III. Apports des physiocrates à la théorie économique

Ceux que l’on nomme les physiocrates sont des économistes du dix-huitième siècle. Comme leur dénomination l’indique ils sont adeptes de la physiocratie, sans mal puisqu’ils en sont les fondateurs.

Stricto sensu la notion physiocratie est composée à partir des mots grecs Physis, qui se traduit par physique, nature, et Kratos qui se traduit par force, pouvoir.

Ce mot, physiocratie, est employé pour la première fois par un physiocrate, Du Pont de Nemours, dans une réunion d’articles d’un autre physiocrate Quesnay.

Quand au mot physiocrate, on en attribue souvent le premier emploi à l’économiste Jean-Baptiste Say, en 1829. Or, il fut employé au dix-huitième siècle par Diderot, dans son article “Observations sur l’instruction de sa Majesté Impériale aux députés pour la confection des lois”.

Les principales figures et les grands textes de la physiocratie sont :

François Quesnay, 1694-1774. — Le droit naturel, — Tableau économique, — Philosophie rurale, (texte inséré par Mirabeau dans son ouvrage mentionné ci-dessous) — Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole, — Du commerce. — Sur les travaux des artisans. Deux articles dans l’Encyclopédie, Fermiers et Grains.

Pierre-Paul Le Mercier de La Rivière, 1720 ?- 1793 ? — L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, — De l’instruction publique, — Palladium de la constitution politique ou régénération morale de la France.

Nicolas Baudeau, 1739-1792. — Première introduction à la philosophie économique ou Analyse des États policés, — Explication du Tableau économique à Madame de***, — Éclaircissements demandés à Monsieur Necker sur ses principes économiques et sur ses projets de législation, au nom des propriétaires fonciers et des cultivateurs français, — Principes de la science morale et politique sur le luxe et les loix somptuaires, — De l’éducation nationale (article).

Pierre Samuel Du Pont de Nemours, 1739-1817. —Table raisonnée des principes de l’économie politique, — De la république de Genève, et de nombreuses récritures de textes de Turgot dont il fut secrétaire.

Victor de Riquetti marquis de Mirabeau. 1715-1789. — Philosophie rurale, ou Économie générale et Politique de l’agriculture, — Théorie de l’impôt, — L’Ami des hommes.

Anne-Robert-Jacques Turgot, 1727-1781. Voir Œuvres et documents le concernant (cinq volumes). [Notamment : Réflexions sur la formation des richesses, nov. 1766, texte final rédigé par Du Pont de Nemours, in œuvres de Turgot et documents le concernant, t. II, Paris, Lib. Félix Alcan, 1914]

Il y eut d’autres figures importantes, ainsi : Le Trosne, Galliani, Court de Gebelin, Bigot de Sainte-Croix, Buat-Nancay.

Les physiocrates eurent une influence internationale, ou trouvèrent un écho dans de nombreux pays d’Europe, Italie et Angleterre notamment. Certaines vues de l’Anglais Adam Smith (1723-1790), qui ne se posait pas comme physiocrate, s’apparentent à celles des physiocrates (ou sont influencées par elles).

On notera que les physiocrates ont des professions ou des occupations très diverses : Quesnay était médecin chirurgien (le plus gros de sa production littéraire tient en des traités de chirurgie), Le Mercier de la Rivière a été Conseiller au Parlement, Intendant à La Martinique, etc., Baudeau était abbé, Du Pont de Nemours a été secrétaire de Turgot, Mirabeau et Turgot furent les deux seuls de cette liste à être étroitement liés à la propriété et à la production agricole. Encore que Turgot fut également Intendant du Limousin et Ministre, quant à Du Pont de Nemours il s’exila aux futurs états-Unis où il fonda ce qui est encore aujourd’hui une formidable entreprise capitaliste (la firme Du Pont de Nemours, entre autres choses, créa le nylon et des textiles synthétiques).

Les penseurs de la physiocratie forment un courant relativement homogène, autour d’un noyau théorique, doctrinal, relativement facilement identifiable, se distinguant des autres courants de pensée, c’est pour cela qu’on parle souvent “d’École” et de “disciples”.

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Un esprit peu regardant pourrait se contenter de voir en ces économistes des défenseurs de la propriété foncière, de la production agricole qui y est liée, et par suite, d’une part les opposer absolument aux autres économistes moins, ou pas, attachés à la défense de la propriété foncière et de la production agricole,  d’autre part les voir exclusivement comme des suppôts des classes sociales historiquement tributaires de cette propriété et de cette production, noblesse, féodaux, par exemple, le pas étant alors vite fait qui consiste à voir en eux de simples, efficaces au reste, arriérés et réactionnaires.

