I. L’analyse des classes sociales : une très ancienne préoccupation

Dans ce premier exposé, la question des classes sera posée en fonction d’un axe général d’ordre historique : de la formation théorique de la notion au regard des rapports sociaux fondamentaux, à ses divers modes de déconstitution. Sur la base de cet aperçu d’ensemble, les exposés suivants s’attacheront à développer au moyen d’analyses détaillées les premières grandes conceptualisations de la notion de classe sociale, dans leurs relations avec l’architecture d’ensemble des sociétés modernes.

 

L’objet primaire de l’analyse de classes dans ses rapports avec le mode de production sociale

Il n’existe pas aujourd’hui de définition consensuelle ou “scientifique” des classes sociales. La formulation la plus élaborée, à laquelle les auteurs marxistes se réfèrent, est celle que propose Lénine dans « La grande initiative » :

  « Les classes sociales sont de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils occupent dans un système historiquement défini de production sociale, par leur rapport […] vis-à-vis des moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail, donc par les modes d’obtention et l’importance de la part de richesses sociales dont ils disposent. Les classes sont des groupes d’hommes dont l’un peut s’approprier le travail de l’autre, à cause de la place différente qu’il occupe dans une structure déterminée ».

Les classes sont ici considérées “en elles-mêmes”, indépendamment de tout sentiment “d’appartenance” ou de “conscience de classe”. On peut parler d’une définition à visée “objective” (ce que sont les classes sociales en tant qu’objet), et non “subjective” (réduite aux représentations que les sujets peuvent s’en faire). Les distinctions entre classes sont rapportées à la disposition spécifique de chacune d’elle, en dépendance réciproque avec les autres au sein d’une même totalité, ce qui est conforme au principe général de classification (1). Au sein d’un mode déterminé de production et d’échange, ces dispositions spécifiques déterminent des différenciations dans la répartition de la richesse sociale produite  : forme et origine de ce qui “revient” aux différentes classes, qui, en définitive se rapportent à une seule et unique source, le travail producteur de valeurs nouvelles.

On s’intéressera principalement à cet aspect de l’analyse de classe, c’est-à-dire aux “classes en soi” (en référence à une conceptualisation marxiste et hégélienne) : examen des rapports entretenus entre groupes de population en fonction des places qu’ils occupent au sein d’un tout. Avant même que les termes de classes sociales ne soient utilisés, de telles mises en relation ont été établies, au moins depuis le XIe siècle. La tendance à un appauvrissement, voire un renversement des caractérisations reposant sur cette base ne s’affirme en France qu’à partir du XIXe siècle. Et, contrairement à une persistante idée reçue, ce n’est pas Marx qui est l’initiateur en ce domaine, idée reçue qu’il a lui-même réfutée :

« En ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société moderne ni leur lutte entre elles. Longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient décrit le déve­loppement historique de cette lutte de classes et des économistes bourgeois en avaient exprimé l’anatomie économique.  » (2).

Certes la question des classes a été précocement abordée par le jeune Marx au sein d’une problématique philosophique, cependant les termes qu’il utilisait alors, notamment bourgeoisie / prolétariat, étaient déjà “monnaie courante” au sein des courants socialistes et communistes français (3). Ce n’est que dans le dernier chapitre du Capital, chapitre à peine ébauché, qu’une théorisation d’ensemble des classes est clairement envisagée au regard de déterminations premières dans la base économique. Marx toutefois n’a pas eu le loisir de développer une théorie systématisée à partir de cette unique page intitulée « Les classes ». On ignore ce qu’il aurait écrit et s’il aurait maintenu en l’état ce projet, réduit à quelques notations. On développera dans le cinquième exposé comment une conception d’ensemble de la structure de classes peut être dégagée à partir des fondements théoriques posés par Marx.

On peut déjà signaler qu’en filiation avec les théorisations d’un Adam Smith ou d’un Sismondi, Marx fait état des trois grandes catégories au sein des sociétés fondées sur le régime capitaliste de production : celle des “propriétaires” de leur simple force de travail, celle des propriétaires du capital, celle des propriétaires fonciers, classes dont les revenus relevaient respectivement des formes salaire, profit et rente foncière. Marx ne précisait pas ici, mais cela est bien entendu contenu dans son analyse d’ensemble du régime marchand, que les diverses catégories de revenus dépendaient d’une unique origine : création de valeur par le travail productif.

Il précisait que même dans une société capitaliste moderne, la division des classes ne se présentait jamais sous une « forme pure », la caractérisation fondée sur la seule identité des revenus en fonction de leur forme ou source (salaire, profit, rente) ne pouvant suffire à une analyse concrète des classes.

