5. Marx (Le Capital) – Les crises générales

Les crises générales, manifestations du point culminant du mouvement contradictoire du cycle du capital

Le mouvement contradictoire de la société capitaliste se fait sentir au bourgeois pratique de la façon la plus frappante, par les vicissitudes de l’industrie moderne à travers son cycle périodique, dont le point culminant est — la crise générale. Déjà nous apercevons le retour de ses prodromes ; elle approche de nouveau ; par l’universalité de son champ d’action et l’intensité de ses effets, elle va faire entrer la dialectique dans la tête même aux tripoteurs qui ont poussé comme champignons […]

Karl Marx, Le Capital, Livre I, tome I, Postface de la deuxième édition allemande, Éditions sociales, 1971, p. 29.

Dès le premier tiers du XIXe siècle, selon Marx, devait sonner le « glas de l’économie bourgeoise » en tant que science, lorsque, au cours d’une crise décisive se manifesta en toute clarté l’opposition entre les principales classes que le mode de production capitaliste avait développées. L’économie bourgeoise ne pouvait plus dès lors rendre compte du « mystère impénétrable » de ses propres rapports, dont les crises sont une des expressions. Au mieux, l’analyse pouvait-elle isoler un épisode particulier du mouvement immanent de ce régime, sans parvenir à éclairer leurs enchaînements nécessaires. Se centrant sur l’un ou l’autre des chaînons de ce mouvement, sans remette en cause les fondements du régime, les spécialistes pouvaient espérer y porter remède, pourvu que l’on se dote de quelque réglementation exigeante, ou qu’on contienne le capitalisme dans les limites d’une “bonne moralité”.

Lors de ces pics extrêmes de la crise, il peut arriver cependant que des économistes bourgeois se demandent, comme aujourd’hui, s’il ne serait pas nécessaire d’examiner de plus près la théorie de Marx. Et si l’on s’y réfère, on est tenu de considérer que les crises du capitalisme, sous leur forme générale, ne signalent pas le commencement d’un processus mais son aboutissement (1). Certes, dans le Capital, Marx ne propose pas une analyse passe-partout des phénomènes de crise et de l’enchaînement de leurs séquences jusqu’à leur généralisation, mais il établit que la possibilité des crises se trouve déjà contenue dans le «noyau» contradictoire qui est au fondement du mouvement du mode de production marchand capitaliste. Et si l’on se pénètre de l’ensemble de son raisonnement, il ressort aussi que l’actualisation de cette possibilité et sa généralisation sont inéluctables à terme, quoique les conditions concrètes puissent ordonner les diverses séquences de façon spécifique.

Pour ces spécialistes de l’économie, le recours à Marx néglige en général cette approche théorique d’ensemble. Une fois la plus grande alerte passée, chacun en revient vite à l’idée qu’il est possible de “corriger”, sans avoir à remettre en cause la «logique» même du régime, ce que l’on considère comme de simples “dysfonctionnements” [idée qu’il ne s’agit que d’un défaut de fonctionnement, alors que le phénomène des crises résulte au contraire du fonctionnement “normal” du capitalisme]. Très vite aussi, divers regroupements de capitaux et de puissances s’efforcent de tirer profit de la crise, dans l’intention d’affermir leurs positions en ébranlant celles de leurs rivaux (2).

Il existe aussi des courants politiques, qui, se revendiquant d’une « perspective marxiste », posent tout à trac la nécessité de « renouer avec le marxisme ». Intention honorable, si l’on admet que pour “renouer”, il faut avoir auparavant “noué”. Ce qui, si l’on prend l’approche théorique de Marx au sérieux, ne s’improvise pas. Seule la maîtrise, ne serait-ce qu’analytique, de l’ensemble (inachevé) du Capital, autorise à dégager les bases d’une analyse cohérente des crises capitalistes, y compris la plus récente.

Au sein de ces courants, les rédacteurs peuvent ne pas être avares en références à des textes de Marx, par le biais de citations pleines de mordant, parfois reprises d’une contribution à l’autre, au service d’argumentaires variés, sans recours directs à des apports théoriques essentiels. Et sans même que l’on imagine nécessaire de rechercher où telle ou telle citation est effectivement attestée (3), ou que l’on se préoccupe du contexte qui lui confère son sens.

L’ensemble de la théorie ne sera pas mobilisé, on se bornera à proposer quelques considérations générales sur les déterminations des crises capitalistes (sans rendre compte de l’ensemble du “mouvement réel” qui a donné sa forme à la crise actuelle) (4). Ajoutons que l’usage des citations ne sera requis qu’en vue d’illustrer tel ou tel point de l’analyse, non pour s’y substituer.

Deux aspects touchant aux conditions de possibilité des crises dans le régime capitaliste, seront examinés: les déterminations de “l’anarchie” sociale qui résultent du mode de production capitaliste, et la “matrice” marchande capitaliste d’une telle “anarchie”.