Ces vues ne seraient pas sans raisons, mais ne feraient pas raison de ce qu’ils sont dans le cours de la pensée économique, de ce qu’ils y apportent, de ce qu’y représente leur doctrine, malgré elle pour ainsi dire.

La bonne méthode veut qu’on les voie pour ce qu’ils sont, dans le contexte historique où ils sont.

Ce sont d’abord des théoriciens, ils établissent un corps théorique, de concepts.

Ils sont dans le même contexte historique que d’autres économistes, et penseurs, développant des conceptions différentes, voire opposées aux leurs, souvent classés dans les “monétaristes” et les “mercantilistes”, et aussi des penseurs que l’on ne classerait pas dans l’une de ces dernières catégories sans commettre une très fâcheuse simplification.

Ainsi, soit nos physiocrates sont des délirants, des réactionnaires endurcis, développant une théorie extravagante, sans rapport avec le contexte, une pseudo théorie donc, soit leur théorie rend compte de réalités du contexte, de problèmes posés, de contradictions de ce contexte.

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Les physiocrates voient

La terre, la production agricole, les productions des arts et manufactures.

La Valeur, la plus-value, le capital.

Ils posent que le lieu de formation de la richesse, de la valeur, de la plus-value, est la sphère de la production.

En cela ils s’opposent :

  1. a) à ceux qui pensent que l’argent engendre l’argent, notamment au courant dit “monétariste”. Par exemple, Le Mercier dit :

« l’argent qui est le gage et le signe de toutes les valeurs, ne pleut pas dans nos mains, personne n’a d’argent qu’autant qu’il l’achète, qu’il échange une valeur quelconque pour [contre] de l’argent ».

  1. b) à ceux qui soutiennent que la plus-value procède de la sphère des échanges, de la circulation des marchandises (ce qu’illustre sommairement la formule apprise jadis à l’école primaire : bénéfice = prix de vente moins prix d’achat).

Posant ce principe fondamental, ils ne négligent pas pour autant la sphère de la circulation de la valeur et de la plus-value, du capital.

Sous une forme très générale, ils voient le lien existant entre le procès de circulation des marchandises qui renferment la valeur-capital, et le procès de reproduction du capital.

En termes simplifiés, ils voient que si les produits marchandises ne sont pas vendus, leur valeur, le capital qu’ils contiennent, ne refluera pas sous forme d’argent dans les mains du capitaliste, le capital ne sera pas alors reproduit.

En termes plus théoriques, ils voient les grandes lignes de la reproduction du capital, Marx observe que dans son Tableau économique, Quesnay est le premier à

« montrer comment le produit annuel, de valeur déterminée, de la production nationale, se répartit grâce à la circulation de façon telle que puisse avoir lieu — toutes choses égales d’ailleurs — sa reproduction simple » (Marx, le Capital, livre II, t.II.)

On peut noter que Marx observe que sur cette question les vues d’Adam Smith sont en régression au regard des vues de Quesnay et des physiocrates en général.

En cette question même du procès de reproduction du capital, les physiocrates voient les changements de forme du capital dans le procès de circulation, et les rythmes différents de réalisation du capital fixe et du capital circulant.

Non seulement les physiocrates posent que la valeur, la plus-value procèdent de la sphère de la production, mais aussi, du même coup, qu’elles procèdent du travail. Cependant ils posent que le travail est générateur de valeur en raison des qualités de la nature, génératrice de valeur et de plus-value. (On va voir pourquoi plus loin.)

Pour ce qui est de la plus-value, ils posent qu’elle est la différence positive entre la valeur de la « puissance de travail » et la « mise en valeur » de cette puissance, en d’autres termes la différence entre la valeur des subsistances nécessaires à la force de travail et la valeur du produit qu’elle rend.

Posant que la valeur de la « puissance de travail », de la force de travail, est équivalente à la valeur, sous forme de prix, salaire, du nécessaire à l’existence du possesseur de force de travail, de ses moyens de subsistance, ils voient bien que la plus-value ne dépend pas de la sur ou sous estimation de la valeur de la force de travail.

Ils ont le mérite de définir le travail productif, de voir exclusivement comme productif le travail rendant une plus-value, c’est-à-dire sous l’angle de vue du capital.

