Fascisme. Réflexions autour du mot

(Contribution ULCP)

Aujourd’hui, le fascisme est toujours évoqué en rapport aux courants d’extrême droite. Ce qui ne permet pas de comprendre comment s’est présenté le fascisme historiquement, et comment il pourrait se présenter aujourd’hui.

Du point de vue historique en effet, les fascismes les plus marquants (le nazisme allemand notamment) se sont présentés comme « révolutionnaires » et « anti-capitalistes », voire comme « anti-impérialistes », et non comme « réactionnaires » ou « d’extrême droite ». Il a fallu plusieurs années de destructions pour que des populations abusées aient mis au jour les véritables objectifs des organisations fascistes, par leurs luttes et le développement de leur conscience.

Pour ce qui touche à l’utilisation du mot fascisme, la situation aujourd’hui se présente différemment. Comme ce mot a laissé un mauvais souvenir, qu’on a bien compris que le fascisme n’était nullement « révolutionnaire » ou contre le capitalisme, les processus de fascisation ne peuvent plus se développer sous ce nom. Comme hier pourtant, et pour tromper les peuples, les processus de fascisation ont pu aller jusqu’à se déguiser, sous les formules de « l’anticapitalisme » ou de « l’anti-impérialisme ».

Cela n’est pas nouveau. Les différents fascismes ont toujours pratiqué le détournement et le retournement du vocabulaire. On peut ainsi encore se laisser prendre, surtout dans le cadre de la désorientation politique actuelle, baisser la garde, être séduit par des mots, des formules, qui cachent les véritables objectifs poursuivis.

Pour ne pas être abusé, il est nécessaire de déceler les traits spécifiques qui permettent de reconnaître ce qu’est le fascisme, quand il ne se présente pas sous son nom. Et, bien qu’il n’existe pas à ce jour de véritable théorie du fascisme, on doit essayer de dégager des éléments de caractérisation, historiques et politiques, qui signalent qu’un processus de fascisation est en cours, ou qu’on a à faire à des régime fascistes (toujours sans oublier que le fascisme ne se réduit nullement à des organisations se revendiquant de l’extrême droite).

Caractérisation historique : Le fascisme, manifestation

d’un nœud de contradictions à l’époque du capitalisme  impérialiste

On ne peut pas identifier le fascisme à la folie ou à la méchanceté des hommes (ou d’un seul homme), comme certains « spécialistes » ont pu le faire croire. Le fascisme se développe en raison de déterminations générales, dans des conditions propres à une période historique.

Si l’on observe l’histoire, les processus de fascisation et le fascisme se positionnent à l’intersection de deux catégories de contradictions :

— des contradictions de classes : contradictions sociales entre la classe bourgeoise et la classe prolétarienne, sans oublier les contradictions au sein des différentes classes et les contradictions de type ancien (qui peuvent mobiliser des classes liées à des structures plus ou moins « féodales » — recyclées ou non dans les circuits capitalistes).

— des contradictions entre puissances : rivalités, directes ou indirectes, pour le partage et le repartage des zones d’influence mondiales.

Parvenue à un certain degré d’acuité, la conjonction entre ces deux catégories de contradictions, induit sous des formes diverses, une tendance générale à la réaction et à la fascisation, dans divers pays du monde. Mais cette tendance ne s’impose pas à n’importe quel moment, ni avec la même force partout. Cela dépend des conjonctures historiques. Cela dépend aussi des capacités de résistance et d’organisation politique des différents peuples, de leur histoire propre.

Qu’un régime fasciste (ou apparenté) parvienne ou non à s’imposer, on constate que lorsque les deux catégories de contradictions s’aggravent (comme dans la période de l’entre deux guerres : crise économique et sociale et tensions exacerbées entre puissances), les classes dominantes cherchent à restreindre ou annihiler toute possibilité d’expression politique des classes populaires, à déconstituer leurs formes d’organisation politique, par la manière forte ou par la séduction.

Les processus de fascisation révèlent en fait un état de crise profond des régimes en place, une faiblesse historique de la classe bourgeoise, qui ne parvient plus à maintenir son hégémonie démocratiquement, par des alliances (concrètes) avec les classes laborieuses. Dans les pays encore partiellement féodaux, ces processus révèlent une même faiblesse historique des bourgeoisies nationales, qui par crainte des masses populaires, ont laissé à des classes féodales ou pré féodales, le soin de verrouiller la société. Le libre déploiement de tels processus révèle aussi la faiblesse ou l’insuffisance de la force organisée du peuple, qui n’a pu résister aux entreprises conjointes de l’intimidation et de la séduction.