En préalable, il est indispensable de rendre sensible le fait que l’un des apports théoriques essentiels de Marx, consiste à avoir mis au jour que l’état, ou les états, d’anarchie et de concurrence du régime capitaliste, les principales contradictions économiques et sociales de ce régime, sont contenus en germe, et en certaines occurrences plus qu’en germe, dans le régime de la production marchande simple (pré ou proto capitaliste). Si le premier chapitre du Capital de Marx a pour titre « la Marchandise » et non pas « l’exploitation du prolétaire par le capitaliste » ou « la plus-value » ou « le profit », ce n’est pas par hasard. Ce faisant Marx n’a pas sacrifié au désir égoïste, purement intellectuel, de livrer un chef-d’œuvre théorique, mais bien plutôt de poser les “causes dernières”, c’est à dire les déterminations premières gisant dans le noyau rationnel élémentaire du régime capitaliste qu’est la marchandise dans la production marchande simple, dont le capitalisme n’est que la puissanciation, l’approfondissement et l’extension.

Certains commentateurs (y compris Engels) ont pu donner à penser, ou même enjoindre de penser, que l’on pouvait faire l’économie de l’étude du premier chapitre du Capital, ou en prendre connaissance comme s’il s’agissait d’une œuvre répondant à un souci de perfection esthétique, ou d’une préparation à la compréhension de la plus-value. Ceci est au mépris de la réalité même de l’ouvrage, du travail, de Marx, et de l’avertissement explicite qu’il formule selon lequel si l’on ne peut éviter le fait que dans toute science le début soit ardu, rébarbatif, il n’en faut pas moins absolument commencer par le commencement (5).

Le premier chapitre du Capital est indubitablement un chef-d’œuvre formel, mais au contraire d’être une propédeutique il est partie intégrante de la théorie de Marx, l’exposé de la fondation de la théorie constituée, dans sa totalité, en quoi il est également chef-d’œuvre. Faute de s’approprier d’abord ce premier chapitre, et sa raison d’être (son “pourquoi”), la théorie de Marx ne peut être assimilée et mise en œuvre. Marx soi-même a bien vu la tentation à laquelle peuvent céder certains lecteurs d’aller directement à ce qui leur semble plus “parlant”, comme l’exploitation de la force de travail.

La contradiction entre le caractère social des forces productives et le caractère privé des rapports sociaux de production (et son impact sur les crises de surproduction)

Avant de s’intéresser à l’apport essentiel de Marx, on peut brièvement faire état d’un texte d’Engels, extrait de la brochure Socialisme utopique, socialisme scientifique (texte analysé dans sa structure composite dans le précédent chapitre). Dans ce texte d’Engels, les crises, telles qu’elles se manifestent au sein du mode de production capitaliste, sont principalement présentées comme résultant de la contradiction entre caractère privé de la propriété des moyens de production et caractère social des forces productives, contradiction que ce mode de production puissancie. En référence à Marx, Engels signale aussi que cette contradiction, dans sa forme spécifique, est déjà contenue dans le mode de production marchand simple. Il n’analyse pas cependant la forme commune et le fondement commun de ces deux modes de production (6), à partir de leur « forme élémentaire », telle que Marx l’établit dans le premier chapitre du Capital.

Le mode de production capitaliste se présente en effet comme développement abouti du mode de production marchand. La marchandise est la réalité, et par conséquent la catégorie rationnelle élémentaire tout à la fois de la production marchande simple et de la production capitaliste. La production marchande simple contient en elle, en germes plus ou moins développés, les conditions des différents états et des contradictions du capitalisme (7).

Engels fait état de plusieurs traits qui caractérisent cette production marchande simple, telle qu’elle se distingue de la production capitaliste. En tant que forme pure, qui ne correspond pas toujours à une réalité historique, la production marchande simple repose sur le travail individuel et la propriété des travailleurs sur leurs moyens de production. Pour que ce mode de production puisse se manifester, des conditions sont requises :

— Il faut qu’un certain développement des forces productives permette aux travailleurs de produire plus que le nécessaire à leur consommation immédiate (un surplus). Une partie peut donc être commercialisée, portée sur le marché.

— Les producteurs privés consomment une partie de leurs produits et échangent leurs surplus comme marchandises. Dans le cadre de cette production marchande limitée, il y a relative correspondance entre le caractère des forces productives (échelon individuel) et les rapports de production (propriété privée de moyens de production individuels).

En dépit de cette correspondance relative, les “germes” d’une “anarchie sociale” de la production, se trouvent contenus dans le régime marchand. Chacun en effet produit pour lui-même ou en vue d’un échange, non directement en fonction de besoins sociaux préalablement définis. Le producteur ne peut connaître au-delà de sa sphère propre, la quantité de marchandises que les autres producteurs envisagent de produire, ni la proportion nécessaire de surplus à produire, par rapport au marché.

Dans les stades historiques d’échange à une échelle réduite, communautés de villages, etc., l’anarchie, bien que contenue “en germe” dans la “forme” marchande, ne pouvait se manifester. Le producteur d’une marchandise connaissait plus ou moins l’étendue de la demande de sa marchandise, il avait en général peu de concurrents, et pouvait donc régler sa production, et par suite son activité, sur des débouchés connus. Il pouvait exister des “désajustements” entre “offre” et “demande”, mais pas de réelle crise de “surproduction”. Lorsque la production marchande s’est développée, a débordé les cadres étroits des communautés restreintes, que le producteur marchand a produit pour un marché plus large, la production de marchandises se réglait déjà plus difficilement sur des besoins connus, et tendait à devenir aveugle. Cet aveuglement devait prévaloir pleinement avec la généralisation de la production de biens sous forme marchandise devenant le but premier de la production. La production dans l’ensemble de la société devait dès lors tendre à devenir véritablement anarchique (tendance en partie contrecarrée et masquée, par l’organisation en corporations, en guildes et divers moyens pour réguler la production). Dans cet état, le producteur pouvait déjà se trouver dans la situation de ne pas pouvoir écouler sa marchandise, ou de l’échanger à perte c’est-à-dire en ne réalisant pas sa “valeur”, en ne réalisant pas même la “valeur” des moyens de production dépensés pour sa production, (et par conséquent se trouver dans la situation de ne pouvoir reproduire sa production).

