1. Initiation au vocabulaire de l’analyse historique de Pierre Vilar

[Les notions : tribus, nations, nationalités, races, Etats, Empires] *

Pierre Vilar a dispensé aux étudiants de Paris I un Cours de vocabulaire de l’analyse historique, portant notamment sur les mots : histoire, structure, classes et hiérarchies sociales, nation, Empire, nationalisme. Ce cours, ultérieurement remanié, est disponible en librairie en langue espagnole (Introdución al vocabulario del análisis histórica, Crítica, Barcelona, 1980). Les éléments de vocabulaire proposés par Pierre Vilar ne se limitent pas à une “histoire des mots”, ceux-ci étant pris en compte en tant que catégories répondant à des enjeux historiques concrets. De tels éléments semblent par là à même de contribuer à mettre en perspective certains thèmes aujourd’hui débattus. En nous efforçant de synthétiser la partie consacrée à la division de l’humanité en groupes juxtaposés dans l’espace, nous avons pris pour support le texte français (Cours de 1969-70). Il va de soi que la consultation du document original demeure indispensable pour apprécier les analyses proposées dans toutes leurs dimensions.

Dans son Vocabulaire, Pierre Vilar ne sépare pas radicalement la question de la division des sociétés en groupes spatiaux (“ethnies”, Empires, Cités, nations) de celle de la division en groupes sociaux. Les définitions qu’il propose ne sont pas en outre de simples prises de position, elles se fondent sur l’analyse de processus historiques. S’efforçant de saisir les possibles relations entre formes de structuration spatiale et formes de structuration sociale, et prenant en compte la dimension historique, ces conceptualisations permettent de saisir les enjeux de conflits passés et présents, souvent réduits par d’autres spécialistes à une seule dimension, parfois idéologiquement reconstruite.

Après s’être intéressé à la division des sociétés en groupes sociaux, en classes, Pierre Vilar traite des « groupes juxtaposés dans l’espace », groupes eux aussi structurés socialement et souvent politiquement organisés. Il insiste sur la confusion et les flottements du vocabulaire autour de ce mode spatial de division. Races et ethnies, clans et tribus, communautés et cités, peuples et nationalités, royaumes et empires, nations et États, « mots familiers dont tout le monde, en principe, connaît le contenu, et dont pourtant les définitions sociologiques sont souvent inexistantes ou controversées, tandis que les historiens, les journalistes […] les emploient volontiers sans souci de précision, laissant croire que certains termes sont synonymes alors qu’ils ne le sont pas, et se soucient peu de les utiliser dans l’anachronisme ».

En préalable à l’analyse de la division en groupes spatiaux, Pierre Vilar s’attache aux marques d’existence historique d’une telle division, en portant son attention sur les notions frontières et guerre. La division des groupes humains dans l’espace et les formes successives prises par ces groupes ne relevant pas du seul jeu des concepts.

Frontière. La frontière se présente comme symbole de la division du monde en groupes dans l’espace, elle est témoignage de formations et de luttes historiques déterminées. L’historien ne doit pas en conséquence considérer de façon intangible cette notion.

Les frontières d’États sont des produits de l’histoire, histoire qui ne s’est pas faite « entièrement au hasard ». Les frontières marquent une séparation nette entre monnaies, droit et police, langues officielles, sans que langues populaires, folklores, “nationalités”, coïncident toujours exactement avec les frontières juridiques. Les frontières des groupements spatiaux peuvent être mal définies. C’est le cas pour les territoires des tribus nomades notamment, lorsque la terre est occupée de façon lâche, il s’agit non de tracés linéaires mais de limites recouvrant des terrains de parcours. Dans l’Antiquité ou au Moyen Âge, bien que les seigneuries, cités, communautés villageoises puissent connaître les limites de leur territoire, de vastes espaces boisés ou rocheux restent appropriés de façon vague. Les appartenances entre territoires relevant de tel ou tel seigneur se révèlent souvent imprécises, c’est le lien personnel qui fait que telle terre ou personne dépend de telle autre, d’où les anomalies, enclaves, léguées par le monde féodal.

La notion de « frontières naturelles », recouvre en général des « frontières démographiques », zones dépeuplées ou peu peuplées (hautes montagnes, déserts, forêts denses), bien que n’existe jamais de coupure humaine absolue. Dans l’espace, les structures dites ethniques sont souvent « explicables par les structures démographiques ». La zone-frontière quasi-désertique peut aussi être une conséquence du heurt historique de longue durée entre groupes humains (limes antique, marches, fronteras, etc.).

Guerre. Dans la mesure où des groupes humains se font la guerre, l’étude de leurs divisions ne peut être abordée en se centrant seulement sur ce qui paraît intangible. Les luttes de groupes juxtaposés dans l’espace ont longtemps fait le fond de l’histoire. Marx a précisément établi que les luttes de classes avaient un sens plus profond, lié aux évolutions sociales d’ensemble et traduisant les contradictions au sein des différentes formations sociales. Selon Pierre Vilar, il n’y a pas coupure absolue entre lutte de groupes et lutte de classes, pas plus qu’entre luttes armées et relations pacifiques (commerce notamment), « l’histoire est la combinaison de tous ces types de relations ».