« Cette distinction s’appliquerait de même à l’infinie variété d’intérêts et de situations que pro­voque la division du travail social, à l’intérieur de la classe ouvrière, de la classe capitaliste, et des propriétaires fonciers. »

C’est à ceux qui se réclament de l’héritage du marxisme qu’il revenait de poursuivre l’analyse. Peu sont ceux qui s’y sont attachés. Pourtant l’ensemble théorique développé dans le Capital donne les éléments nécessaires au fondement d’une analyse de classes d’ensemble des sociétés où règne le mode de production capitaliste. Il en est de même pour les régimes  sociaux antérieurs, moyennant quelques ajustements théoriques, et en la matière l’héritage marxiste est lui-même redevable de très anciens legs.

Aperçu historique des principes de classification sociale

Si le mot classe, dans une acception moderne, au sens de classe sociale — place tenue au sein des rapports sociaux de production — est présent dans le vocabulaire français, au moins depuis le XVIIIe siècle, les principes de classification de la population au regard du tout de la société sont bien antérieurs : classification selon l’appartenance à des groupements primaires, selon la nature des activités exercées, les niveaux de fortune, les contributions fiscales,  les statuts,  etc. De tels principes ont répertorié les différentes catégories de population en fonction de critères plus ou moins complexes, mêlant le plus souvent ce qui relevait de la base économique, et ce qui ressortait de statuts juridico-sociaux particuliers (“états”, “ordres”, stratifications, relations hiérarchisées).

Délivrée de carcans séculaires, la forme classe moderne s’affirme en adéquation avec son objet lorsque le mode de production marchand capitaliste devient hégémonique. Au sens de l’économie politique, du moins jusqu’à Sismondi et Marx, les classes sociales modernes ne sont plus alors définies dans la confusion des déterminations, mais en raison des positions relatives qu’elles occupent au sein du processus de production et de reproduction des conditions d’existence économiques de la société. En n’ignorant pas qu’au sein des formations sociales concrètes, la formation des classes ne s’est pas totalement émancipée d’anciens principes de division juridico-politiques des sociétés d’ordres. On peut dire que si les classes existaient déjà sous les ordres, des catégories de l’ordre ancien peuvent se trouver reconduites sous des formes nouvelles dans les sociétés de classe modernes (maintien de “corps”, “états” ou “statuts” hors du droit commun).

Pour l’analyse de classe, l’essentiel n’en est pas moins de saisir quels principes déterminent les rapports primaires que les hommes établissent entre eux dans les différents modes de production. Un aspect essentiel, celui que souligne Lénine, à la fin de la citation ci-dessus reproduite, est à considérer : il y a classes dès qu’existe une division entre producteurs et non producteurs, dès que les seconds peuvent exister et vivre de l’activité des premiers. Les uns créent des richesses par un travail productif, d’autres, qu’ils rendent ou non des services utiles à l’ensemble social considéré, doivent leur existence et leurs richesses au travail des premiers. Les historiens nous rappellent que la conscience de ce rapport est attestée depuis plus d’un millénaire. Ainsi en était-il en l’an 1030 pour l’évêque de Laon, Adalbéron :

« Les uns prient, les autres combattent, les autres enfin travaillent […] Les services rendus par l’une sont la condition des œuvres des deux autres.  »

Au douzième siècle le trouvère Benoît de Sainte More écrivait :

« Ce sont eux, qui font vivre les autres, qui les nourrissent et substantent, et eux-mêmes endurent les plus grands tourments. Ils ouvrent la terre avec leurs mains à grand mésaise et à grand’faim […]. Et sans cette race d’hommes, je ne sais en vérité comment les autres pourraient durer.  »

Ce caractère primaire universel des sociétés de classes est encore évoqué par Chrétien de Troyes au douzième siècle, lorsque, faisant parler les ouvrières de la soie, il dégage le principe de “l’exploitation” moderne :

« …s’enrichit de nos salaires
celui pour qui nous travaillons.  »

Le salaire lui-même, pour Chrétien de Troyes, ne se présente pas comme l’équivalent des valeurs produites par les ouvrières, il ne correspond qu’au montant très strictement nécessaire à la reproduction de leur puissance de travail.

« Toujours drap de soie tisserons
Et n’en serons pas de mieux vêtues
Toujours serons pauvres et nues
Et toujours faim et soif aurons ;
Jamais tant gagner ne saurons
Que mieux en ayons à manger.
Du pain en avons sans changer
Au matin peu et au soir moins.  »

La contradiction entre ceux qui travaillent et ceux qui doivent leurs revenus au travail des autres peut aussi s’exprimer dans la lutte. Beaumanoir à propos du taquehan (grève) révèle qu’un principe d’unification et d’opposition sociale s’effectue sur la base des positions communes tenues par les ouvriers au sein des rapports de production.

