Mondialisation

Même si le mot existait bien avant, la large diffusion du mot mondialisation paraît coïncider avec un “tournant historique” : la fin de l’Union Soviétique et de la lutte mondiale entre deux “camps”.
Avant la dissolution de l’URSS, on parlait en effet de deux “mondes”, deux mondes ou camps opposés, deux « régimes sociaux », capitalisme et socialisme. On pouvait penser qu’il y avait unité relative au sein de chaque camp. Du côté des vainqueurs capitalistes, après l’effondrement du camp de l’Est, on disserta sur les contradictions et facteurs de dissolution interne du “camp” socialiste. Plus rarement on mit en avant que les oppositions à l’intérieur du “camp” capitaliste allaient devenir principales.
La relative unité du camp capitaliste dépendait pourtant de son opposition globale au socialisme. Maintenant qu’il n’y a plus pour lui cette nécessité de serrer les rangs contre le régime adverse défait, on se retrouve d’une certaine manière reporté aux contradictions globales qui s’étaient imposées avant la Première Guerre mondiale, celle de la rivalité entre puissances mondiales capitalistes, que Lénine avait théorisée dans son ouvrage L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. [Voir dans Lectures, la recension de l’ouvrage].
En effet, avant la guerre de 14, le processus de “mondialisation” de l’économie capitaliste était en plein essor. La révolution soviétique interrompit en partie ce processus puisqu’un large champ d’expansion du capital devait échapper à son emprise.
Si la révolution et l’existence au plan mondial d’un camp socialiste a entravé la mondialisation capitaliste née à la fin du XIXe siècle, la défaite du socialisme (qu’il serait aventureux de déclarer définitive dans la durée historique), remet à l’ordre du jour des conflits majeurs entre puissances impérialistes (et autres puissances majeures ou mineures) pour le repartage du monde, et leur recrudescence.
La thématique de la mondialisation n’a pas vraiment pris en compte les implications du bouleversement résultant de la fin de l’URSS. La période antérieure (1917-1990), celle où existaient deux camps, semble considérée par beaucoup comme simple parenthèse, et non comme manifestation des contradictions sociales et politiques de toute une époque historique, qui avait transformé l’ensemble de la “donne” mondiale.

