terreau  de la transgression » sont dans l’ordre d’apparition : l’ubiquité, la gratuité, le respect. Qu’est ce à dire ?
— L’ubiquité, chacun le sait, c’est la possibilité de se trouver en au moins deux lieux en même temps, pour tout un chacun ce don n’est pas donné, sauf pour la « jeunesse populaire » dont nous parle l’auteur, selon lui en effet l’ubiquité réside aujourd’hui dans les technologies modernes, les réseaux sociaux, la réalité du virtuel, mais aussi dans toutes les possibilités ouvertes de déplacements géographiques [inaccessibles sans doute aux plus âgés].
— La gratuité. Il s’agit d’une forme de gratuité [l’acte gratuit], enfant bâtard de la générosité, et grandeur d’âme de la jeunesse populaire, gratuité qui consiste en un déni de la propriété, en tant que manifestation d’un affront transgressif majeur à la vénalité du monde. Cette gratuité qui s’exprime par les tags, les concerts de rock et les distributions de soupe et de repas aux malheureux.
— Le respect. Ici je cite : « puisant dans un arsenal idéologique de bric et de broc, le respect vient de loin. On y trouve les fondements du christianisme en germe dans les Epitres pauliniens, le ressort humaniste des batailles syndicales européennes et américaines, les traditions paysannes de solidarité de voisinage comme les traditions nomades de l’hospitalité africaine et orientale. Mais c’est la référence au message des Noirs américains dans une bataille  politique multiforme qui lui donne le sens qu’il a aujourd’hui pour la jeunesse populaire. »
Sur un tel terreau généreux, se nourrit la transgression.

En quoi consiste la transgression de la “jeunesse populaire” ?
Elle est la violence, fille de la pauvreté et du racisme.
L’auteur, on l’a appris dans la préface, est en sympathie avec le sujet traité. Il ne manque pas cependant de dénoncer les formes de violence criminelle. Globalement toutefois, la violence se trouve caractérisée comme une violence agie, reflet d’une violence subie. La question de la pauvreté et du racisme est pleinement prise en considération, l’auteur n’est pas avare en formules du genre : « à  l’opprobre prolétarien se superpose l’infamie raciale ». Avec de telles sentences, le lecteur verra sans nul doute « sa conscience éclairée ». La transgression n’est-elle pas  aussi « l’impulsion vitale bridée par la Loi », « l’économie de la débrouille ». Tout un programme.
Passons sur l’économie de la débrouille, dont l’auteur n’évoque pas de données tant soit peu objectivables, pour semble-t-il, l’opposer à la loi, qui se trouve affublée des qualificatifs suivants : chatoyante, ondoyante, peu protectrice, réputée injuste, dévaluée, contestée. Cette liste est édifiante, la loi se présente ici comme étant, en tant que telle, expression d’une force supérieure, une puissance immanente, excluant toute référence à la loi comme expression de volontés humaines, qui peut aussi servir de levier pour changer l’ordre social et viser un bien commun. Je cite : « sans prétendre, comme l’ont fait certains marxistes, que la loi serait, dans sa globalité, l’instrument mécanique des classes possédantes pour exploiter les classes laborieuses, on peut suggérer que, obéissant à un principe de conservation des situations acquises reposant sur l’ordre, la loi favorise les catégories qui ont intérêt à la préservation de cet ordre »
Les notions d’honneur et de réputation [principe des modes de groupement humains claniques] se présentent comme supérieurs à la loi.
J’arrête ici mes commentaires. Je ne peux opposer à tant de science que la connaissance sensible, pour ne pas dire intime, du terrain et des parcours de plusieurs dizaines de ces “lascars”, sur maintenant plus de trente ans de pratique : de ce que je sais de leur histoire personnelle et familiale autant que de leur situation sociale (faite effectivement de violences, de transgression et de rapport conflictuel à la loi), de ce que je sais de la situation de quelques centaines de leurs familles (par la lecture quotidienne de notes et rapports concernant plusieurs centaines de situations par an).
Je ne partage aucun des propos de l’auteur, même s’ils “font autorité”. Chacun des paragraphes et chapitres me paraissent révéler une méconnaissance concrète de son objet d’étude. De quoi parle-t-il vraiment ?  De la réalité ou de ses propres idées ?

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