« Alliance qui est faite entre le commun profit quand les ouvriers promettent ou assurent ou conviennent qu’ils ne travailleront plus à si bas prix que devant, mais augmentent leur salaire de leur propre autorité, s’accordent pour ne pas travailler à moins.  »

Le rapport entre producteurs et non producteurs de la richesse sociale prend diverses formes qui relèvent d’une construction sociale (i.e. non “naturelle”), c’est un produit des hommes eux-mêmes, renvoyant aux conditions sociales et aux obligations qui sont faites à certains hommes de produire pour d’autres. La mise en œuvre des moyens de la production dépend en effet de la possibilité d’entrer en rapport pratique avec ceux-ci. Ceux qui ne produisent pas ne peuvent contraindre au travail ceux qui produisent que si les premiers disposent de façon exclusive des moyens nécessaires à la production sociale. Les classes se posent ainsi au regard des formes de la propriété réelle. On peut dès lors les définir en fonction d’un double critère : producteurs et non producteurs, possesseurs et non possesseurs des moyens de production. En substance c’est ce qu’indique Turgot :

« Deux ordres : celui des entrepreneurs manufacturiers, maîtres fabricants, tous possesseurs de gros capitaux qu’ils font valoir en faisant travailler […] Et le second ordre composé de simples artisans, qui n’ont d’autres bien que leurs bras, qui n’avancent que leur travail et n’ont de profit que leurs salaires.  »

Ces critères permettent de poser deux classes principales, mais l’analyse de classe ne se limite pas à cette forme binaire. On peut en donner quelques illustrations.

Les Physiocrates. Si l’on interroge quelques grands penseurs, Quesnay, Baudeau, Mercier la Rivière, on peut reconstruire sur la base de leurs écrits une structure de classes plus complexe, où déterminations d’ordre économique et politique peuvent se trouver encore entremêlées :

— La classe des hommes occupés à l’art social. Ils ont en charge l’autorité, l’administration, l’instruction, la protection.

— La classe des hommes occupés aux travaux de l’art productif. Ce sont les hommes en charge de la « fécondité de la nature »  et des productions qui y sont liées.

— La classe composée d’hommes occupés aux travaux de l’art stérile. Tout en étant reconnu comme producteur de biens utiles, cet art est considéré comme infécond ou improductif.

Ces trois grandes classes ne sont pas des blocs indifférenciés, elles se décomposent en huit catégories sociales.

— La classe des hommes occupés à l’art social comprend deux grandes catégories : – Le souverain et ses mandataires, qui se subdivise en trois groupes selon trois fonctions de l’autorité publique. – Les propriétaires, ce sont les propriétaires des terres qui font « les avances foncières ». Liée à “la nature”, cette classe est réputée « influencer les travaux »  des autres catégories sociales.

— La classe occupée à l’art productif renferme deux grandes catégories : – Les fermiers, ou les chefs d’exploitation productive. – Les ouvriers, les manœuvres de la culture.

— La classe occupée à l’art stérile regroupe quatre catégories : – Les manufacturiers et les ouvriers façonniers. – Les voituriers. – Les marchands, négociants, etc. – Les personnels, les simples salariés.

Un tel mode de classification, correspond « à la société bourgeoise de l’époque où elle brise la coquille du féodalisme », le système physiocratique, selon Marx, étant une « première conception systématique de la production capitaliste ». Volguine précise : « c’est un point de vue bourgeois, mais qui n’est pas encore capable de trouver sa propre forme », la société bourgeoise, et les classes qui s’y rapportent arborent encore des formes d’Ancien régime.

L’Encyclopédie. La notion de “classe”, se trouve définie dans l’En­cyclopédie en relation avec des rapports économiques fondamentaux. Elle est pensée en fonction de critères extérieurs aux notions de “condition”, “d’état”, de statut ou de prestige. Définissant le mot peuple, Jaucourt parle d’une « classe du peuple », qui ne se superpose pas au Tiers État. Elle est formée des ouvriers et laboureurs et ne comprend ni les négo­ciants et financiers, ni les gens de loi et gens de lettres. Cette classe du peuple se définit par rap­port à la production et aux besoins sociaux généraux. Composée de ceux qui sont contraints de travailler, parce qu’ils ne disposent pas d’autre moyens de subsister, elle représente la « partie la plus nombreuse et la plus né­cessaire de la nation », puisque c’est elle qui fournit « les moyens de subsistance de tous ». C’est aussi en relation avec l’anatomie générale de la société (rôle dans la production des richesses et rapport à la propriété) que Turgot défi­nissait les classes, n’identifiant pas lui non plus ce mode de classement avec celui d’une division en “ordres”.

« Ne donnant ni lieu, ni prise à ce qu’il y a de fâcheux dans ces di­visions d’ordres […] et classant les citoyens en raison de l’utilité réelle dont ils peuvent être à l’État, et de la place qu’ils occupent in­délébile­ment sur le sol par leurs propriétés.  »

Rousseau. On doit reconnaître que Rousseau n’a pas, comme cer­tains de ses contemporains, clairement analysé en économiste les grands rapports de production et d’échange de la société marchande capitaliste, et que de ce fait il n’a pu “construire” un concept de classe. Le mot classe pourtant n’est pas absent, de ses œuvres il peut être utilisé dans le sens du résultat d’une procédure quelconque de classification. Rousseau peut aussi évoquer une distribution sociale de la population en classes en fonction de la ri­chesse, et utiliser de façon incidente les mots bourgeois, prolétaires, ou classe des riches.