Il est important de considérer ici que l’anarchie dont il est question, est anarchie à l’échelle de la société, dans les échanges, puis dans leur généralisation, et non pas anarchie des procès de production immédiats. En tant que travailleur, le producteur marchand ne dépense pas sa force de travail à l’aveugle (« sans méthode ») mais de façon rationnelle. Il en sera de même dans le procès de production capitaliste.

Le capitalisme, fondé sur la logique de la production marchande (8), va développer considérablement les forces productives, et créer les moyens de produire des richesses fantastiques, et par là même de satisfaire des besoins sociaux. C’est là l’un de ses aspects progressif dans l’histoire. Il élargit la production à l’échelon social : usines, machines utilisées collectivement par un ensemble d’hommes. Les produits du travail sont le fruit d’une activité collective et socialisée, et sont en quantité considérable. Toutefois ces forces productives, devenues sociales, ne correspondent plus aux rapports de production qui sont restés fondés sur la propriété privée capitaliste des moyens de production, à la différence de ce qui se produisait dans la production marchande simple (où une certaine correspondance existait entre caractère des forces productives et des rapports de production). Les moyens sociaux de la production sont devenus « propriété privée » du capital.

Le décuplement des forces productives, l’organisation croissante de la production, dans chaque unité, dans chaque branche de la production, vont accroître l’anarchie à l’échelle de la société, dans les échanges généralisés (9). L’anarchie de la production des artisans, des petits producteurs marchands avait des conséquences limitées. Il n’en est pas de même avec la production industrielle capitaliste qui oblige à toujours élargir l’échelle de la production. De plus, la logique marchande capitaliste suppose la prévalence de la mise en valeur du capital et la réalisation du profit, et non pas directement la satisfaction des besoins de la société. Les différents capitaux en concurrence pour la réalisation des valeurs produites et l’obtention de profits, tendent ainsi à “investi” dans les secteurs jugés les plus aptes à la réalisation des valeurs, les plus “profitables”, “rentables” (ce qui peut impliquer l’abandon d’autres secteurs jugés moins rentables), conduisant à terme à des “engorgements” du marché.

S’il ne peut réaliser sur le marché la valeur de ses marchandises (et la plus value qui y est contenue), le capital préfère les détruire, freiner la production, la supprimer dans des branches à faible taux de profit, s’orienter vers des secteurs ou lieux d’investissements plus rentables, et finalement tendre à la fuite en avant dans les secteurs spéculatifs, jusqu’à qu’il n’y ait plus aucun support de production de richesses réelles et de création de valeurs, qui puisse garantir un accroissement réel du profit.

La production marchande contient en germes, plus ou moins développés, les déterminations des états de crise  du capitalisme

L’apport théorique essentiel de Marx est d’avoir mis au jour ce qui n’est pas vraiment présent dans le texte d’Engels, le « noyau rationnel », ou “matrice”, du mode de production capitaliste, c’est-à-dire son rapport à la marchandise, et au mode marchand simple. Et d’avoir établi sur la base de cette “matrice“ le mouvement et les changements de formes qui traversent le développement immanent de ce régime, et “l’anarchie” qui en découle nécessairement.

Dans le chapitre III du Capital, « La monnaie ou la circulation des marchandises », Marx note :

Les contradictions que recèle la marchandise, de valeur usuelle et valeur échangeable, de travail privé qui doit à la fois se représenter comme travail social, de travail concret qui ne vaut que comme travail abstrait; ces contradictions immanentes à la nature de la marchandise acquièrent dans la circulation leurs formes de mouvement. Ces formes impliquent la possibilité, mais aussi seulement la possibilité des crises (10). Pour que cette possibilité devienne réalité, il faut tout un ensemble de circonstances qui, au point de vue de la circulation simple des marchandises, n’existent pas encore.

Dans le mode de production marchand, il n’y a pas seulement création par le travail d’un produit utile, mais dans un même mouvement, d’un produit en vue du marché, c’est-à-dire, une marchandise. La marchandise est comme Janus, elle a un double caractère, elle n’est pas deux “choses” mais une seule ayant un double caractère, elle est valeur d’usage (ou d’utilité) et Valeur c’est-à-dire que du travail humain (seul créateur de la Valeur, alors qu’il n’est pas seul créateur de valeur d’usage) est cristallisé en elle, Valeur qui se présente comme valeur d’échange (11). La marchandise est un produit rendu en vue de l’échange, échange de valeurs d’usage, et de Valeurs.

La formation du produit du travail du producteur comme marchandise est un processus historique. Les produits du travail prennent la « forme de marchandise » d’abord “accidentellement” de façon “limitée”, ensuite cette transformation devient régulière et se généralise, jusqu’à ce que tendanciellement la totalité des valeurs d’usages produites (ou appropriées de façon privée) ne puissent circuler que sous la forme de marchandise. Elles doivent, dit Marx, passer par « le détour de la marchandise ».

