1936 : Chronique d’une guerre annoncée. Les camps se forment

La lecture d’un exemplaire de la revue Affaires étrangères (n° 5) parue en mai 1936, révèle comment à cette date, nombre de conditions sont en place qui annoncent le déclenchement inévitable de la Seconde Guerre mondiale, dans les mois et les années suivants. Cette lecture est édifiante et l’on en propose ici une présentation, en se basant sur les articles publiés dans cette revue. On doit alors se poser la question suivante : pourquoi, si la connaissance des prémices de la guerre était aussi évidente, les gouvernements ont-ils agi comme s’ils étaient aveugles ?

De ces articles, on peut retenir trois points essentiels :

— Des lieux de tension grave apparaissent en divers points du monde, leurs enjeux ne peuvent être ignorés.

— Il existe toutefois encore de l’indécision quand au positionnement dans tel ou tel camp des différentes puissances.

— Aucune politique cohérente de sécurité n’est mise en place du côté des futures puissances alliées contre l’axe Allemagne-Japon (si l’on excepte les efforts de l’URSS).

Plusieurs nœuds de tension, désignés avec précision, se situent en Europe Centrale, dans les Balkans, en Méditerranée. On mentionne même l’Afghanistan.

Il est fait état de la quasi annexion de l’Albanie par l’Italie mussolinienne, qui dispose de son territoire, de sa population, sur les plans économique, financier et stratégique. Cette situation, tolérée jusqu’alors par les puissances rivales, dont la principale serait le Royaume-Uni, se présente comme préoccupante en mai 1936, après que les forces armées italiennes aient envahi l’Éthiopie. L’auteur de l’article indique : « cette emprise crée dans l’Adriatique une atmosphère de malaise ».

Pays voisin de l’Albanie, et donc directement concerné, la Yougoslavie est alors alliée à la Tchécoslovaquie et à la Roumanie au sein de ce que l’on nomme la Petite Entente (formée en 1920). La première conférence tenue par les dirigeants de ces États fait l’objet d’un développement. On perçoit l’inquiétude face aux menaces de la puissance allemande dont les visées et pratiques se conjuguent toujours plus concrètement avec celles de la puissance italienne, avec la révocation unilatérale des traités et engagements internationaux, la poussée allemande vers la Tchécoslovaquie, la poussée italienne vers la Yougoslavie (notamment depuis sa base stratégique qu’est l’Albanie). L’auteur se veut rassurant quant à l’appui que ces trois pays peuvent recevoir de la puissance française, il n’omet pas cependant de souligner les hésitations passées.

Un des trois chefs d’État ayant participé à cette conférence, le Président de la République Tchécoslovaque, Bénès, est le signataire d’une contribution dans laquelle il détaille la nature des menaces que l’Allemagne hitlérienne fait peser sur son pays. Rappelant la position géographique de la Tchécoslovaquie, encerclée par l’Allemagne et l’Autriche, il met en évidence en quoi les richesses de son pays, son niveau de développement, constituent un objet de convoitise pour les appétits de domination allemands. Il perçoit que les minorités dites allemandes et hongroises peuvent être instrumentées à cet effet. Compte tenu de sa position et de ses faiblesses propres, la Tchécoslovaquie se trouve contrainte à la fois de tout tenter pour ne pas rompre les ponts avec son puissant et menaçant voisin, et de maintenir son alliance avec les puissances qui se présentent comme un rempart contre ce voisin : la France et plus récemment la Russie soviétique.

Autre point de tension évoqué dans la revue : les Détroits qui ouvrent le passage vers la Mer Noire. Il est signalé que les traités internationaux sont violés avec cynisme par “plusieurs États”, l’auteur ne les nomme pas, mais il souligne la régularité de la demande par le gouvernement turc de la révision du statut de ces Détroits à la SDN (Société des Nations, l’ONU d’alors). Le gouvernement turc s’inquiète de ce que les garanties prévues par les conventions internationales, concernant la démilitarisation des Détroits ne puissent être appliquées en raison des rivalités (notamment entre Italie et Royaume-Uni), chargées par ces mêmes conventions d’en assurer l’effectivité. L’auteur insiste sur le fait que les jeux et enjeux entre puissances se sont considérablement modifiés depuis 1923 à propos de cette question. Il note aussi que la position de l’URSS, particulièrement concernée, modifie les données, et il évoque l’amélioration des relations entre les deux pays. à noter que dans l’ensemble, les contributeurs de la revue évoquent l’URSS de façon sinon favorable (ils ne professent manifestement pas un parti pris pro-soviétique), du moins comme nettement moins belliqueuse et expansionniste que l’Italie et l’Allemagne, soulignant qu’elle joue un rôle dans la limitation de leurs visées de domination en Europe centrale comme sur les Détroits.

L’état de tension entre puissances est aussi abordé à propos de la façon qu’ont les principaux leaders politiques britanniques d’aborder la situation internationale. Deux tendances se manifestent, qui toutes deux affirment que l’heure est grave, qu’il faut en conséquence agir. Les uns par une accentuation du rôle du Royaume-Uni dans la SDN (Pacte de sécurité collective), les autres (dont Churchill) préconisant une action plus directe et désignant clairement les menaces et les rivaux : Italie, Allemagne, Japon, mais aussi URSS, et France, en hiérarchisant leurs degrés de dangerosité.