Ce n’est pas sur la base de tels usages toutefois qu’un concept opératoire de classe peut être dégagé. On doit cependant prêter attention aux nombreuses oppositions polariques qu’il mentionne dans le champ économique et le champ politique : richesse/pauvreté, opulence/misère, riches/pauvres, puis­sance/faiblesse, forts/faibles, maîtres/esclaves, ceux qui commandent/ceux qui obéissent, violence des puis­sants/oppression de la multitude, etc. Les oppositions sociales et politiques se superposent le plus souvent aux oppositions de richesse. Les riches sont aussi les puis­sants, la classification principale se rapportant finalement aux inégalités de richesses. La ri­chesse « est la dernière inégalité à laquelle toutes se réduisent à la fin », indique Rousseau. Cette inégalité est de nature sociale, elle n’est pas “na­turelle”, pas plus que ne l’est la propriété.

Il faut observer que la distinction entre riches et pauvres ne se pose pas en termes de stratification, de “degrés”, elle renferme un rap­port social. Richesse et pauvreté se définissent l’une par rapport à l’autre dans une relation de dépendance mutuelle et d’opposition dé­terminée, aux plans économique, social et politique. Les riches ne peuvent vivre sans les pauvres et ceux-ci doivent en passer pour sur­vivre par les conditions que leur imposent les riches. Ce dont les uns bénéficient se fait au détriment des autres : l’excès de travail des uns rend possible l’opulence et l’oisiveté des autres, le superflu des riches doit être pris sur le tout juste nécessaire des pauvres.  Les privilèges dont quelques-uns jouissent se font « au préjudice des autres ».

Les deux blocs sont inégaux. Ceux qui détiennent la richesse et la puissance sont le petit nombre qui s’oppose au grand nombre : une poignée regorge de su­perfluités, la multitude manque du nécessaire, les riches et les puis­sants sont une poignée, la foule est dans l’obscurité et la misère. Les différentes composantes de l’inégalité sociale parmi les hommes se cumulent par effet multiplicateur. Ce sont les puissants et les riches qui tirent toutes les “utilités” de la « confédération sociale », celle-ci « protège fortement les immenses possessions du riche », au détriment des pauvres qui n’ont ni biens, ni droits, seulement des charges.

L’opposition entre riches, puissants, privilégiés, et pauvres, faibles, opprimés, s’inscrit elle-même au sein d’une opposition gé­néralisée des intérêts. La production au-delà du nécessaire, la pro­priété privée, qui transforme les usurpations des riches en droit, la division sociale des activités et le développement de l’échange, poussent à la lutte pour s’ap­proprier le nécessaire et le superflu. La “société”, spontanément formée en fonction de la succession des temps, du hasard et des circonstances, est marquée par la contradiction qui ressort des « échanges particuliers », concurrence généralisée, oppositions d’intérêts. Elle est en proie à un « conflit perpétuel » ou chacun doit faire son profit aux dépens d’autrui, et porte les hommes « à s’entrehaïr à proportion que leurs inté­rêts se croisent. »

 Rousseau n’utilise pas l’expression “lutte des classes”, mais sur la base des rapports d’inégalité sociale qu’il décrit, il met au jour les formes de lutte qui opposent les riches et les pauvres. Et ce sont les intérêts communs de chaque groupe social, et non seulement les inté­rêts individuels, qui sont pris en compte. Les riches propriétaires qui sont au-delà du néces­saire, ont un intérêt commun, la préservation de leur propriété. Les non propriétaires, qui sont en deçà du nécessaire, se retrouvent égaux dans l’indigence et l’oppression, ou redeviennent égaux « parce qu’ils ne sont rien », ils ont de ce fait un égal intérêt à sortir de la misère et de l’oppression où les contiennent les riches.  Sur la base de cette opposition, les coalitions d’intérêts particuliers contre l’inté­rêt général prennent une forme sociale déterminée. La volonté géné­rale d’un corps particulier, « mauvaise pour le tout », s’impose, et l’opposition entre riches et pauvres finit par recouvrir la contradic­tion générale de la société entre intérêts particuliers et intérêt général, les intérêts privés des riches triomphant de l’intérêt public qui est celui du peuple.

Necker. Necker propose une analyse de classes qui répondent aux conditions de l’économie marchande en général, ordonnée autour de la production de surplus, prenant la forme marchandise ou la forme argent, qui sont le critère de la richesse de l’ensemble de la société, se développant au-delà de ce qui est nécessaire à la reproduction de la puissance de travail des producteurs :

« Les richesses de l’État […] ne seront pas composées des biens qui sont essen­tiellement nécessaires à la population […] Les seules richesses qui forment une puissance distincte de la population, ce sont les biens surabondants de toute espèce qui s’amassent par le temps dans une société.  »

Necker confère une place essentielle à la contradiction entre propriétaires et non propriétaires des moyens de production, que l’on peut identifier à la contradiction entre capital et travail. Le principe de classification primordial qu’il met en œuvre oppose les propriétaires de moyens de production (fonciers et manufacturiers), aux prolétaires, ou encore, les appropriateurs et les non appropriateurs.