Caractérisation politique :

Le fascisme et la dissolution de l’expression politique des classes populaires

à côté de la violence et de la terreur, tout processus de fascisation (quel que soit le nom qu’on lui donne), tend à « flatter » les différentes fractions du peuple, Profitant de leurs difficultés et de leur malaise, il tend à les enfermer dans des « identités » catégorielles ou partielles (de « race », « d’ethnie », de religion…). Cette « flatterie » identitaire conduit les exploités à se diviser, à lutter les uns contre les autres, à détruire leur unité de classe, au profit d’une imaginaire communion avec les classes qui les oppriment (en mettant en avant une prétendue « communauté » de « race » ou de « culture »).

Dans ce contexte d’aggravation des contradictions, les classes dominantes (bourgeoisie, ou féodaux entrés dans les circuits financiers capitalistes), doivent pour leur propre survie, empêcher l’unification politique du peuple, ou décomposer cette unité quand elle avait été forgée. Il leur faut interdire aux classes populaires de contester la base du régime économique, de se donner pour but la réalisation d’une société meilleure pour le peuple. Si, au cours de l’entre deux guerres, on voulait empêcher les classes populaires de suivre l’exemple soviétique, aujourd’hui, on leur impose l’idée que leur objectif d’émancipation est irréalisable, ou fondamentalement mauvais. Toutes les fractions des classes dominantes ne deviennent pas pour autant « fascistes », mais un certain accord se réalise lorsqu’il s’agit de dissoudre l’organisation politique des classes populaires et leurs perspectives historiques.

Comme les régimes bourgeois traditionnels, le fascisme, qui peut se présenter comme « anti-capitaliste », ne vise pas à détruire les fondements du capitalisme, pas plus que ceux des autres régimes d’exploitation. Il vise seulement, cette fois-ci de façon radicale, à interdire toute possibilité d’expression des contradictions de cette base, toute expression politique de la lutte des classes populaires. Les tenants du fascisme ne veulent pas s’attaquer aux formations sociales fondées sur des antagonismes de classes, et à la lutte qui en résulte. Ils ne dénient pas toute forme de lutte de classe, bien au contraire. Ils cherchent à radicaliser le combat des classes au pouvoir, en faisant régresser les formes politiques qui avaient permis au peuple de s’organiser, de poursuivre un but commun. (Ces formes avaient d’ailleurs aussi permis à la bourgeoisie révolutionnaire de poursuivre ses propres buts il y a deux siècles).

Ce que les tenants du fascisme tentent de supprimer, détruire, décomposer, c’est l’expression politique générale de la lutte des classes populaires, plus spécialement celle de la classe ouvrière. Lors des processus de fascisation, puis du fascisme, cette décomposition des cadres d’expression politique se concrétise :

— par la dissolution (ouverte ou masquée), des formes politiques modernes : république, démocratie, liberté d’expression, puis par leur destruction.

— par la décomposition (ouverte ou masquée) des organisations politiques des classes populaires, puis par leur destruction.

Au cours des processus de fascisation, les modes de regroupement politique des classes populaires sont empêchés ou affaiblis, leurs forces « désassemblés ». Certaines organisations bourgeoises ou petites-bourgeoises, peuvent en subir le contrecoup. Ceci au profit d’autres formes de regroupements : formes corporatives, formes locales ou communautaristes, avec mise en avant d’identités partielles, ethniques ou culturelles, contre l’unité de classe.

Le processus de décomposition s’effectue selon deux voies combinées :

— par la séduction : flatterie identitaire, et parfois par “l’achat” des populations au moyen d’avantages immédiats.

— par l’oppression spirituelle, l’intimidation (physique et idéologique), puis par la terreur.

Ces deux voies sont intimement liées. Il faut bien voir que la violence ne s’impose pas toujours sous l’angle de la violence physique, surtout au début. Mais il y a violence quand on veut décomposer ou détruire ce qui permet au peuple de s’organiser, de s’unir, de lutter pour le bien commun.