En Suède l’écho de ces inquiétudes britanniques est répercuté (le Royaume Uni est alors le premier partenaire économique de la Suède). à l’instar de ses voisins norvégiens et danois, et malgré des traditions d’isolement pacifiste, les dirigeants suédois dénoncent ouvertement les menaces de conflagration mondiale, l’Allemagne étant désignée comme principal fauteur.

Les propos sont précis, détaillés. Ils révèlent la relative indécision des différentes puissances quant au choix d’un « camp ». Dans ce numéro pris en référence, il n’est pas fait mention des États-Unis. L’URSS en revanche est plusieurs fois évoquée, comme puissance montante non belliqueuse et dont l’alliance (ou  l’établissement de rapports cordiaux) sont recherchés, surtout par les “petits” pays. Le Japon est peu présent dans son rapport à l’Europe, à l’égard des pays d’Europe, mais il est rappelé le peu de cas qu’il a fait des conventions internationales lors de son agression massive contre la Chine.

Restent les puissances d’Europe que sont le Royaume-Uni, la France, l’Italie et l’Allemagne. Pour le Royaume-Uni, des divergences de positionnement semblent se faire jour au sein de sa classe dirigeante. La rivalité Italie–Royaume-Uni en Méditerranée et la réaction d’hostilité à la guerre menée par l’Italie contre l’Éthiopie, sont signalées. L’Allemagne n’est pas dénoncée pour des actions déterminées (nous sommes en mai 1936), mais au regard de menaces potentielles et de la progression de son influence par des moyens spécifiques : propagande de Goebbels, utilisation des minorités allemandes, visées sur l’Autriche (préparation de l’Anschluss), sur la Tchécoslovaquie, sur l’Ukraine. C’est l’Italie qui finalement se présente comme la puissance la plus agressive, ayant recours aux méthodes barbares (usage de gaz dans sa guerre contre l’Éthiopie). La majorité des auteurs, dont le Président de la République Tchécoslovaque, posent la France comme puissance sur laquelle les nations menacées peuvent et pourront compter pour leur protection et la défense de leurs intérêts. La politique de la Pologne, hors du champ des grandes puissances, se présente comme indécise. Pour autant, les camps ne sont pas encore clairement délimités. Certes les pays les plus expansionnistes ou agressifs sont désignés (Allemagne, Italie), mais ils ne sont pas positionnés comme adversaires. Les dirigeants britanniques, pour avertis qu’ils soient, n’ont pas encore tranché, pas plus que les dirigeants français, très attentistes.

Maintenant qu’on connaît la suite de l’histoire, ces indécisions dans cette situation de guerre annoncée peuvent être qualifiées d’aveuglement, ou pour le moins de forte myopie historique.

En mai 1936, les gouvernements élèvent peu de digues contre les menaces dont ils connaissent pourtant les enjeux. De fait, aucune dissuasion (terme alors non usité), aucune force, aucune volonté, ne semblent mises en place pour arrêter les « puissances agressives ». La politique de sécurité collective cède souvent le pas face aux intérêts des différentes puissances. N’est-ce pas pour ces raisons que l’article 10 du Pacte de sécurité collective (garantie de l’intégrité territoriale des membres de la Société des Nations) et l’article 16 (sanctions contre le recours de la guerre) ne sont pas respectés. Au Royaume-Uni, on peut en venir à proposer le retour aux systèmes d’alliances traditionnels (avec la France, la Belgique et la Hollande).

On peut se poser la question suivante : pourquoi, alors que la connaissance du danger existe, a-t-on laissé faire, ou même pourquoi s’est-on parfois trompé d’ennemis ?

Faut-il ici s’inspirer de l’apologue de la fable du loup et de l’agneau : « la raison du plus fort est toujours la meilleure » ? Ou doit-on s’interroger sur les déterminations et enjeux des guerres mondiales, et l’attitude des classes dirigeantes des divers pays à l’égard de ces enjeux ? En France, par exemple, quel rôle joue la bourgeoisie alors confrontée aux mouvements sociaux (Front Populaire). L’absence de réaction en temps voulu est-elle due à la non clairvoyance (la lecture des textes étudiés permet d’en douter), ou bien préfère-t-on négocier avec l’agresseur1, qui après tout joue un rôle utile contre la base du socialisme, l’URSS et pourrait aussi aider à régler son compte au mouvement social ?

  1. Ainsi Charles Spinasse (député SFIO) se prononce-t-il en 1936 pour une paix négociée avec l’Allemagne, au nom de la constitution d’une puissance européenne: « nous voulons que la France, qui n’a pas su donner à l’Allemagne républicaine l’égalité dans le désarmement, prenne l’initiative de proposer à l’Allemagne hitlérienne, au nom de la communauté internationale, la première convention de limitation et de contrôle des armements. Je suggère d’établir une communauté économique européenne ».

 

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