L’ordre des « autonomies » : modernité ou régression ?

Le mot « autonomie » se présente comme attrayant. Qui ne souhaite en effet être autonome par rapport à toutes les contraintes qui s’exercent sur lui. Les expressions telles que « autogestion », « autonomie culturelle », « auto-organisation » etc., peuvent de la sorte être amplement utilisées pour regrouper tous ceux qui se sentent opprimés par le mode d’organisation actuelle de la société (ou des partis, syndicats). L’idée d’autonomie passe ainsi ordinairement pour une idée de « gauche », progressiste, « moderne ».
Ce thème de l’autonomie, si l’on y regarde bien, est pourtant le plus souvent mobilisé pour combattre les contraintes étatiques, mais aussi les formes politiques dites « représentatives » « traditionnelles », d’organisation de la société ou de lutte d’une classe donnée (classe ouvrière). Ce thème se donne en outre l’alibi d’un combat contre le régime économique en place (contre le capital, le « libéralisme », la « mondialisation »).
Afin d’apprécier le caractère de ce thème de l’autonomie, au regard de la « modernité », du progrès ou de la régression, il n’est pas inutile d’établir sa généalogie, afin de dégager sa « logique », comme le sens de ses résurgences périodiques (relevant moins qu’on ne l’imagine d’un développement « autonome » de la conscience des citoyens).

Le courant contre-révolutionnaire et la « démocratie » limitée à l’immédiat
Dans la généalogie des modèles prônant une certaine forme d’autonomie, la configuration anticapitaliste contre-révolutionnaire de Louis de Bonald n’est pas sans intérêt. Celui-ci condamne la propriété mobile (le capital) parce qu’elle libère le jeu des contradictions sociales. Pour contenir ces contradictions, il projette un ordre social conforme à la « constitution naturelle » des sociétés, reconstituant des formes de pouvoir antérieures à la révolution, contre le principe de souveraineté du peuple. Selon lui le peuple ne doit avoir de part à la gestion et la décision que dans le domaine limité de ses affaires propres, on dirait aujourd’hui la gestion de “ce qui le concerne directement”, famille, travail, affaires locales. Ce qu’il a à gérer ne doit donc pas empiéter sur les affaires générales, proprement politiques, de la société.*
Dans ce système qui implique une répartition par « fonctions sociales », on peut admettre sans risque une certaine autonomie, une « démocratie » dans l’administration. La démocratie « limitée à l’administration » est « sans danger », indique Louis de Bonald. Pouvant être « contenue » dans des sphères étroites, et confiée aux groupes et communautés particulières, elle ne peut conduire à une remise en question du pouvoir. Pour ce qui concerne, les affaires générales, politiques, de la société, l’apanage de la propriété et de ses représentants est de la sorte conservé et protégé.
La société ne peut ainsi être transformée dans son fondement, puisque la sphère politique échappe au peuple. Conçue comme un agencement de communautés partielles, semi-autonomes, gérant leurs propres affaires, sous la tutelle d’un pouvoir général, l’ordre social voulu par Louis de Bonald dissout la Cité politique, en tant qu’association de citoyens, détenant une part de souveraineté.