Dès que le produit du travail du producteur (partiellement ou dans sa totalité) devient régulièrement marchandise, la création de marchandises, de produits pour l’échange, tend à devenir le but de la production; et le but nécessaire visé de l’échange c’est la réalisation (12) de la valeur d’échange. Mais cette valeur d’échange peut ou non trouver à se réaliser sur le marché. [Voir note 15]

Pour que la valeur d’une marchandise se réalise, elle a besoin d’un support utile. Mais pour qu’elle se réalise d’un point de vue marchand et capitaliste, elle doit trouver à se vendre (trouver un équivalent, argent ou marchandise, dans l’échange). Si l’échange ne s’actualise pas, la valeur produite par le travail (et la plus-value qu’elle contient) ne peut non plus être réalisée. De cette possible disjonction entre production d’une valeur utile et réalisation de la valeur qui est contenue en elle, gît la possibilité des crises.

Formes de la Valeur et potentielle disjonction entre création et réalisation de la valeur

[Pour une bonne compréhension de cette sous-partie et de la suivante, une connaissance des premiers chapitres du Capital est nécessaire. Dans le Cours « Etudier le Capital », on s’efforcera d’en faciliter la lecture]

À chaque progrès historique de la production, donc de la capacité matérielle à nourrir l’échange de marchandises, correspond une évolution de la forme de la Valeur (Voir à cet égard l’importance du premier chapitre du Capital).

La forme la plus simple de la Valeur, est représentée par le simple producteur, allant au marché échanger le surplus de sa production, contre des produits dont il a besoin et constituant le surplus d’un autre producteur ; elle peut se poser dans la formule qui symbolise l’échange direct de marchandises d’un producteur individuel à un autre : Marchandise—Marchandise [ou M—M].

La forme développée de la Valeur introduit dans l’échange la médiation d’une marchandise donnée comme équivalent général de toutes les autres marchandises (que l’on peut échanger contre toute marchandise). Cette forme se développe complètement avec la forme argent de l’équivalent général. L’argent est ici une marchandise particulière dont la valeur d’usage est précisément d’être l’équivalent de toutes les autres marchandises (13). On a presque les mêmes producteurs, mais ils vont échanger leur produit en surplus, non contre un autre, mais contre de l’argent, dissociant ainsi l’échange de produits en deux phases distinctes (vente – achat). L’existence de ces phases distinctes et par conséquent leur potentielle dissociation rend ici logiquement possible l’existence d’une crise (14).

La formule devient:

— Marchandise—Argent—Marchandise [soit M—A—M].

Dans ce mouvement, le possesseur de la marchandise (M) achète l’argent au possesseur d’argent (A) en lui vendant sa marchandise, le possesseur d’argent (A) achète la marchandise (M). Le détenteur de la marchandise (M) a maintenant de l’argent (A), il peut donc se procurer, acheter, la seconde marchandise (M), soit pour la consommer personnellement, soit pour une consommation productive, moyens de production pour sa propre activité de producteur de marchandises, il a ainsi en tout cas opéré la totalité du mouvement M—A—M. Cependant si la marchandise qu’il a acquise, en ayant vendu la sienne, est destinée à une activité de production, la réalisation qu’il opère de l’ensemble du mouvement M—A—M, a pour objectif une continuation de sa production de marchandise, un nouveau cycle M—A—M. Celui qui avait de l’argent a maintenant de la marchandise, il n’a opéré qu’une partie du mouvement, soit il consomme la première marchandise qu’il a achetée et interrompt le cycle, soit il la remet en circulation, la vend à son tour, et se retrouve dans la position du premier vendeur, dans la première partie M—A. Considérant la généralisation de la circulation marchande la formule M—A—M doit être étendue M—A—M—A—M…

— Cette formule contient en elle-même la forme achevée de la Valeur, correspondant au plus grand développement de la production marchande, où la réalisation de la Valeur est le but principal, et où par conséquent l’argent, comme expression et signe universel de la Valeur, est le point de départ et d’arrivée. M—A—M devient alors A—M—A (formule contenue dans la circulation généralisée (infinie) des marchandises M—A—M—A—M—A…). Mais cette formule est un jeu à somme nulle, l’échange de quantités égales de Valeur en argent A—A.

Dans le développement des capacités productives du producteur marchand l’accroissement (∆) de la richesse (en valeur d’usage et en valeur d’échange) existe, on peut donc poser que périodiquement la formule M—A—M s’augmente de ces accroissements, on aura alors : (a) M—A—M ; (b) M∆—A∆—M∆ ; (c) M∆∆—A∆∆—M∆∆, etc. Mais , compte tenu du fait que l’échange est toujours (théoriquement) échange de Valeurs égales (de quantité équivalentes de travail humain), cet accroissement de richesse repose tout entier sur l’accroissement des capacités productives du producteur marchand individuel, qui produit plus, c’est-à-dire dépose plus de son travail dans ses produits. Cet accroissement est donc relativement lent (« à pas de tortue » dit Marx). Le producteur marchand obtient un accroissement d’argent pour autant qu’il parvienne à ce que sa marchandise contienne plus de son travail.