Pour les physiocrates la valeur est attribut (propriété) d’un produit, d’une chose, physique, et par conséquent d’une valeur d’usage. Elle est attribut d’une chose concrète. Par conséquent, non seulement sa constitution admet le jeu de la nature physique, des qualités de la nature qui fournissent des valeurs d’usage, mais aussi, logiquement, le travail aux sources de sa constitution est toujours un travail concret lié à des valeurs d’usage définies concrètement.

Ainsi, les physiocrates ne conçoivent pas la valeur comme abstraction, comme créée par le travail en général, par le travail abstrait, indistinct, simple dépense de force humaine, dont la mesure ne peut être que la durée de son exercice. En ce sens ils ne voient pas la nature de la valeur. Marx observe qu’ils « n’ont pas encore ramené la valeur en général à sa substance simple ».

On notera à ce propos un exemple de paradoxe : Bien qu’ils ne voient pas la nature de la valeur en elle-même, le cas échéant ils “font comme si”. En effet, ils posent, on l’a dit, que la valeur de la force de travail est déterminée par la valeur des moyens de subsistance du travailleur,  ils la conçoivent donc comme une grandeur déterminée (non pas une grandeur arbitraire), comme une grandeur de valeur en elle-même, abstraite. Dans le même sens, ils voient bien, on l’a dit, que la plus-value ne dépend pas de la sur ou sous estimation de la valeur de la force de travail.

***

Ce qui précède peut sembler quelque peu paradoxal avec la caractérisation des physiocrates comme tenants de la production agraire et de la propriété foncière, avec l’imputation de soutenir des formes féodales.

Au vrai ils ont une figure apparente, y compris à eux-mêmes, celle de leur soutien à la propriété foncière et à la production agraire, celle qui est sur leur « panonceau féodal » selon l’expression de Marx, et, du point de vue de l’histoire de l’économie politique, une figure “réelle”, dans le contexte concret :

« En réalité, dit Marx, le système des physiocrates est la première conception systématique de la production capitaliste. Ce sont les représentants du capital industriel — la classe des fermiers — qui dirigent tout le mouvement économique. » (le Capital, livre II, t. II)

On va essayer de comprendre comment ces éléments sont en cohérence dans le système physiocratique, ou si l’on préfère pourquoi ils coexistent “rationnellement”.

Les Physiocrates sont dans un contexte objectif où la production agricole en général occupe une place très largement prépondérante, alors que la production manufacturière ne fait que ses premiers pas. On pourrait être tenté de faire une association simple entre la prééminence sociale de la production agricole et leur défense de la propriété terrienne, de la production agraire, défense qui ne serait qu’une subordination passive à ce qui domine.

Mais, outre le fait que ce ne sont pas des contemplatifs simples adorateurs de ce qui existe, et qu’ils s’attachent, on vient de le voir, à des phénomènes dépassant absolument la seule production agricole, propres au régime capitaliste en général en développement, outre cela, on passerait ainsi à côté de leur raison propre.

Leur défense de la propriété foncière et de la production agricole gravite sur la thèse selon laquelle la valeur (et la plus-value) n’est créée que dans la production agricole, en raison des qualités de la nature seul le travail agricole rend une plus-value, est donc productif. Corollairement les productions des arts et manufactures ne créent pas de valeur, les arts et manufactures ne font que transformer la forme d’usage des valeurs existantes.

Cette thèse n’est pas une lubie extravagante.

Quand, comme c’est le cas à leur époque de la pensée économique théorique, on en est à voir et établir la source de la richesse, de la valeur, et de la plus-value, on observe les branches de la production sociale.

Alors la manifestation la plus tangible (palpable) et la plus irréfutable de la création de valeur, de plus-value, (telles qu’ils les conçoivent, référées à des produits physiques, des valeurs d’usages), cette manifestation réside dans la production agricole.

Là, chaque grain de blé planté par un ouvrier (ou tout autre travailleur) rend un épis de produit (plusieurs dizaines de grains).

Là, par exemple, la différence entre la somme des moyens de subsistance que l’ouvrier consomme et la somme des moyens de subsistances qu’il produit saute aux yeux.

Le travail de l’ouvrier agricole (ou de tout autre travailleur de l’agriculture), grâce aux qualités de la nature, est évidemment productif.

Ces constats peuvent être dressés et pensés sans détour, ils ressortent du procès de production immédiat lui-même, l’accroissement de produit se manifeste sur le champ même pour ainsi dire, indépendamment de toute autre opération ou procès.

Le procès de production de valeur peut être compris immédiatement, concrètement, sans le recours  à la valeur en général, en tant qu’abstraction.