Le peuple, c’est la majorité des hommes

« sans propriété [et qui] sont réduits à leurs facultés naturelles, et n’ont d’autre possession que leur force ou quelque art grossier et facile [et dont] la subsistance dépend uniquement de son travail journalier.  »

Dans une filiation rousseauiste, il pose une division de la société en deux blocs inégaux :

« Le plus grand nombre des hommes réduits au plus étroit nécessaire », et le plus petit nombre, « les riches [avec] leur surabondance de biens.  »

« L’homme né sans autre ressource que sa force est obligé de la consacrer au service des propriétaires dès le premier moment où elle se développe [et ainsi] toute sa vie ». « C’est le pouvoir qu’ont les propriétaires de ne donner en échange du travail qui leur est agréable que le plus petit nécessaire possible, c’est-à-dire que le plus étroit né­cessaire.  »

La classification de Necker, qui met au premier plan la contradiction fondamentale entre possesseurs des moyens de production et ceux qui les mettent en œuvre, référée aux divers secteurs de production, peut coexister avec une autre proche encore d’un état proto capitaliste : classes manufacturières incluant propriétaires et ouvriers, classes liées à la propriété foncière.

Il va de soi que toutes ces forces, ou classes sociales, ont des intérêts divers, opposés, qui conduisent à la lutte.

« Il s’établit entre ces deux classes de la société une sorte de combat obscur, mais terrible, où l’on ne peut pas compter le nombre des malheureux, où le fort op­prime le faible à l’abri des lois, où la propriété accable du poids de ses prérogatives l’homme qui vit du travail de ses mains.  »

Necker n’oublie pas les marchands (ni d’ailleurs les administrateurs, les commis, etc.). Il n’ignore pas que la lutte autour du partage de la plus-value se déploie au sein des classes propriétaires, y compris les marchands. Il est aussi un des premiers à poser la relation existant entre place occupée au sein des rapports de production et intérêts des diverses classes sociales, telles qu’ils peuvent s’exprimer au sein de ce que l’on pourrait appeler des “visions du monde”.

« Le propriétaire, ne voit dans le blé qu’un produit de la terre et de ses soins ; il veut en disposer comme de ses autres revenus. Le négo­ciant n’aperçoit dans cette denrée qu’une marchandise qu’il veut pou­voir acquérir et vendre uni­quement au gré de son intérêt. Le peuple envisage le blé comme un élément nécessaire à sa subsis­tance, il veut que les lois lui garantissent la possibilité de son travail. Luttant pour leurs intérêts ces trois classes invoquent des prin­cipes élevés répondant à ces derniers : le seigneur terrien invoque le droit de propriété ; le marchand la liberté du commerce ; le peuple le droit de l’humanité.  »

Aux lendemains de la Révolution : dépérissement et dégradation de l’analyse de classes

 C’est à la fin du XVIIIe siècle que l’analyse des divers groupes sociaux en termes de classes (selon les critères que l’on vient de considérer) connaît son apogée. Après la Révolution, à l’exception d’un Sismondi et des socialistes qui prolongent ses aperçus théoriques, tel François Vidal, ce mode d’analyse s’appauvrit et se dégrade. L’usage même du mot classe tour à tour se déploie et se dérobe, en fonction de fluctuations conjoncturelles, mettant ou non au premier plan les contradictions fondamentales du capitalisme et les rapports conflictuels de classes que périodiquement elles tendent à reproduire.

La mise en relation des classes les unes par rapport aux autres au regard des rapports sociaux de production et d’échange, s’expose au cours du moment révolutionnaire. Le citoyen Robespierre ne manque pas de faire état de l’opposition entre les riches, les propriétaires privés, les spéculateurs bour­geois, et toute per­sonne liée à la liberté des échanges, d’un côté, et de l’autre, les pauvres, le peuple, ceux qui n’ont d’autre propriété qu’eux-mêmes. Faisant écho au texte de l’Encyclopédie, le Peletier de Saint-Fargeau évoque pour sa part le rôle des « ci­toyens prolétaires »  dans la production des richesses sociales, cette classe de citoyens, « la plus nécessaire peut-être »  et dont la seule propriété est dans le travail. Cette thématique se trouve déportée par un Sieyès. Tout en portant l’accent sur l’antago­nisme existant entre classes “utiles” et classes “sté­riles” (pour l’essentiel les anciens “privilégiés”), il tend à occulter la contra­diction du régime capitaliste entre capital et travail, lui substituant une opposition fonctionnelle, entre science et igno­rance, capacité et incapacité politique, et par conséquent entre « classes dispo­nibles », à même de diriger le « mécanisme social », et, classes qui sont inaptes au gouvernement de la so­ciété (le peuple), du fait de leur soumission aux né­cessités de survie immédiate. Ce type de division sera développé par les Idéologues, et, sous des formes renouvelées par les économistes libéraux, plus tard par d’éminents sociologues (Durkheim notamment).