L’ordre des autonomies défendu par le baron et évêque Von Ketteler
Le thème de la réorganisation sociale sur la base de “démocraties” partielles, limitées à la profession, aux communautés particulières, imprègne au XIXe siècle maints courants de pensée : la pensée libérale, la sociologie, une partie de la pensée catholique, mais aussi certains courants faussement réputés « républicains ». Pour ce qui touche au courant catholique, Montalembert par exemple, qui dénonce en 1848 la « centralisation exagérée », préconise une « libre direction des forces individuelles » par le développement de principes d’association dans des groupes restreints. En Allemagne, le baron von Ketteler, rejetant les acquis politiques de la Révolution française, prône « l’autonomie » de structures décentralisées, comme moyen notamment de dépasser les antagonismes entre patrons et ouvriers. Il s’agit comme chez Louis de Bonald de combattre le danger socialiste qu’a introduit l’ordre libéral, après la Révolution. Contre ce danger, il faut allumer « un contre-feu » : une organisation sociale fondée sur des libertés féodales, rénovées, qu’il nomme des droits à l’autonomie pour les différentes communautés, dont les « communautés de travail ».
Le principe égalitaire issu de la Révolution « pousse au socialisme », selon Von Ketteler, car il lève des « barrières organiques », détruisant l’interdépendance entre organes inférieurs et supérieurs, garante du maintien de l’ordre social. Les classes laborieuses, n’étant plus regroupées par « conditions », réclament, au nom de l’égalité, la révision des lois sur la propriété. Le principe d’autonomie aurait l’avantage de les regrouper selon des « conditions » moins larges que la classe. Contre l’organisation politique générale, moderne, l’encadrement des rapports de production dans un ordre organique des autonomies, préserverait de toute nouvelle « turbulence révolutionnaire ». à l’ordre vertical des classes, serait substitué l’ordre horizontal des groupes autonomes, ce qui résoudrait la « question sociale ».
Le Prince-Evêque déclare qu’on refonderait ainsi « l’ère de liberté », pré-absolutiste, que proposait le Moyen Âge, la « liberté chrétienne », « vraie liberté », selon laquelle les différentes communautés locales, territoriales, de métier, reçoivent « d’elles-mêmes », « de leur propre fonds », leur « direction première et fondamentale ». Puisant dans la loi de Dieu, non dans l’égoïsme humain, cette conception de la « liberté » va de pair avec l’obéissance, puisque l’organisation d’ensemble repose sur une acceptation des lois de l’ordre « naturel » et surnaturel, qui subordonne les communautés partielles à l’organisme global. Reposant sur l’interdépendance « solidaire » des parties, « tout est libre et indépendant », et c’est de par sa propre autonomie que chaque membre se rattache à tout le corps, « remontant jusqu’à l’organe suprême qui ramasse et concentre les parties en un seul individu », en maintenant cependant, en vue de la collaboration sociale, des organismes différenciés, c’est-à-dire l’inégalité des fonctions.
La multiplication par Von Ketteler de vocables résonnant agréablement : « autonomie », « administrer soi-même ses propres affaires », « gouvernement de nous-mêmes par nous-mêmes », a pour mission de faciliter la pénétration de la refondation médiévale qui accompagne ses conceptions contre-révolutionnaires.
Refoulant ici aussi l’idée d’une possible souveraineté politique du peuple sur les affaires générales de la société, il concède aux classes inférieures un pouvoir limité, de l’ordre de la gestion, au sein de sphères particulières. Gérant ses « propres affaires » au niveau de son activité immédiate, concrète, le peuple n’a pas à faire valoir sa volonté sur les affaires communes de la Cité. Chaque homme passe sa vie au sein de communautés restreintes, et c’est exclusivement au sein de celles-ci, à la place qui lui est assignée par l’ordre établi, qu’il peut participer à « l’administration » de son activité. De l’aveu même de l’auteur, il s’agit par là « d’enchaîner le génie de la Révolution ».
Mettant à profit les insuffisances de régimes qui ne sont fondés que formellement sur la souveraineté du peuple, Von Ketteler redore le blason de la représentation d’Ancien Régime, par corps autonomes, communautés. Il défend déjà l’idée d’une « économie sociale », préservant la dignité du travail, refondation de la société centrée sur les « questions de la vie matérielle », « celles qui importent vraiment aux ouvriers », tandis que les questions politiques touchant aux affaires générales de la société, et « qui n’ont d’intérêt que pour une infime minorité » cesseraient d’être du ressort du grand nombre. À chaque « condition » correspondraient des institutions particulières, une « conscience particulière » (on dirait aujourd’hui une identité propre), dans le respect de « l’enchaînement organique » de la vie politique et sociale, chacun étant compétent « sur ses propres affaires », non sur la politique générale, dont le peuple n’a pas à s’occuper.
Le pape Léon XIII dans l’Encyclique Rerum Novarum, défendra de mêmes revendications « libérales » contre l’emprise de l’État, donnant lui aussi à son discours une coloration « anticapitaliste ». Revendiquant des « droits » spécifiques pour « les petites sociétés », la liberté de se donner statuts et règlements, il se propose de réintroduire une structuration en « corps » comme dans l’Ancien Régime, en l’adaptant au monde moderne. Chaque membre de communautés partielles, de corps autonomes, se trouve focalisé sur sa fonction particulière, afin de gérer les affaires de sa profession, non celles de la « grande société », qui elle relève des « chefs » nécessaires à « tout groupe d’hommes ».