— On dépasse cette difficulté avec le capitalisme. La formule de la forme la plus développée de la Valeur, A—M—A, est aussi la formule de la forme la plus développée de la production marchande, la production capitaliste. Le capital qui se présente d’abord comme une accumulation d’argent (A) dans les mains du capitaliste en puissance, a pour but (objet) non pas un jeu à somme nulle (A—A) mais l’accroissement (∆) de A, sa formule essentielle est A—A∆ (ou A—A’), A étant le signe de la Valeur, l’∆ (ou ’) marquent le surplus de Valeur, ou plus-value, qu’obtient le capital en employant des forces de travail humaines. On ne s’occupera pas ici du mode de production de ladite plus-value, notons seulement qu’il se conforme (en théorie) aux règles de la production marchande. Le capital doit dépouiller sa figure première d’argent, se transformer en marchandises destinées à la production de marchandises, pour réapparaître comme argent (A—M—A’), et tout comme celle des marchandises du producteur marchand simple, la Valeur et par conséquent la plus-value des marchandises obtenue par le capitaliste, ne peut se créer dans l’échange, mais dans le procès de production immédiate, de travail, le travail humain étant seul créateur de Valeur, et partant de plus-value. (On peut imaginer les conséquences critiques qui découlent de cette nécessité, lorsque les divers agents du capital s’imaginent que dans le procès de circulation, l’argent peut directement créer de l’argent, sans passer par la production – seule créatrice de valeur.)

La production généralisée de marchandises et le phénomène des crises

L’anarchie sociale de la production liée à la production généralisée de marchandises, est à son comble si l’on observe que cette production généralisée de marchandises suppose l’intercession d’un “équivalent général”, en l’occurrence de l’argent, dans les échanges, il ne s’agit pas de M—M, mais de M—A—M. On a vu que dans cette dernière formule l’unité de la première formule était rompue, la vente et l’achat peuvent être séparés, dans le temps et dans l’espace, la disjonction de la vente et de l’achat rend possible l’interruption (solution de continuité) du cycle, le producteur marchand qui échange sa marchandise contre de l’argent, peut dans certaines conditions, retenir cet argent, le soustraire momentanément de la circulation, et gripper la réalisation générale (sur un marché donné) des marchandises. Les conséquences sont multiples, il peut par exemple attendre pour remettre son argent dans la circulation que les autres possesseurs de marchandises se résignent à vendre à perte pour ne pas tout perdre, il peut se porter comme acheteur sur d’autres marchés, etc. L’anarchie sociale de la production marchande généralisée (supposant le rôle de l’argent) se trouve alimentée par le fait que la détention d’argent, figure et signe universel des valeur d’échange de toutes les marchandises, confère au producteur marchand une mobilité économique infiniment supérieure à celle qu’il tient de sa qualité de producteur marchand, il porte plus facilement (plus rapidement notamment) la Valeur réalisée, détenue en argent, dans les productions qui apparaissent comme plus lucratives, que cette même valeur détenue en produit. (C’est l’une, pas la seule, des raisons de la faillite des systèmes bridant cette mobilité, corporations par exemple.)

Au total, pour notre propos limité bien sûr, qui est développé on s’en doute, chez Marx, la production marchande simple développée, notamment l’anarchie sociale qu’elle porte en gestation, porte aussi les prémices des crises de sa forme développée en capitalisme. Celui-ci puissancie l’anarchie, d’où ressort l’engorgement plus ou moins périodique du marché, le capital ne peut plus alors réaliser la Valeur de ses marchandises, le capital en marchandises ne trouve plus à se réaliser, le capital en argent ne veut plus jouer son rôle et s’investir, dans tous les cas de figure il sombre, il se met lui-même, et avec lui les travailleurs, en état de “chômage”, jusqu’à l’épuration du marché (15). Avec le capitalisme, la mobilité, la disjonction entre vente et achat (et celle entre achat et paiement) prennent l’allure de faille tectonique (16), jusqu’au point où il devient problématique de savoir simplement qui a vendu à qui, qui a acheté et payé quoi à qui…, qui même est solvable, ce qui peut passer quand les produits peuvent être écoulés, leurs Valeurs réalisées, mais crée la panique lorsque la réalisation de la Valeur des produits devient incertaine, là la formule M—A—M et même M—M prennent leur revanche sur la formule A—M—A’.

Sur cette base, la fuite en avant à laquelle nous assistons depuis des décennies, à la recherche de profits virtuels, où l’on s’imagine que, sans passer par la phase de la production, l’argent peut directement créer de l’argent (A—A’), peut se donner libre cours.

C’est parce que l’aspect argent de la valeur est sa forme indépendante et tangible que la forme de circulation A…A’, dont le point de départ et le point final sont de l’argent réel, exprime de la façon la plus tangible l’idée «faire de l’argent», principe moteur de la production capitaliste. Le procès de production apparaît seulement comme un intermédiaire inévitable, un mal nécessaire pour faire de l’argent. C’est pourquoi toutes les nations adonnées au mode de production capitaliste sont prises périodiquement du vertige de vouloir faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de production. » Le capital, Livre deuxième, tome iv, « Le cycle du capital argent.

Le revirement subit du système de crédit en système monétaire ajoute l’effroi théorique à la panique pratique, et les agents de la circulation tremblent devant le mystère impénétrable de leur propre rapport.» Le capital, tome i. chapitre iii. « La monnaie où la circulation des marchandises.

B.P.