Si dans un premier temps, au sein des sciences sociales et politiques, on reconnaît l’exis­tence des classes, de leur liens réci­proques, au regard des rapports économiques primaires sont le plus souvent escamotés. Au tout début du XIXe siècle, l’Idéologue Destutt de Tracy pose encore la réalité de deux classes d’hommes : ceux qui tirent leur subsistance du travail de leurs bras, ceux qui vivent du revenu de leurs propriétés ou de certaines fonctions, mais il ne prête pas attention au rapport existant entre les revenus des seconds et le procès d’exploitation des pre­miers, préférant porter l’accent sur la distinction de niveaux de savoir (classe ouvrière et classe savante). Les rapports sociaux se présentent ici comme découlant de l’opposition entre science et ignorance. Certes, des théoriciens bourgeois, tels Mignet ou Guizot, recon­naissent l’existence des classes, et même de la lutte de classes, mais celle-ci est le plus souvent réduite à l’antinomie entre la nouvelle société et l’Ancien régime : lutte entre la classe moyenne, la bourgeoisie, et les nobles, les privilégiés, entre les ro­turiers et les nobles, les seigneurs et les paysans.

Même lorsque l’emploi du mot classe se trouve maintenu, les définitions ne sont plus conçues au regard des rapports généraux qui s’établissent au sein du processus de la production et de l’échange, elles sont envisagées en termes de fonctions, strates, hiérarchies de fortune, de pouvoir ou de cul­ture. Plusieurs dichotomies sont proposées : classes supé­rieures/inférieures, classes diri­geantes/dirigées, classes éclai­rées [dont on suppose que le second terme est /classes non éclairées, obscures]. On peut mentionner encore la répartition fonctionnelle d’Au­guste Comte, prolongeant les triades fonc­tionnelles de Bonald : classe scienti­fique ou sacerdotale (dirigeante), classe active dans l’économie et la politique, classe des femmes et du prolétariat (inapte à toute fonction directrice et qui doit être conduite).

Les textes pontificaux. Du côté de l’Église catholique, pour peu qu’on se réfère aux textes pontificaux du XIXe siècle (en les distinguant de ceux du courant gallican), le terme de classes sociales est d’apparition tardive. L’ancienne dicho­tomie pastorale (pasteurs et troupeaux) est mobilisée, de même que la division sociale et politique entre di­rigeants et dirigés, qui n’est pas étrangère à ce qui se professe aussi dans le registre laïque. En l’année 1800, Pie VII met en scène la communauté des agneaux et des bergers, s’opposant aux menaces des “loups rapaces” (les agitateurs révolutionnaires). Après la révolution de 1848, c’est à la hiérarchie du petit et grand que se réfère Pie IX : du côté du “grand”, les princes, les puissants, du côté du “petit”, les hommes de condition inférieure, les indigents, qui n’ont pas vocation à diriger, et doi­vent être protégés des pernicieuses inventions du socialisme et du communisme, qui ne cherchent qu’à les abuser sur leur place et leur rôle social. Ici aussi, les critères mis en œuvre peuvent se révéler proches de ceux qui sont exposés dans le registre profane de détenteurs ordinaires du savoir.

Dans la deuxième moitié du siècle, de nouvelles notions sont mobilisées, elles prennent en compte tant les transforma­tions survenues dans la société que les visées émancipatrices de la classe ouvrière. Léon XIII, dans l’Encyclique Rerum Novarum (1891), use des notions de capital, travail, classes sociales, prolétariat. Des admonestations peuvent être proférées à l’égard de ceux qui possèdent et qui gouver­nent, il les enjoint à ne pas abuser de leur situation ou de leur pouvoir. L’adjonction des mots classe, travail, capital, ne modifie pas toute­fois l’économie générale du discours. Le vocabulaire a évolué, la conception géné­rale demeure, celle d’une “échelle sociale” ou hiérarchie sociale légitime entre dirigeants et dirigés. Les rapports d’exploitation entre les principales classes de la société moderne ne sont pas mis au jour, ceux-ci se posent dans une relation de complémentarité, entre la classe qui apporte le travail et celle qui apporte le capital. Les contradictions objectives d’inté­rêts que mettait en évidence Necker un siècle plus tôt, semblent ressortir de seuls facteurs “idéologiques”, ceux qu’agitent les socialistes et communistes. La thématique des “mauvais bergers” ou des “loups rapaces” est relancée sous un nouvel atour, les mauvais bergers étant cette fois-ci ceux qui prétendent faire de la question sociale une question d’ordre économique,.