Démocratie économique ou industrielle, corporatisme, autogestion
La mise en avant du principe « d’autonomie » n’est pas le propre des courants contre-révolutionnaires ou de certaines mouvances catholiques. N’est-ce pas  en effet un tel principe qui régit, quant au fond, le libéralisme, au nom de la liberté des échanges, du libre développement de l’entreprise et du marché, hors des contraintes étatiques, contre les prétentions communistes qui prétendent l’entraver ou le suspendre.
Comme dans le modèle contre-révolutionnaire, les économistes libéraux, notamment après la révolution de 1848, proposent en ce sens de substituer un développement autonome des rapports marchands aux chimères artificielles que sont l’égalité, la souveraineté du peuple, l’État providence, le socialisme. Le principe d’autonomie est ici principe de retour à « l’état de nature », déploiement autonome de chacun selon les lois de la jungle libérale.
Selon ces économistes, on ne peut en effet aller contre les lois immanentes de la propriété, de l’échange, de la concurrence. Vouloir transformer les conditions « naturelles » de la vie sociale (c’est-à-dire son développement autonome), vouloir l’égalité par des lois politiques, vouloir diriger la société par la volonté générale du peuple, c’est sacrifier la liberté des échanges, en construisant des obstacles « factices », « artificiels ».
Le seul véritable souverain, le seul vrai législateur, ne peut ici être que la concurrence, qui laisse à l’initiative privée, au marché ses formes de développement libre. Par la mise en œuvre de mouvements autonomisés, on aboutit au meilleur ordonnancement social possible. Les lois sociales « naturelles », guidées par la concurrence providentielle, reconduisent comme dans le modèle contre-révolutionnaire, une division sociale du travail, une répartition fonctionnelle des individus. La solidarité « naturelle » met « chacun à sa place », et chacun étant à sa place (dans sa petite communauté qu’il peut, si besoin est, contribuer à gérer), le pouvoir revient à ceux qui connaissent les lois de la concurrence et de la sociabilité, c’est-à-dire aux seuls experts en politique (ou science des « lois naturelles » de la société).
Les fonctions de l’État doivent se borner à assurer la sécurité de la propriété et la protection des rapports d’échange libres. Le combat doit être mené contre la politique, contre l’État, coupables d’aller à l’encontre des lois « naturelles », et qui prétendent régler par des « moyens artificiels » les problèmes sociaux, sacrifiant la liberté.
Le combat est aussi à mener contre le principe de souveraineté politique, plus spécialement du peuple, et contre le socialisme, du moins celui qui prétend changer les rapports de propriété et d’échange.

De façon plus explicite, d’autres théoriciens, ont précocement opposé le thème de l’autonomie à la centralisation politique, à la souveraineté du peuple, à l’idée de révolution des rapports sociaux.
Déjà Proudhon, constatant que les révolutions (celle de 1848 notamment) s’appuient sur des formes « unitaires et centralisées », proposait une décomposition en communautés contre « la folie et l’immoralité de la politique unitaire ». Il voulait un ordre s’organisant organiquement selon « la loi de séparation des organes », ensemble non unitaire de « groupes médiocres », structurés autour de liens familiaux, de métier, de lieux. Au sein d’un tel ordre, chaque groupe restreint détiendrait une « souveraineté » limitée à ses activités immédiates, l’ensemble du mouvement des communautés restreintes se réglant hors de leur compétence, une forme fédérative se substituant à la forme unitaire. L’autorité centrale une fois évacuée, le principe du suffrage universel, devrait l’être aussi, en tant qu’il porte sur les affaires générales de la grande société.
Bien que Proudhon estime que ce mode d’organisation en groupes restreints repose sur des « aspirations démocratiques », un de ses enjeux (pas vraiment démocratique, au sens étymologique du terme) n’en est pas moins signalé : « Le système fédéral coupe court à l’effervescence des masses, à toutes les ambitions et excitations de la démagogie [socialisme]. C’est la fin du règne de la place publique. Que Paris fasse dans l’enceinte de ses murs, des révolutions : à quoi bon si Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, si les départements ne suivent pas ? Plus de risque de renversement : l’agitation politique ne peut aboutir qu’à un renouvellement de personnel, jamais à un changement de système. L’insurrection [est] impuissante en tout. »
En Allemagne, un peu plus tard, et toujours au sein d’un courant réputé socialiste, Édouard Bernstein critiquera lui aussi le pouvoir politique de type révolutionnaire, en opposant l’émancipation par l’organisation économique à l’émancipation par l’expropriation politique. Il lancera à cet effet les mots d’ordre de « démocratie économique », « démocratie industrielle », « à la base ». Les sociétés professionnelles ou syndicats, institutions « d’autonomie démocratique », éléments démocratiques « dans l’industrie », devant selon lui servir à briser « l’absolutisme » du capital, procurant à l’ouvrier une influence directe sur la « direction de l’industrie », à défaut de l’organiser politiquement en vue d’une transformation globale de la société.