***

Conformément à l’objet de cette contribution, on s’est borné ici à poser quelles sont les conditions de possibilité des crises, leur logique immanente contenue dans le noyau même de la forme marchande. Mais comme l’indiquait Marx, pour que cette possibilité devienne réalité, il faut tout un ensemble de circonstances.

à titre de complément, on peut signaler, au moyen de quelques citations, référencées, toute la complexité de la question.

Pour être comprises, ces citations, faut-il y insister, supposent une connaissance préalable des diverses formes du mouvement d’ensemble du capital, tels que Marx les théorise.

Livre I, tome I, chapitre III, La monnaie où la circulation des marchandises, p. 143.

La fonction de la monnaie comme moyen de paiement implique une contradiction sans moyen terme. Tant que les paiements se balancent, elle fonctionne seulement d’une manière idéale, comme monnaie de compte et mesure des valeurs. Dès que les paiements doivent s’effectuer réellement, elle ne se présente plus comme simple moyen de circulation, comme forme transitive servant d’intermédiaire au déplacement des produits, mais elle intervient comme incarnation individuelle du travail social, seule réalisation de la valeur d’échange, marchandise absolue. Cette contradiction éclate dans le moment des crises industrielles ou commerciales auquel on a donné le nom de crise monétaire.

Elle ne se produit que là où l’enchaînement des paiements et un système artificiel destiné à les compenser réciproquement se sont développés. Ce mécanisme vient-il, par une cause quelconque, à être dérangé, aussitôt la monnaie, par un revirement brusque et sans transition, ne fonctionne plus sous sa forme purement idéale de monnaie de compte. Elle est réclamée comme argent comptant et ne peut plus être remplacée par des marchandises profanes.

Note 1. Il faut distinguer la crise monétaire dont nous parlons ici, et qui est une phase de n’importe quelle crise, de cette espèce de crise particulière à laquelle on donne le même nom, mais qui peut former néanmoins un phénomène indépendant, de telle sorte que son action n’influe que par contrecoup sur l’industrie et le commerce. Les crises de ce genre ont pour pivot le capital argent, et leur sphère immédiate est aussi celle de ce capital – la Banque, la Bourse et la Finance.

Livre Deuxième, tome IV, chapitre II. Le cycle du capital productif, p. 7072.

Pour que la valeur-capital puisse continuer son cycle et la plus-value être consommée par le capitaliste, l’acte M’-A’ suppose seulement la conversion de M’ en argent, sa vente. Naturellement, on n’achète M’ que parce que l’article est une valeur d’usage, parce qu’il est propre à quelque espèce de consommation, productive ou individuelle. Quand M’ continue de circuler, par exemple entre les mains du commerçant qui a acheté le fil, ce fait, au début, n’a absolument rien à voir avec la continuation du cycle du capital individuel qui a produit le fil et l’a vendu au commerçant. Le procès tout entier continue sa marche, et avec lui la consommation individuelle qui en résulte de la part du capitaliste et de la part de l’ouvrier. C’est là un point important pour l’étude des crises.

Dès l’instant où M’ est vendu, converti en argent, il peut être reconverti en facteurs réels du procès de travail et, par cela même, du procès de reproduction. Que M’ soit acheté par le consommateur définitif ou par un commerçant qui veut le revendre, cela ne change rien à la chose.

Le volume des masses de marchandises fournies par la production capitaliste est déterminé par l’échelle de cette production et par son besoin de s’étendre constamment, non par le champ déterminé à l’avance de l’offre et de la demande, des besoins à satisfaire. La production de masse ne trouve comme acheteur immédiat, en dehors d’autres capitalistes industriels, que le négociant en gros.

Les capitaux-marchandises se disputent la place sur le marché. Les derniers arrivés, pour vendre, vendent au-dessous du prix, tandis que les premiers stocks ne sont pas encore liquidés à l’échéance des paiements. Leurs détenteurs sont obligés de se déclarer insolvables ou de vendre à n’importe quel prix pour payer. Cette vente ne correspond nullement à l’état réel de la demande, elle ne correspond qu’à la demande de paiement, à l’absolue nécessité de convertir la marchandise en argent. La crise éclate. Elle devient manifeste non par la décroissance directe de la demande d’objets de consommation, de la demande pour la consommation individuelle, mais par la décroissance de l’échange entre capitaux, du procès de reproduction du capital.

Livre deuxième, tome IV, chapitre V. La période de circulation, p. 115 et svt.

Les périodes de circulation et de production s’excluent l’une l’autre. Pendant sa période de circulation, le capital ne fonctionne pas comme capital productif, il ne produit par conséquent ni marchandise ni plus-value.

L’expansion et la contraction de la période de circulation agissent par conséquent comme limites négatives pour déterminer la contraction ou l’extension de la période de production, du volume sous lequel un capital de grandeur donnée fonctionne comme capital productif. Plus les métamorphoses de la circulation du capital se font théoriques, autrement dit plus la période de circulation équivaut à zéro ou se rapproche de zéro, plus aussi le capital fonctionne, plus on voit grandir sa productivité, sa mise en valeur par lui-même.