La notion de mondialisation. Ce qu’elle signale, ce qu’elle masque
Si la diffusion du mot “mondialisation” est relativement récente, la tendance auquel le mot renvoie ne l’est pas.
Sans adjonction d’un qualificatif (mondialisation de l’économie, mondialisation financière, mondialisation capitaliste, etc.) ce mot pourtant a peu de sens. Par le suffixe adjoint au mot monde, il dénote un processus d’extension du monde, la question étant de savoir ce qui s’étend ou se répand. Le mot monde pour sa part a deux sens principaux : une aire dans l’espace, la planète, et l’idée d’un certain arrangement, disposition, ordre interne. Mondialisation en ce sens signifierait l’extension à la planète d’un seul système, c’est-à-dire d’un seul régime social.
Au regard de l’évolution historique, la diffusion du mot mondialisation correspondrait alors au retour à un régime et un processus engagés à la fin du XIXe siècle.
On doit par conséquent se demander quelle était (et quelle est de nouveau) la “logique” unique qui régissait (et régit) ce régime économique et social, étendu à toute la planète. Et en quoi cette logique conduit nécessairement à la mise au premier plan des divisions, contradictions internes du capitalisme (entre classes, entre puissances), celles qui avaient abouti à l’issue de la Première Guerre mondiale, à l’émergence d’un autre ordre du monde (régime socialiste de production). Quand on parle de mondialisation, ces contradictions comme leur mode de résolution historique sont peu mises en avant
On évoque rarement les oppositions entre classes ou entre puissances capitalistes. Il est surtout fait référence à une relative homogénéisation principalement dans le domaine économique : marché planétaire, idée d’espace économique unique, de décloisonnement des marchés, d’interdépendance, de globalisation financière, de réseaux transnationaux, de flux instantanés, en relation avec l’idée d’une transformation structurelle, de dynamique nouvelle, etc. On tend à insister sur la relative uniformisation, la standardisation du monde, des normes, etc. L’autonomisation de l’économique, du mode de régulation par le marché, la finance “internationale”, rendraient obsolètes les barrières économiques, les frontières politiques, la souveraineté des États, la structuration en nations, les réglementations, et plus généralement ce qui est censé diviser : le ou la politique.
Les thèmes de la domination de la politique par l’économie, de l’interdépendance mondiale du marché, du caractère obsolète des nations, ne sont pas nouveaux.
L’idée d’extension au monde entier de l’économie de marché est exposée dès le milieu du XIXe siècle, aussi bien chez les économistes libéraux que socialistes, et pas seulement chez Marx.
Dans le Dictionnaire de l’Économie politique publié en 1850, on salue le processus irrépressible de l’échange universel qui s’étend au globe, contre les « barrières artificielles » des frontières, des nations, des réglementations, et plus généralement contre toutes les contraintes politiques.
Si les libéraux de cette époque évoquent peu la “lutte des classes”, il y a perception de la lutte pour la « préférence pour le marché », et ce qu’elle implique, la constitution de blocs rivaux. Dès le premier tiers du XIXe siècle, du côté des socialistes, la critique de cet ordre libéral est très vive. On dénonce les méfaits du régime de la concurrence entre capitaux, qui se substitue à la souveraineté politique du peuple (signalant que la concurrence élevée à un échelon universel ne peut résoudre ce qu’elle ne résout pas à l’échelon national). Contre ce régime absurde, qui régulièrement conduit à la crise, au chômage, à la misère, on projette la possibilité d’un autre régime économique, fondé sur la socialisation des moyens de production, et dirigé par le bien commun de l’ensemble de la population : le socialisme.
Avant la Première Guerre mondiale, les théoriciens de diverses tendances sont beaucoup plus clairvoyants qu’aujourd’hui. Beaucoup d’entre eux perçoivent l’existence des oppositions de classes et des rivalités entre puissances pour le partage des débouchés. Certains indiquent que cette rivalité implique nécessairement la guerre, et qu’à “économie mondiale” (mondialisation) correspond la possibilité d’un « caractère mondial » de la guerre. À la même époque cependant, comme aujourd’hui, d’autres imaginent qu’une l’extension pacifique du capitalisme est possible. Ils parlent d’un inter-impérialisme ou d’un ultra-impérialisme, ou évoquent la possibilité de ce que l’on nommerait maintenant une “autre mondialisation” (1). La suite de l’histoire a permis d’établir qui avait le mieux analysé la “logique” du mode de production capitaliste parvenu au stade impérialiste
Dans la situation actuelle, la notion de mondialisation a joué un rôle d’écran, masquant les oppositions inhérentes de ce mode de production. Elle a aussi été utilisée en tant que fétiche dans les mobilisations “anti-mondialisation” « alter-mondialisation”. Cette thématique s’est construite en miroir sur celle de mondialisation, avec les mêmes angles morts et une évacuation partielle des contradictions économiques ou sociales internes, tant du capitalisme ordinaire que de sa phase impérialiste, marquée par la rivalité entre puissances et la propension à la guerre “mondialisée”.

Mondialisation et théorie de l’Impérialisme
Contrairement à la thématique multiforme de la “mondialisation”, la conceptualisation de l’impérialisme, telle que la développent notamment Lénine ou Lukacs, est d’ordre théorique et historique. Par son point de départ, elle considère l’impérialisme en tant que phase dernière de développement d’un régime économique spécifique, le capitalisme, celui-ci étant voué comme d’autres régimes antérieurs, à être remplacé par un autre régime de production. Cette théorie se révèle explicative pour toute une époque historique (donc de l’ordre de quelques siècles), au-delà des fluctuations dans la moyenne durée. Au cours de toute l’époque marquée par la domination capitaliste et capitaliste impérialiste, il n’existe pas de réelle alternative interne : bonne mondialisation contre mauvaise mondialisation, seulement un processus ouvert de dépassement des antagonismes inhérents au mode de production capitaliste, une sortie extérieure, thème déjà affirmé chez Hilferding.
La théorie de l’impérialisme intègre la question des oppositions sociales de classe et celle des contradictions entre puissances, comme celle de leurs expressions politiques, organisationnelles, idéologiques. Sur la base de ces deux catégories de contradiction, elle rend compte, comme le dit Lukacs, du passage d’une totalité historico-sociale à une autre, de la potentialité d’engendrement d’un nouveau régime de production sociale, mais aussi de l’éventualité de constitution de deux pôles, deux régimes sociaux opposés.
Lukacs, s’appuyant sur Lénine insiste sur l’idée de l’impérialisme comme phase historique de développement, période caractérisée par des rapports déterminés (non quelconques). Des relations spécifiques sont établies au sein de cette phase entre facteurs économiques, politiques, et idéologiques, avec prise en compte des contradictions sociales, des processus de différenciation interne, des implications idéologiques, notamment au sein du mouvement ouvrier (2).
Pour analyser les rapports économiques et sociaux d’une période donnée, il préconise de considérer la logique de la « totalité historico-sociale » et la surdétermination dans un contexte historique global des rapports et contradictions particulières (3). Cela a une importance non seulement pour analyser une situation mondiale d’ensemble et son évolution, mais aussi le passage de l’une à l’autre. Les transformations des structures dominantes du monde bouleversent aussi la structure sociale de la périphérie. Corollairement, la rivalité entre puissances a des incidences sur les orientations qui peuvent être imposées aux luttes qui prennent l’apparence de la libération nationale, notamment à la périphérie (elles ne sont plus nécessairement progressistes) (4).
Lukacs comme Lénine, signale aussi l’impossibilité d’une forme ultra-impérialiste durable, les conflits entre puissances du même monde finissant par aboutir à la guerre mondiale. Économie mondiale et guerre à l’échelon mondial constituant les deux aspects d’un même processus :

