1. Analyse du texte : faire d’abord sa propre lecture

La lecture de recherche (**) Procédures d’analyse d’un texte (Contribution CSH)

Ce texte, au départ exposé oral, était destiné, dans sa première version à des étudiants de troisième cycle, débutant dans le travail de recherche (thèse). L’exposé visait à mettre en évidence la nécessité d’une lecture “raisonnée”, réfléchie, contre les procédures spontanées de lecture qui peuvent conduire à des impasses. Pour les objectifs de l’étude d’un texte simple, il n’est bien évidemment pas nécessaire de mettre en œuvre l’ensemble de la démarche et les procédures conseillées qui concernent des textes difficiles. On peut cependant tenir compte de certaines recommandations pour l’étude de textes plus “ordinaires”.

Faire sa propre lecture
La lecture est souvent liée à des objectifs immédiats : information, préparation d’un exposé, article à produire, au cours de la scolarité : dissertation, leçon à apprendre. Pour certains, cela entre dans le cadre de l’activité professionnelle. On met alors en œuvre différentes techniques pour améliorer notre pratique de lecture : recherche de l’objet, idées principales, enjeux. On peut aller un peu plus loin : ce qu’on pourrait nommer une lecture de recherche. Pour s’engager dans une analyse, une recherche, un certain nombre de procédures de lecture s’appliquent. Les principes de la lecture de recherche sont également nécessaires quand on se lance dans l’analyse d’un sujet, quand on veut l’exposer (notamment apprécier la validité du point de départ — les prémisses — le plan, l’argumentation, être capable de s’autocritiquer).
Dans tous les cas, il est toujours préférable de faire sa propre lecture d’un texte, même s’il existe déjà des analyses de ce texte, des cadres de réflexion disponibles., proposés par des spécialistes Pour saisir un texte, il faut dans un premier temps essayer de le penser ou le repenser avec son auteur : voir le point de départ de son exposé (explicite ou implicite, dissimulé ou non), examiner ensuite l’argumentation, la logique, le point où il veut nous conduire, les défaillances, les partis pris de l’auteur.
On doit aussi comprendre que la lecture de recherche est évolutive. Elle évolue en fonction des cadres d’analyse que l’on met en œuvre (théoriques et logiques), des questions principales qu’on se pose. Pour les textes importants, on ne les lit pas de la même façon cinq ans ou dix ans après les avoir lus une première fois, ou alors c’est qu’on n’a pas développé sa propre réflexion. On peut donc parler d’un trajet de lecture. On ne saisit pas d’emblée toute la portée d’un texte ni ses failles, ses insuffisances (logiques, mais aussi par rapport à la réalité dont il s’agit de rendre compte).
Dans un premier temps, on travaille à passer de l’extérieur du texte à son intériorité, en essayant de voir ce qui est dit (ou parfois sous-entendu) dans le texte, sans projeter trop vite dessus ses propres préoccupations, ni sans passer tout de suite à sa contestation.
Pour les textes importants, c’est un travail en spirale, avec alternance de lectures en diagonale, et ligne à ligne, de lectures flottantes et de lectures concentrées.
Sans proposer un schéma complet du travail d’appropriation d’un texte, on peut dégager différents moments de son appropriation. En sachant qu’il est rare que l’on puisse appliquer toutes les facettes de l’analyse.
En résumé :
(a) Aller au texte, et ne pas chercher à y pêcher ses propres idées, ni chercher à le critiquer d’emblée, le démolir. Donc d’abord voir son contenu, sa logique propre.
(b) Saisir sa configuration propre : son objet essentiel est-il affiché ou caché, quel est le point de départ de l’argumentation (postulat, hypothèse, présupposé — logiques et/ou idéologiques), dégager les grandes propositions, la trame logique, mais aussi la trame “persuasive” (rhétorique), le lien entre les deux, quelles sont les failles (validité des prémisses, de l’argument, de la conclusion, paralogismes, subjectivisme, sophismes, etc.)
(c) Saisir le texte dans son contexte (= avec le texte, dans l’environnement du texte) : le contexte par rapport à d’autres textes de l’auteur ou d’un courant d’idées, le lien avec d’autres textes (intertexte), les aspects polémiques, par rapport à un ensemble de références, par rapport au contexte socio-historique du texte, la conjoncture intellectuelle …