Ainsi la période de circulation du capital restreint d’une façon générale sa période de production et par conséquent son procès de mise en valeur. Elle restreint ce procès proportionnellement à sa propre durée. Mais cette durée peut augmenter ou diminuer de façon fort diverse et restreinte par suite de la période de production du capital à un degré très divers. L’économie politique voit, elle, ce qui apparaît: à savoir l’effet de la période de circulation sur le procès de mise en valeur du capital en général. Elle conçoit cet effet négatif comme positif, parce que les conséquences en sont positives. Elle s’attache d’autant plus à cette apparence que celle-ci semble fournir la preuve que le capital possède une source de mise en valeur spontanée, source mystique, indépendante de son procès de production et par conséquent de l’exploitation du travail, qui lui viendrait de la sphère de la circulation.

Livre deuxième, tome V, chapitre X. La reproduction simple, p. 116.

[.. .] Le commerce extérieur à moins qu’il ne pourvoit au simple remplacement de certains éléments (là aussi, d’après leur valeur), ne fait qu’étendre les contradictions à une sphère plus vaste en leur donnant un champ d’action plus large.

NOTES

(1) Engels : « Tandis que la puissance de production augmente en raison géométrique, l’extension des marchés augmente, si l’on met les choses au mieux, en raison arithmétique. Le cycle décennal de stagnation, prospérité, surproduction et crise qui se reproduisait régulièrement de 1825 à 1867 semble, il est vrai, être révolu, mais seulement pour nous faire échouer dans le bourbier sans espoir d’une dépression permanente et chronique » Engels. Préface de la troisième édition allemande. Le capital, Livre I, tome i, 1886, éditions sociales, 1971.
(2) Les crises cycliques, se développant en fonction de rythmes plus ou moins étendus, finissent par aboutir à des crises générales, comme ce fut le cas en 1929, mais aussi avant la Première Guerre mondiale, et aujourd’hui. De telles crises peuvent être momentanément surmontées, au prix de la régression économique (chômage, destruction de forces productives, ruine des plus faibles), tandis qu’au plan politique, les crises généralisées nourrissent la réaction (fascisme, guerre), seul moyen de  “purger” les antagonismes qui sont au fondement du régime marchand capitaliste. On peut noter à cet égard que dans le cadre de leur rivalité, les différentes puissances escomptent bien tirer parti de la crise actuelle, notamment pour remettre en cause la prééminence de la monnaie américaine, affirmée à Bretton Woods, en même temps que “l’unilatéralisme” de la politique des états-Unis. Voir à ce propos l’article publié en 2008 par Joschka Fischer, «La crise, une chance pour l’Europe», le Figaro, 10 novembre, ainsi que les prises de position d’Angela Merkel, lors de négociations germano-chinoises, en marge du sommet de l’ASEM. Voir notamment sur le site german-foreign-policy.com, «Berlin / Beijing / Washington. Bretton Woods II», 23 octobre 2008.
(3) Parmi d’autres, une citation attribuée à Marx, et faussement référencée, tourne ainsi en boucle d’un texte ou d’un site à l’autre : « Le capital a l’horreur de l’absence de profit. Quand il flaire un bénéfice raisonnable, le Capital devient hardi. à 20%, il devient enthousiaste. à 50 %, il est téméraire ; à 100 %, il foule aux pieds toutes les lois humaines et à 300 %, il ne recule devant aucun crime ». La référence reproduite d’un texte à l’autre est : le Capital, chapitre XXII, sans mention du Livre auquel ce chapitre appartient. Dans le chapitre XXII, du Livre I, nous n’avons pas retrouvé trace de cette citation, pas plus que dans le chapitre XXII du Livre III, et le Livre II ne comporte que vingt et un chapitres).
(4) « À l’investigation de faire la matière sienne dans tous ses détails, d’en analyser les diverses formes de développement, et de découvrir leurs liens intimes. Une fois cette tâche accomplie, mais seulement alors, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble. » K.Marx, le Capital, Livre I, tome i, « Postface de la deuxième édition allemande ».
(5) Ajoutons que l’expérience historique, celle de la construction du socialisme en URSS, montre l’importance de la question de ce qui procède de la marchandise et de la production marchande, indépendamment, pour ainsi dire, du capital. Ainsi la construction économique du socialisme en URSS s’est développée jusqu’à la généralisation de la propriété sociale, socialiste, des moyens de production, jusqu’à l’éradication de l’exploitation du travail d’autrui, etc. Mais, pour des raisons concrètes, notamment touchant au rythme possible de passage à la propriété sociale propre aux classes et couches de la paysannerie, la propriété socialiste soviétique se composait d’une propriété directement sociale (industrie, sovkhoz agraire, par exemple), et d’une propriété socialiste permettant encore une circulation des produits agricoles, encadrée et limitée, de type marchand, celle des kol­khoz. (Ceux-ci réalisaient une production collective, ils ne possédaient pas la terre ni les grands moyens de production, telles les machines agricoles, ils produisaient en fonction d’un plan d’État, ils ne pouvaient “salarier” de travailleurs, etc.) On constate que cette forme kol­khozienne — survivance de transition réduite à des états et des formes non seulement non capitalistes mais aussi à peine proprement marchands, dans un régime économique ayant éradiqué le capitalisme (en tant que mode de production — a été au centre, un enjeu, un objectif et un point d’appui, de la contre-révolution dans l’ordre économique (non exclusif bien sûr, mais très important).