L’idée physiocratique consistant à conférer à la nature un pouvoir productif de valeur semble se trouver justifiée. En effet dans la mesure où l’on ne s’élève pas jusqu’à la nature de la valeur, à sa qualité d’abstraction, mais qu’on la lie à la forme physique du produit, on peut dire que la valeur du produit agricole, et que la plus-value résultant de la productivité du travail est un don de nature,  qu’elle sont dues aux propriétés naturelles, comme de rendre un épi pour un grain semé, rendement variable en raison aussi de conditions de nature.

Pourquoi les physiocrates dénient-ils le caractère productif de valeur des arts et manufactures ?

Parce que dans la production des arts et manufactures,

— l’ouvrier  n’augmente pas, ne multiplie pas la matière, il la transforme,

— on ne peut voir (en général) l’ouvrier produire directement, ni ses moyens de subsistance, ni l’excédent par rapport à ces moyens de subsistance,

— la création de valeur, notamment son accroissement, la plus-value, n’est pas visible sans un détour, elle n’est visible qu’au terme du procès de circulation des produits (du capital), et seulement si l’on ne lie pas la création de plus-value à un travail concret déterminé, mais à un travail abstrait.

Les producteurs manufacturiers dont les marchandises contiennent les travaux les plus divers sont bien obligés de considérer, y compris à leur insu, la valeur comme une abstraction, en son essence de produit abstrait de force de travail indistinctes, de travail abstrait mesuré par la durée, s’ils veulent échanger leurs produits pour que leur reviennent les valeurs nécessaires à la reproduction.

Ainsi le grand mérite des physiocrates qui est de faire dériver la plus-value de la production et non de la circulation, les porte à commencer leur théorie, et à s’y accrocher, par le secteur de production sociale, agricole, qui peut être saisi en lui-même, indépendamment de la circulation et de l’échange, contrairement au secteur industriel.

Les physiocrates n’ignorent point non seulement l’existence de la production manufacturière, mais aussi ses liens avec la production agricole. Sans entrer dans le détail de cette relation, on peut dire que dans la mesure ou la propriété foncière et la production agraire (et la propriété foncière) fournissent à la manufacture l’essentiel de ses matières premières, ils considèrent, la production manufacturière comme transformatrice du produit de la terre, sans créer de valeur, et ce qu’ils doivent payer à l’industriel pour les transformations que celui-ci fait subir au produit agricole, leur paraît être des frais de leur propre production.

Ils ne considèrent pas ce qu’ils payent alors au capitaliste industriel comme profit du capital industriel, mais comme « salaire supérieur », de même nature que les salaires versés aux ouvriers.

On ne verra pas ici le détail des contradictions intimes du système théorique physiocratique, on en notera qui touchent au double caractère capitaliste/féodal dudit système.

1 — La condition première du développement du capital est que le travailleur soit “libre”, soit en d’autres termes séparé de tout moyen de produire par lui-même ses moyens d’existence, soit donc au premier chef séparé de la terre (de la propriété de la terre), que le travail soit du même coup “libre”.

Dans le système physiocratique le propriétaire de terre (qu’il soit effectivement capitaliste ou non) apparaît comme celui qui s’approprie le fruit du seul travail productif, donc comme seul appropriateur de plus-value, c’est-à-dire comme capitaliste. (Les physiocrates considèrent que la rente foncière est la plus-value empochée par celui qui n’est que propriétaire de terre, en raison de la productivité du facteur naturel qu’est la terre dans la formation de la valeur.)

Par conséquent, la rente foncière, qui est la forme économique du revenu de la propriété foncière, se trouve dépouillée de sa gangue féodale et est posée comme simple plus-value, excédent de valeur du produit sur la valeur, le salaire, de la force de travail agricole.

2 — Les physiocrates ne sont pas des inconséquents pusillanimes.

Dans la mesure où la richesse est crée dans la production agricole, ils posent que tous les impôts doivent être transférés, exclusivement, sur cette production, ou sur la propriété foncière, donc sur la plus-value (ou rente foncière) qui s’y attache.

Mais ainsi ils prônent une confiscation partielle de la propriété foncière par celle de ses revenus.

Du même coup ils dispensent de l’impôt la production industrielle.

Dans la mesure où ils considèrent comme improductive de plus-value la production industrielle et ce qu’ils doivent payer aux manufacturiers comme des faux-frais de leur propre production productive, ils souhaitent que ces frais soient le plus bas possible.Pour ce faire ils font fond sur la “liberté”, la levé de toutes entraves, et la libre concurrence, ce qui se traduit en non-intervention absolue de l’État, en “laisser faire, laisser passer”, suppression des monopoles pour l’industrie.