En 1903, Pie X rappelle en ce sens que les distinctions entre princes et sujets, riches et pauvres, patrons et ou­vriers, savants et ignorants, constituent divers moyens de nommer les « éléments inégaux »  de la société, ceux-ci ne sont pas contraires à l’ordre voulu par Dieu. En 1914, Benoît XV condamne pour sa part les « luttes injustes »  entre classes de citoyens, il déplore la haine et l’envie qui brûlent les prolétaires et les dressent contre ceux qui possèdent des richesses, dues à leur patrimoine et à leur travail. Jean-Paul II, dans l’Encyclique Laborem Exercens (1991), qui commémore Rerum Novarum fait lui aussi usage des mots capital, travail, prolétariat, et même dé­tenteurs de moyens de production, gens privés de moyens de pro­duction, lutte de classes. Mais comme son prédécesseur un siècle plus tôt, il professe qu’il n’existe pas de contradictions dans la base du procès de production entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas les moyens de production. Le capital, la propriété, sont des acquisitions qui proviennent du travail des capitalistes et des proprié­taires. L’opposition entre travail et capital ne trouve pas ainsi sa rai­son dans les rapports sociaux de production, elle ressort de l’idéo­logie, cette fois-ci ce sont les théories économiques du XVIIIe siècle et la Philosophie des Lumières qui sont mises en accusation.

Les sciences sociales, Goblot, le débat de 1903. On aurait tort de croire que les thèses qui s’élaborent au XIXe siècle au sein des “sciences du social”, soient fondamentalement différentes de celles de la Papauté. L’objet “classe” s’y présente en effet le plus souvent en termes de stratification, de hiérarchie, de “conditions”, de “modes de vie”, non au regard d’une d’analyse globale des conditions de production et de reproduction de l’ensemble social. Quant aux conceptions débattues au sein du mouvement socialiste et communiste, notamment par les marxistes, elles sont réputées se situer “hors la science”. La discussion de 1903 autour de la notion de classe est à cet égard éclairante.

Goblot, dont on sait de quelle dette Bourdieu lui est redevable, avait proposé en 1899 une définition des classes en termes de “conditions” sociales. Selon lui les classes n’avaient plus d’existence légale de­puis la Révolution, leurs distinctions ne se maintenant que dans l’opinion et les mœurs. Les distinctions de classes ne représentaient selon lui que de simples “marques”, tenant aux “manières”, à la “culture”, au “goût”. En fin de compte, s’il fallait poser une distinc­tion essentielle, celle-ci se réduirait à celle qui s’établit entre classes supérieures et inférieures, distinction liée à “l’éducation”, sous sa forme scolaire, et plus encore à un ensemble de manières, de “goûts”, de langage, quelque chose comme un habitus. Dans ce schéma, les classes supérieures sont considérées comme dirigeantes en raison des fonctions “régulatrices” qu’elles remplissent, les classes inférieures pour leur part ne remplissent que des fonctions “opératives”. Quant au pouvoir, à l’influence, ils ne sont fondés que sur l’opinion  « l’opinion fait les classes ». La bourgeoisie se définit comme classe supérieure parce qu’elle est influente, non parce que la propriété des grands moyens de production sociaux est directement ou non dans sa dépendance, non par ce qu’elle tire profit, ici aussi directement ou indirectement, de l’exploitation du travail d’autrui.

Au début du précédent siècle, et cette époque n’est pas vraiment révolue, une majorité de spécialistes de sciences sociales posera la question des classes de fa­çon sen­siblement comparable. En 1903, lors d’un débat organisé autour de la notion de classe par la Société de sociologie de Paris, on note que s’exposent des définitions de classes centrées sur les réseaux de similitudes, entre “sensibilités”, connaissances, ressources matérielles et spirituelles (un peu de l’ordre d’un “capital culturel”). Entre les classes ne se font jour que des écarts, des “différences” de conditions. Dans un tel cadre, la question des contradictions objectives entre classes n’a plus à être posée, pas plus que celle du bouleversement du régime de production, pourtant historiquement à l’ordre du jour. Selon les intervenants, ce n’est que sous la “féodalité” qu’un véritable règne des classes se serait imposé, la classe sociale étant ici confondue avec la notion d’état, et donc produit d’une « inégalité artificielle », que la république aurait miraculeusement abrogée. Les dis­tinctions de classes (“états”) ayant été abolie, la société, moyennant que l’on recon­naisse que les inévitables inégalités subsistantes sont “naturelles”, tendrait à la « fusion des classes ». Celles-ci en effet ne reposeraient plus que sur un « substratum artificiel », conventionnel, fruit des pré­jugés, de l’imitation, des caprices du pouvoir. Finalement on ne ferait que « classer des idées ».