Aller au texte
Lorsqu’on prépare ou rédige un article, un exposé, pour illustrer son propre argumentaire, il arrive qu’on cite un auteur d’après des commentateurs, sans avoir pris connaissance directement de l’œuvre. Pour une étude approfondie d’un texte (ou d’un auteur, d’un courant de pensée), cela n’est pas recommandé. Il y a nécessité impérieuse d’aller soi-même au texte, si possible sans a priori. Aucun texte n’est donné à l’avance, même si les guides de lecture ne sont pas inutiles. Il faut aller au texte et y retourner pour dépasser les approches trop superficielles ou centrées sur un seul aspect.
Donc établir sa propre fiche de lecture, et ensuite confronter avec les commentateurs. Cela peut entraîner plusieurs relectures, réécritures, en va-et-vient entre le texte et les commentaires existants faits sur le texte.
Aller au texte ne veut pas dire y aller avec des idées pré-conçues.
Dans la procédure spontanée de lecture, on prend souvent pour point de départ une idée personnelle ou une idée généralement admise, ou ses propres définitions de tels ou tels mots. On cherche dans le texte ce qui confirme cette idée, ou ses propres définitions, ou au contraire ce qui les contredit. En fait, on cherche souvent ce qui va aller dans le sens de ce qu’on a posé au départ, un pré-jugé (jugé avant).
Exemple tiré d’un ouvrage universitaire. L’auteur veut démontrer que ce sont les catholiques qui ont été les vecteurs principaux du racisme en France au XIXe siècle. Il propose beaucoup de citations à l’appui de sa thèse. Il ne retient pas celles qui infirment cette thèse, et il généralise (abusivement) sur la base des citations retenues. Et surtout, il ne se préoccupe pas d’établir ce que peut représenter ce qu’il appelle “racisme” dans la logique du courant de pensée qu’il a isolé. Cette procédure est malheureusement courante dans la presse, les discours politiques, et chez beaucoup de présumés penseurs.
C’est pourquoi, avant d’aller au texte, il n’est pas inutile de noter les idées préconçues que l’on a sur le texte (ou sur l’auteur, le courant de pensée). Ne pas chercher seulement ce qui les confirme, mais confronter sa vision première au texte lui-même. On ne se défie jamais assez des pré-jugés, facilités de lecture, routines de pensée.
Ainsi, à titre d’exemple, beaucoup de commentateurs répètent, les uns à partir des autres, que Rousseau était adversaire de la délégation et de tout principe de représentation politique.
Si l’on va aux textes, on note qu’il distingue entre délégation de volonté (ou de puissance législative), et, délégation de pouvoir (ou de puissance d’exécution). La volonté selon lui ne peut être représentée, mais le pouvoir (ou puissance exécutive), peut et doit être représenté (et/ou transmis).

« Le pouvoir peut bien se transmettre, mais non la volonté » (Contrat social II, 1)
« Dans la puissance législative, le peuple ne peut être représenté, mais il peut et doit l’être dans la puissance exécutive. » (Contrat social III, 15).

Prendre aussi garde à ne pas prendre des citations isolées comme preuves, mais travailler à chercher l’articulation globale du texte, ce qu’on verra plus loin. Il ne faut pas davantage chercher à prendre pour concepts définis tous les mots, mais rechercher les divers sens, valeurs d’emploi, attachés aux mots, ou notions, leurs articulations (réseau notionnel). On essaie de ne pas projeter sa propre idée, plus ou moins floue, sur une notion, celle qui prévaut dans un groupe d’affinité. Par exemple, on pense savoir ce qu’est la laïcité ou la république, et quand on se réfère à un texte, on projette sa propre conception, sans vérifier si l’auteur entend ces notions de la même façon.
Il ne faut pas déduire de ces mises en garde qu’on puisse se débarrasser de tout pré-jugé ni qu’il faille aborder un texte sans aucun cadre. On a besoin d’un cadre d’analyse – quel qu’il soit – pour poser des questions au texte, mais sans que cela aveugle sur le contenu effectif de ce texte. Donc poser clairement le cadre d’analyse qu’on applique, et essayer de rendre explicites les présupposés ou pré-jugés que l’on peut avoir.
Autres points : Plus spécialement pour les textes théoriques, distinguer entre ce qui relève de la théorie et ce qui relève d’une préférence : Ainsi Jean Bodin (théoricien de la souveraineté), analyse au plan théorique toutes les formes d’État : monarchie, aristocratie, État populaire, mais au plan de ses préférences, il se prononce pour la monarchie, il la juge plus appropriée, dans les conditions de l’époque, pour unifier la nation, le peuple. De la même façon, on ne met pas sur le même plan ce qui touche à l’accessoire, à l’humeur de l’auteur, les métaphores, et ce qui concerne le fond théorique. Ainsi, dans les écrits de Bossuet, Sieyès ou Marx, ne pas se centrer sur des formules, mais sur le fond.

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