Caractérisation « impérialiste » : Le fascisme et la volonté de faire adhérer le peuple

aux ambitions de « son » impérialisme, contre une hégémonie rivale

Les classes ou fractions de classes qui visent, par la fascisation ou le fascisme, à dissoudre ou détruire les organisations politiques du peuple, cherchent aussi à faire adhérer l’ensemble de la population à leurs ambitions. Pour ce faire, leur propagande dénonce presque exclusivement les impérialismes concurrents, ceci sous diverses « étiquettes » de droite comme de gauche. Une telle propagande, pour mieux combattre les rivaux, peut même avoir recours à des formules d’apparence marxiste : « l’anti-capitalisme », « l’anti-impérialisme », en dénaturant le sens de ces formules, les coupant de la théorie qui leur sert de fondement.

Il faut rappeler qu’au cours de l’entre-deux-guerres, le fascisme s’est imposé dans les pays capitalistes qui revendiquaient un repartage des zones d’influence mondiale à leur profit (Italie, Allemagne, Japon), contre les puissances en place (Angleterre, états-Unis, France). Il faut rappeler, car on l’a oublié, que ces puissances fascistes, pour rallier d’autres puissances à leur cause, ou pour tenter de séduire leurs populations, dénonçaient dans leur propagande le communisme, mais aussi « le capital international » ou la politique des rivaux capitalistes (notamment « l’impérialisme » anglo-saxon ou « l’hégémonisme américain »). Pour parvenir à leurs buts mondiaux, ces régimes fascistes s’efforçaient en effet de constituer des blocs à l’échelon d’un continent, en soumettant d’autres nations, afin de battre l’hégémoniste adverse.

Aujourd’hui, on a parfois l’impression qu’il en est encore ainsi, qu’on travaille à enrôler les masses derrière son propre « camp » contre l’empire rival, qu’on oublie que « l’essence » de l’impérialisme, c’est la rivalité entre puissances mondiales (oubli qui se manifeste au sein même de courants qui se réclament du marxisme). Voir la Notion Impérialisme.

Pour faire adhérer les masses à la cause de « leur » impérialisme (aujourd’hui à l’échelon d’un continent), la propagande s’est avérée, et s’avère, un moyen très efficace. Les principes de violence et de séduction sont à l’œuvre ici aussi. Comme l’indiquait le dirigeant fasciste nazi, Adolphe Hitler, la propagande s’adresse à tous les mécontents, à la masse la moins éduquée (politiquement). La propagande ne cherche pas à élever leurs facultés rationnelles, la conscience, mais au contraire à mobiliser « les ressorts des passions fanatiques ». De plus, pour ne pas éparpiller les forces combatives contre des ennemis multiples, il recommandait que l’attention soit concentrée, par amalgame, sur un seul ennemi (ainsi, selon lui, la figure du juif devait regrouper toutes les figures des ennemis de la puissance impérialiste allemande : les communistes, la finance internationale, l’hégémonisme américain, la tradition nationale révolutionnaire française, etc.). Voir la Notion Propagande.

être vigilant face aux fausses orientations

qui aggravent la situation de tous les peuples

Ces quelques éléments de caractérisation du fascisme, et des processus de fascisation, sont bien entendu insuffisants, pour être à même de déceler, à coup sûr, si aujourd’hui encore le danger se révèle imminent.

Quelques évolutions récentes doivent cependant nous rendre vigilants. N’observe-t-on pas depuis quelques décennies une décomposition de la nation républicaine en France, une déconstitution des organisations politiques populaires, la mise au ban de leurs perspectives historiques d’émancipation, la valorisation des regroupements communautaristes, l’appel « aux passions fanatiques », les atteintes à la liberté d’expression, la diabolisation du communisme, mais aussi le plus souvent d’un seul impérialisme, la grande discrétion à l’égard des buts impériaux poursuivis au nom de la « construction européenne » ?

à chacun de réfléchir, en se fondant sur la raison, en éclairant sa conscience par le recours à l’étude, l’analyse. Et non en restant soumis à des réflexes, des « passions fanatiques », comme on y est incité lors de tout processus de fascisation.

Référence : « Le fascisme en tant que catégorie historique. Questions liminaires », Cahiers pour l’Analyse concrète, n° 57-58, 2006.

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