Position du problème : En prologue au Capital de Marx

Contrairement à ce que l’on imagine parfois, les analyses du mode de production capitaliste, telles que les théorise Marx dans le Capital, ne “tombent pas du ciel”. Marx en effet a pris appui, de façon critique, sur les efforts théoriques antérieurs qui se sont forgés sur la base du développement de l’économie marchande et de sa généralisation en économie capitaliste.
Pour caractériser la genèse de la construction théorique de Marx, on se fie parfois à une formulation de Lénine, inspirée de Kautsky, sur les “trois sources et les trois parties constitutives du marxisme”, qui seraient respectivement l’économie politique anglaise, le socialisme français et la philosophie allemande. Par rapport au processus de la connaissance que Marx accomplit lui-même, et à l’éventail de ses “sources”, cette formulation mérite examen.
Marx ne semble pas en effet respecter de façon stricte un tel découpage “géopolitique”. Dans ses travaux préparatoires au Capital, il s’intéresse certes, pour ce qui touche à l’économie, aux conceptions “anglaises”, mais aussi aux théorisations “françaises”, et à toutes celles qui peuvent avoir été élaborées, là où la production capitaliste s’est développée et a donné lieu à des analyses générales. L’Angleterre est le pays capitaliste le plus avancé, du point de vue de l’industrie surtout, mais en France, sous des formes distinctes, l’industrie manufacturière et le marché se sont aussi développés, il y existe en outre des formes agraires du capitalisme. Quant à la critique de l’économie politique que Marx systématise, elle se trouve déjà pleinement intégrée au sein du socialisme français (non utopique), tel que celui-ci s’élabore après la révolution de 1830. Dans sa partie économique, ce socialisme prend d’ailleurs appui sur la première grande critique théorique du mode de production capitaliste, celle de Sismondi, amorcée dès 1816. Ce que Marx ne méconnaît nullement.
Si l’on s’intéresse maintenant à la “source” allemande en matière de philosophie, celle-ci ne peut être considérée comme se formant en isolat. De plus la philosophie dite “allemande” ne se présente pas comme un bloc unifié, Hegel est loin d’en être une figure représentative pas plus que Kant d’ailleurs. En outre, à partir de la fin du XVIIIe siècle, une tendance régressive se renforce au sein de cette philosophie “allemande”, en rupture avec la philosophie classique universaliste. Il faut aussi considérer que les grands théoriciens, philosophes ou économistes, au XVIe comme au XVIIe ou XVIIIe siècle n’élaborent pas leurs conceptions en fonction des découpages disciplinaires qui prévalent aujourd’hui. Qu’ils soient anglais ou français, nombre de théoriciens du socialisme au XIXe siècle, plus tard Marx lui-même, disposent alors d’une formation généraliste et philosophique, à vocation universelle. Si Marx emprunte certaines formes d’exposition à Hegel, il peut aussi s’inspirer parmi d’autres d’Aristote, ou d’autres sources philosophiques dans leurs caractères universels, Hegel en étant lui-même héritier.
Sans ignorer l’importance de l’apport de la source “anglaise” la mieux connue (Adam Smith notamment), on ne portera pas l’accent, si ce n’est à la marge, dans les exposés qui suivent. Dans un premier temps, on s’intéressera surtout à des auteurs, souvent moins mis en valeur dans la mouvance marxiste, liés la formation historique française. Sans ignorer que les théorisations de l’économie politique moderne, comme sa critique, ont pu être développées au sein d’autres formations nationales, la circulation des idées d’ailleurs ne s’arrêtant pas aux frontières. Il n’est pas ainsi exclu que, par la suite, on puisse prendre en compte d’autres “sources” que françaises ou francophones.

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