Ils renferment l’État en ses fonctions dites régaliennes : lois, finances, police, armée, justice.

Au total, leur apparente glorification de la propriété foncière se métamorphose en sa négation, en une confirmation de conditions du développement de la production capitaliste industrielle.

Ainsi, la féodalité prend une figure bourgeoise (capitaliste) tandis que la société bourgeoise (capitaliste) prend une allure féodale.

Comme le note Marx, cela explique pourquoi

« des féodaux sont adeptes enthousiastes et propagateurs d’un système, qui pour l’essentiel annonçait le développement du système capitaliste, et les ruines du système féodal »

Observons que les physiocrates se divisent pour ce qui à trait à cette intégration contre-nature. Elle réjouit des débris de la noblesse, comme Mirabeau, qui la comprennent comme un maintien de leurs positions ruineuses. Mais un Turgot fait ressortir ce que cette intégration exprime de la nouvelle société, capitaliste, s’extirpant du cadre féodal, il voit en quelque sorte la société bourgeoise dans les conditions de l’époque où elle sort du système féodal.

Aussi bien un Le Mercier, un Turgot, dépassent les strictes limites de la théorisation physiocratique en percevant que la plus-value est due aussi aux ouvriers d’industrie.

Le Mercier de La Rivière écrit :

« ces mêmes fabricants qui ont l’art de changer vingt sous en une valeur de mille écus : au profit de qui passe cette multiplication énorme des valeurs ? Quoi, ceux par les mains desquels elle s’opère, ne connaissent pas l’aisance ! Ah, défiez-vous de ce contraste »

Et Turgot parle de

« la classe occupée à fournir aux différents besoins de la société l’immense variété des ouvrages de l’industrie [les ouvriers] [et les] entrepreneurs manufacturiers, maîtres fabricants, tous possesseurs de gros capitaux qu’ils font valoir en faisant travailler […] de simples artisans [ouvriers ou travailleurs à façon] qui n’ont d’autres biens que leurs bras, qui n’avancent que leur travail journalier et n’ont de profit que leurs salaires »

En outre l’un et l’autre voient bien la contradiction en développement entre prolétaires et capitalistes.

On conclura avec le point d’orgue de l’alliance de Physis et Kratos, nature et pouvoir, au-delà de la théorisation économique.

La théorie économique physiocratique sous-tend une conception de l’ordre social et politique, nullement propre à la société d’ancien ordre, féodal.

Cette conception de l’ordre social est en cohérence avec la théorisation économique.

On a vu que la théorisation économique gravite sur un préposé (abstrait de réalités effectives) conférant à la nature des qualités propres, notamment de rendre le travail productif, et en dernière instance d’être génératrice de valeur (de plus-value). Partant, tout l’ordre social, bien posé sur sa base économique, se trouve, en dernière instance, à l’image de la nature, ordre naturel (l’un des ouvrages fondamentaux de la littérature physiocratique ne s’intitule-t-il pas « L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques », chaque notion est à sa place relative).

En l’occurrence, les lois de l’économie, n’agissent pas “comme si elles étaient des lois de la nature”, mais “parce qu’elles sont des lois de la nature”. Elles n’agissent pas seulement à l’insu des hommes, ou indépendamment de leur volonté, mais sans eux.

Il y a naturalisation (naturation) de lois, de procès proprement sociaux, de rapports sociaux, de rapports entre hommes.

L’État, en ses fonctions vues précédemment, est soumis à cette naturation. Il irait contre la nature des choses en voulant intervenir dans les rapports économiques entre hommes, le “laisser faire, laisser passer” n’est qu’une reconnaissance de la prétendue nature naturelle des rapports sociaux.

En même temps, les lois de la nature étant immuables, éternelles en quelque sorte, l’ordre social est conçu comme immuable, les hommes n’y peuvent mais.

Ainsi, malicieux malgré eux, les physiocrates ne rendent pas tant service au régime social féodal en décomposition avancée qu’au régime capitaliste en développement qu’ils illustrent magistralement, en leur temps, et qu’ils posent de fait, quoi qu’ils en aient, comme naturel, intangible, éternel. C’est le dernier tour joué par leur intégration du passé et du futur, qui abuse les critiques trop pressés, méconnaissant que le Moyen Âge ne dort que d’un œil dans le monde capitaliste.

 

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