(6) Il est important de distinguer à cet égard entre mode de production et régime social. Un mode de production est une catégorie globale qui inclut par exemple l’état des moyens de production, l’organisation des échanges, la division du travail, ainsi que les rapports qu’ils entretiennent. On parlera de mode de production marchand, marchand capitaliste. Un régime social comprend l’ensemble des conditions matérielles, historiques, idéologiques, culturelles, on parlera de régime féodal, bourgeois capitaliste, socialiste.
(7) Le rapport entre le capitaliste et le prolétaire est lui aussi d’abord un rapport marchand, la force de travail prenant alors la forme de marchandise dont le vendeur est le prolétaire et l’acheteur le capitaliste (un capitaliste ne peut exploiter un prolétaire s’il n’a pas préalablement acheté la force de travail de celui-ci, et il ne peut répéter cette exploitation s’il ne paie pas cette marchandise force de travail).
(8) Le capitalisme n’est pas toutefois une économie marchande simple. Son but est le profit, basé sur la plus value, c’est-à-dire un type particulier d’appropriation des produits du travail, résultat de l’exploitation des travailleurs. Cette exploitation n’est possible que parce que, contrairement à la petite production marchande, le producteur immédiat n’est pas propriétaire des moyens de production. Toutefois, comme dans la production marchande simple, la propriété des moyens de production reste privée (propriété du capital). Par là, le capital peut s’approprier les produits du travail (marchandises) pour réaliser un profit. Il y a, comme dans la production marchande, appropriation privée de ces produits, mais c’est maintenant une appropriation privée du travail d’autrui.
(9) « L’expansibilité immense et intermittente du système de fabrique jointe à sa dépendance du marché universel, enfante nécessairement une production fiévreuse suivie d’un encombrement des marchés, dont la contraction amène la paralysie. La vie de l’industrie se transforme ainsi en série de périodes d’activité moyenne, de prospérité, de surproduction, de crise et de stagnation. »  « À part les époques de prospérité, la lutte la plus acharnée s’engage entre les capitalistes pour leur place au marché et leur profit personnel ». Le capital, Livre I, tome II. « Le machinisme et la grande industrie ».
(10) « L’opposition qui existe entre la marchandise et sa forme valeur est, pendant la crise, poussée à l’outrance. Le genre particulier de la monnaie n’y fait rien. La disette monétaire reste la même, qu’il faille payer en or ou en monnaie de crédit, en billets de banque, par exemple. » Le capital, Livre I, tome I, chapitre III. « La monnaie où la circulation des marchandises ».
(11) On n’a pas à discuter le point de savoir si toutes les valeurs d’usage sont “réellement utiles”, une marchandise est réputée avoir une valeur d’usage à partir du moment où en un temps et un lieu donné elle est considérée pratiquement comme telle. Notons qu’une marchandise doit avoir une valeur d’usage donnée pour être une marchandise et réaliser sa Valeur dans l’échange. En d’autres termes, un produit du travail humain dont la valeur d’usage est défectueuse ou fallacieuse (pommes pourries, chambres à air percées, pain au plâtre…) ne peut être échangé, réaliser sa Valeur, le travail humain à été dépensé en pure perte.
(12) La notion “réalisation” ne dénote pas une création ou une production. La valeur est créée par le travail humain, dans le procès de travail immédiat, mais elle est “réalisée” dans l’échange des valeurs, c’est-à-dire en termes très simples quand elle est vendue/achetée, et payée.
(13) Cette valeur d’usage spécifique permet la mise en relation de façon simple de la valeur d’échange de toutes les autres marchandise, cette qualité de l’argent se constituant elle-même historiquement.
(14) « La circulation fait sauter les barrières par lesquels le temps, l’espace et les relations d’individu à individu rétrécissent le troc des produits. Mais comment ? Dans le commerce en troc, personne ne peut aliéner son produit sans que simultanément une autre personne aliène le sien. L’identité immédiate de ces deux actes, la circulation la scinde en y introduisant l’antithèse de la vente et de l’achat. Après avoir vendu, je ne suis forcé d’acheter ni au même lieu ni au même temps, ni de la même personne à laquelle j’ai vendu. Il est vrai que l’achat est le complément obligé de la vente, mais il n’est pas moins vrai que leur unité est l’unité des contraires. Si la séparation des deux phases complémentaires l’une de l’autre de la métamorphose des marchandises se prolonge, si la scission entre la vente et l’achat s’accentue, leur liaison intime s’affirme — par une crise. » Le capital, Livre I, tome I, chapitre III. « La monnaie où la circulation des marchandises ».
(15) C’est une question qui ne sera pas abordée ici. On peut noter rapidement que Marx dans sa théorie de « la Réalisation du produit social » (le Capital) montre que –nonobstant la nécessité pour le capital d’accroître à l’infini l’échelle de sa production et l’anarchie sociale de la production–, au sein d’une formation sociale donnée, le produit social, de l’ensemble des secteurs (industrie, agriculture), et des diverses branches, dans ses diverses formes (moyens de production, moyens de consommation finale), dans ses diverses fractions (nécessaires, de luxe), peut être en soi-même intégralement réalisé; abstraction faite de l’anarchie, l’obstacle à cette réalisation résidant dans le fait que le travailleur prolétaire doit être maintenu dans ses conditions de prolétaire, c’est-à-dire ne pas recevoir plus que ce qui est nécessaire à sa reproduction (si l’on veut préserver le profit nécessaire au capital).
(16) Afin de faire simple, on laisse de côté ici le crédit, la banque etc.

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