L’ordre des Autonomies contre la Souveraineté du peuple sur les affaires générales
On constate plus généralement, de la Révolution à nos jours, qu’au sein de différents courants apparemment opposés, cette même thématique renaît périodiquement. Elle irrigue les courants corporatistes de droite ou de gauche, qui submergent la scène idéologique avant et après la guerre de 1914-18, le leitmotiv « anticapitaliste » et antisocialiste se présentant comme une constante, mais aussi l’antiparlementarisme, le rejet de la démocratie politique.
Après le danger de « contamination » représenté par la révolution soviétique, le syndicaliste Hyacinthe Dubreuil réclame une « industrie démocratisée », développant « l’autonomie dans le travail », comme moyen d’éliminer la « métaphysique révolutionnaire ». L’idée de réussir à combiner ordre organique et société marchande, se renforce encore avec la crise économique des années trente. Paul Chanson (disciple de Proudhon) propose dans Communisme ou corporatisme (1936), une socialisation « autonome » et « anticommuniste » des instruments de production, excluant toute forme de propriété sociale. Il s’agit de mettre en commun le savoir, la compétence des travailleurs, le « capital des travailleurs » (autrement dit leur force de travail). Ce système de « socialisation autonome » confère aux ouvriers un rôle dans l’embauche, la fixation des prix, la passation de marchés entre le capital et l’équipe de travail. Favorisant l’investissement subjectif des travailleurs dans l’entreprise, en tenant compte de « l’autonomie de la personne humaine », le système prétend « humaniser » les conditions de travail, tout en maintenant les conditions générales d’exploitation et l’insécurité du régime du travail. Le pouvoir sur les affaires générales reste aux mains des décideurs.
Peu avant l’institution d’un statut organique du travail par le régime de Vichy, on ne compte plus le nombre de sociologues, économistes, juristes, syndicalistes, qui réclament de la même façon une « auto-adminsitration » de la société, la décentralisation, le régionalisme, la limitation du pouvoir central par les pouvoirs locaux. Des centres de recherche corporative se créent dans toute l’Europe, leur objectif est de substituer à la lutte, la collaboration des classes, en articulant initiative privée, concurrence et vertus communautaires. Beaucoup d’intellectuels se préoccupent de la reconstitution de « communautés » (en 1940, parution du livre de François Perroux, Communauté). Dans la mouvance des Nouveaux Cahiers (Jean Paulhan, Simone Weil, Denis de Rougemont), l’apolitisme est sanctifié au nom d’un nouvel ordre social faisant collaborer formes syndicales patronales et ouvrières. Une partie du courant “personnaliste” conçoit la société en tant que système de communautés autonomes, de groupes et de personnes, intégrant vie publique, profession, vie privée, au sein d’un réseau institutionnel, remplaçant la classe sociale par le « groupe acteur ». Dans la mouvance corporatiste, Maurice Bouvier‑Ajam, dans un ouvrage à la gloire du Maréchal, France 1941, propose une « auto‑gestion » de la production. Sur de tels fondements, la mise en place d’un régime corporatiste sera on le sait tentée sous l’Occupation. Il s’agit toujours de s’opposer tant à la lutte de classes, au communisme, qu’aux formes de la représentation politique républicaine, celle de la grande Cité.

De telles tentatives ne seront toutefois pas vraiment couronnées de succès.

Les courants de pensée communautaires visant à focaliser les différentes catégories sociales sur des enjeux tout à la fois partiels et consensuels, au détriment d’enjeux généraux conflictuels, connaîtront un reflux à la Libération (ce qui ne signifie pas que le peuple conquière pour autant une souveraineté effective). L’accent se trouvera cependant à nouveau porté sur la question des classes, de la souveraineté politique. En en renouvelant les termes, au moyen précisément du vocabulaire de « l’autonomie », les courants corporatistes et libéraux seront toutefois à nouveau rediffusés dans une conjoncture historique, la nôtre, marquée par le désarroi et l’affaiblissement tant des courants communistes que républicains.

(*) Rousseau avait bien perçu la « logique » de cette substitution. En focalisant le peuple sur des sphères particulières, on lui interdisait de faire valoir sa souveraineté sur l’ensemble de la société. Rousseau rappelait à cet égard que la volonté souveraine ne peut porter que sur des objets généraux. Si le Souverain se centre sur des actes particuliers, il cesse de se situer dans la généralité et retourne à l’état de nature. Pour que le peuple reste un peuple (au sens politique du terme), il doit s’intéresser aux affaires publiques, générales. Si le souverain ne s’occupe que d’affaires et actes particuliers, il perd sa qualité de peuple politique, il ne peut plus jouer un rôle véritablement souverain. Contrairement à l’image qu’on a pu répandre, Rousseau n’est pas ainsi partisan d’une organisation politique, fondée sur une « autogestion » des affaires particulières, détournant le peuple des affaires générales qui le concernent au premier chef.

RÉFÉRENCES

– L. de Bonald, Principe constitutif de la société, 1830.
– P. Chanson, Communisme ou corporatisme, 1936.
– G. Goyau, Textes choisis de Von Ketteler, 1907.
– Proudhon, Du principe fédératif, 1863.
Voir aussi : Maurice Bouvier, L’état sans politique, tradition et modernité, LGDJ, 1986, et Geneviève Reboulliez, “Résorber la souveraineté politique dans la gestion des affaires privées”, CSH, 1999.

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