La prise en compte des seules “distinctions” liées à l’éducation, à l’opinion, aux manières d’être, autorise à soutenir que les contradictions so­ciales, la “lutte de classes”, ne sont fondées que sur des “idées”, que celles-ci sont diffusées de façon pernicieuse par des organisations anti-sociales (socialisme et communisme), bref par de “mauvais bergers” et des “loups rapaces”. Gabriel Tarde, parmi d’autres, développe cette thèse. Puisque les classes ne ressortissent qu’à des “dis­tinctions”, elles sont faites pour s’accorder, non pour lutter, elles ne peuvent de façon “normale” entrer en conflit. Le danger vient des dis­tinctions “anormales”, artificielles, fomentées par des partis qui veulent encadrer ces distinctions artificielles dans celle des classes, pour les contraindre à la lutte. Blondel abonde en ce sens : les classes ne deviennent « classes pathologiques » que lorsque se développe en leur sein la perception d’un antagonisme, que les partis leur inoculent, « le poison de la lutte ». Cette lutte “anormale” est leur raison d’être. On doit en conséquence les considérer comme “vénéneux”, ou dit autrement, pour se réclamer de thèses moins éloignées dans le temps, c’est la représentation politique qui “fait” les classes et la lutte des classes.

Toujours dans le cadre du débat de 1903, une question est posée, comment expliquer la persistance des inégalités. La psychologie indivi­duelle, voire la biologie ne pourraient-elles en rendre compte ? Si les “inégalités artificielles” (les états, les ordres) étaient inadmissibles, les inégalités naturelles ne sont-elles pas inscrites dans la nature des choses, dans les lois biolo­giques ? Il existe dans toute société une distinction “primaire” entre dirigeants et dirigés, car il y aura toujours des gens plus forts, plus ma­lins, et les distinctions “secondaires” de fortune et de propriété, dérivent de cette donnée naturelle, professe un dénommé Lévy-Oulman. Les sociétés ont toujours connu d’éternelles distinctions entre vainqueurs et vaincus, maîtres et esclaves, riches et pauvres. C’est sur cette base que se différencient et se hiérarchisent les classes sociales, en relation avec la « réaction intellectuelle »  à la division du tra­vail, les classes se différencient en fonction de leurs « hauteurs de vues »  respectives. Pour Gustave Blondel, on n’est pas ouvrier parce que l’on ne dispose que de sa force de travail, mais parce qu’on a une mentalité d’ouvrier, on n’est pas patron parce qu’on dispose des moyens de production et qu’on exploite le tra­vail d’autrui, mais parce qu’on a une certaine « hauteur de vues ». Finalement, ne faut-il pas admettre que les différences de classe relèvent de la biologie, et que les doctrines socialistes de nivel­lement “artificiel” vont à l’encontre des « lois naturelles », on ne  peut en effet égaliser ce qui est biologiquement et cérébralement inégal (de Roberty).

Les éléments du débat sur la situation russe ne sont pas sans intérêt (la révolution de 1905 a lieu deux ans après). Se posant en spécialiste de la situation, un dénommé Kotyleff se félicite de l’existence de superpositions pacifiques de classes en Russie, de la tendance à l’égalité qui s’y développe. Selon lui, les troubles qui se manifestent tendent à accélérer l’évolution naturelle et paci­fique en cours. Il lui semble impossible que, dans un avenir prévi­sible, la bourgeoisie, sans parler de la classe ouvrière, puisse accéder à la domination, que le régime tsariste puisse être renversé. Il ne semble pas avoir connaissance des analyses portant sur l’évolution des rapports de classes en Russie, telles qu’elles s’exposent dans le maintenant illustre exposé de Lénine portant sur le Développement du capitalisme en Russie, et les transformations et différenciations sociales qui y sont en cours. Un autre intervenant, Kovalevski, contredit le propos lénifiant de Kotyleff. S’inter­rogeant sur l’évolution des rapports de classes en Russie, il met au jour le fait que par dessus l’ancienne structure sociale, des classes modernes se sont formées, le prolétariat,  la bourgeoisie capitaliste, qui se dégagent de plus en plus de la hiérarchie des ordres. Évoquant le processus de différenciation au sein de la noblesse et de la pay­sannerie, il signale que se développe une contradiction explosive entre l’extension des privilèges de la noblesse comme ordre social et son dépérissement en tant que classe économique.

Sans imaginer que le déroulement de l’histoire, dans son effectivité pratique, recèle le critère abso­lu de la vérité en matière de “science” de la société, on peut s’inter­roger sur la fécondité et la pertinence respectives des différentes façons de concevoir les classes sociales, sur ce qu’elles permettent de révéler et projeter, sur les enjeux qu’elles recèlent et les perspectives qu’elles ouvrent.

NOTES

(1) Classification : répartition d’un ensemble d’objets en un certain nombre d’ensembles partiels coordonnés (se définissant le cas échéant dans une relation de dépendance réciproque).

(2) Lettre à Weydemeyer, 5 mars 1852.

(3) Sur la formation du concept de classes chez Marx, on peut aussi consulter, parmi d’autres, Michel Henry, « L’évolution du concept de la lutte des classes dans la pensée de Marx », et, Nicolas Grimaldi, « Les classes sociales dans la philosophie de l’histoire de Marx », in Les classes sociales selon Marx, dir. G. Planty-Bonjour, Centre de recherche et de Documentation sur Hegel et Marx, CNRS, 1981.

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