« L’évolution du capital monopolistique, à cause de son rythme différent suivant les pays, rend à nouveau caducs les partages temporairement pacifiques des “zones d’intérêt” et les autres compromis, pour pousser à des conflits dont l’issue ne réside que dans la violence, c’est-à-dire la guerre. »
« L’évolution de la société capitaliste est toujours contradictoire, se meut antinomiquement. Pour la première fois dans l’histoire le capitalisme monopolistique crée une économie mondiale au sens propre du terme ; la guerre impérialiste qui est la sienne est par conséquent la première guerre mondiale. »
« Savoir si les guerres devenant de plus en plus fréquentes après une période de paix relative […] doivent être considérées comme fortuites et “épisodiques” ou bien apparaissent comme signes avant-coureurs d’une période de guerres toujours plus violentes. »

Très peu de publications se réclamant du marxisme prennent aujourd’hui appui sur cette théorie historique de l’impérialisme, et quand elles le font, elles ne mettent pas en avant ce caractère central : celui de la rivalité entre puissances impérialistes.

NOTES

(1) Hobson (1902 : « Le nouvel impérialisme se distingue de l’ancien, premièrement, en ce qu’il substitue aux tendances d’un seul Empire en expansion la théorie et la pratique d’Empires rivaux, guidés chacun par les mêmes aspirations à l’expansion politique et au profit commercial ; deuxièmement, en ce qu’il marque la prépondérance sur les intérêts commerciaux des intérêts financiers ou relatifs aux investissements de capitaux. »
Lénine (1915 : « Ce qui est l’essence même de l’impérialisme, c’est la rivalité de plusieurs grandes puissances tendant à l’hégémonie ». « La théorie de l’ultra-impérialisme revient à éluder les contradictions existantes, oublier les plus essentielles au lieu d’en dévoiler toute la profondeur. »
« Les formes de la lutte peuvent changer et changent constamment […] alors que l’essence de la lutte, son contenu de classe ne saurait vraiment changer tant que les classes existent. »
« Les alliances “inter-impérialistes” ou “ultra-impérialistes” […] ne sont inévitablement, quelles que soient les formes de ces alliances, qu’il s’agisse d’une coalition impérialiste dressée contre une autre, ou d’une union générale embrassant toutes les puissances impérialistes, que des “trêves” entre les guerres. Les alliances pacifiques préparent les guerres et, à leur tour, naissent de la guerre : elles se conditionnent les unes les autres, engendrant des alternatives de lutte pacifique et de lutte non pacifique sur une seule et même base, celle des liens et des rapports impérialistes de l’économie mondiale et de la politique mondiale. »
(2) « La théorie de l’impérialisme [est la théorie] des forces de classes concrètes que l’impérialisme déchaîne et rend opérantes, la théorie de la situation mondiale concrète qui a été créée par l’impérialisme. »
« La théorie de l’impérialisme [est] en même temps une théorie des courants du mouvement ouvrier à l’ère impérialiste. »
(3) « Les modes de production qui se succèdent en se dépassant et les formes sociales ainsi que les divisions de classes qui leur correspondent apparaissent dans l’histoire en se recoupant et s’opposant. Ainsi les évolutions qui, sous un angle abstrait, paraissent semblables (par exemple le passage de la féodalité au capitalisme) sont reliées de façon toute différente à la totalité historico-sociale, par suite du contexte historique totalement différent dans lequel ils ont lieu et ils ont ainsi, même pris en tant que tels, une signification et une fonction toutes nouvelles. »
(4) « Alors leurs “luttes de libération nationale” ne se déroulent plus simplement comme luttes contre la féodalité ou l’absolutisme féodal interne, étant donc ainsi forcément progressistes, mais elles doivent s’inscrire dans le cadre de la rivalité impérialistes des grandes puissances mondiales. »

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