Les questions essentielles qui se posent sont alors celles-ci : pourquoi des groupes humains séparés existent-ils, pourquoi se font-ils la guerre ? Si l’on considère par exemple la guerre dans l’Antiquité, une attention insuffisante a été portée à la question du pourquoi de la structuration spatiale en cités, citadelles, petites monarchies, du pourquoi de la division en classes au sein de ces unités. Les historiographes ont focalisé l’attention sur les sentiments de solidarité de chaque groupe, sans que l’on se préoccupe de la division de la société en classes, des contradictions entre les dirigeants et la masse de la population. Ou bien, au lieu de justifier la guerre par la présence de classes dirigeantes dont les possibilités d’enrichissement étaient limitées dans le cadre de leur domination, on a expliqué l’existence de la classe de guerriers par la guerre. On a posé a priori que les groupes liés à une division spatiale (Troie, Athènes, ou aujourd’hui la France, les États Unis d’Amérique), constituaient des individualités douées de volonté commune, que tous les intérêts pouvaient être identifiés à ceux des dirigeants. Or, la Cité, l’Empire, comme cadres d’une société globale, ne peuvent être considérés comme des donnés, on doit s’interroger sur leur existence et leur formation, celles-ci dépendant de la distribution spatiale des hommes à un moment donné, de l’organisation sociale dans toute sa complexité, de la conscience qu’ont les différentes classes, des rapports avec les groupes proches ou éloignés.

Races et histoire. La division en nations a peu de choses à voir, selon Pierre Vilar, avec la question des races. Les problèmes de race, de métissage, sont davantage mêlés aux problèmes de hiérarchie et d’exploitation sociale, qu’aux problèmes de guerre ou de diplomatie. Le monde ne serait pas divisé en groupes de races, mais en multiples aires culturelles, combinaisons complexes, qu’on ne peut isoler du développement économique, des conquêtes techniques, des héritages linguistiques, des structures psychosociologiques. Ce ne sont pas cependant les “cultures” qui se battent entre elles, les divisions linguistiques, culturelles, ne constituant que des « terrains pour les psychologies de guerre ». Les conflits sont liés à des facteurs complexes, le plus souvent à des facteurs sociaux. Les guerres proprement dites, et les mouvements nationaux contre les dominations politiques étrangères sont d’une autre nature

Tribus, Nations, Empires.

Le phénomène nation et son concept doivent être clairement distingués d’autres phénomènes et notions (tribus, empires ou “nations” au sens du Moyen Âge).

Familles et tribus. L’idée d’origine commune, ou de traits communs, serait présente, selon Émile Benveniste, dans le mot ethnos, non dans demos, groupement d’ordre politique. Dans l’Antiquité, les  deux idées ont pu coexister. Autour de la première idée s’ordonne la conception de groupes partant de la famille et formant des cercles concentriques (genos, phratra, gens, curia, tribus). On peut retrouver de tels modes de structuration par exemple dans le Maghreb, ou encore dans les communautés indiennes des Indes (Ayllus), l’ensemble social étant formé par la juxtaposition des groupements primaires. Les conflits, les guerres, n’affectent pas nécessairement de tels groupements. Dans la société grecque toutefois, la guerre se conçoit comme “rapport naturel” entre cités, elle est présente dans le vocabulaire, les rites, le droit (solidarités familiales de vendettas).

Les Empires. Le legs de Rome. Par-dessus les divisions élémentaires, de type tribu, se sont constituées des unités politiques étendues, que l’on peut désigner par le nom d’Empires, le passage des clans aux empires se présentant comme un processus complexe. La formation et la dissolution de l’Empire romain est particulièrement intéressante, dans la mesure où, pour une grande part, les formations nationales et politiques de l’Europe occidentale sont issues de ce processus. Les grandes régions de l’Europe qui ont donné le cadre des nations États unifiées, avaient en effet connu avant la désagrégation féodale, une relative unité et une personnalité au sein de l’Empire romain. Le monde féodal occidental se constitue ainsi sur un triple héritage, qui mettra longtemps à se coordonner : de lointaines structures tribales, des traînées “barbares” qui tendent à superposer leur propre mode de groupement, les souvenirs de la superstructure politique de Rome et de traditions culturelles qui joueront un rôle dans l’élaboration d’une conscience de groupe. Ainsi, l’idéologie de la patrie, d’origine romaine, se transmettra par l’intermédiaire de la culture classique après la Renaissance dans les pays de langue romane, pour être ensuite reprise et réélaborée au moment de la Révolution française.

Dans l’intervalle de la période féodale, les principes de groupement s’organisent autour des liens personnels, au détriment de notions référées à des structures de type politique. Des communautés rurales et des communes urbaines, se constituent toutefois sur d’autres principes, souvent contre les pouvoirs féodaux. Au sein d’une telle atomisation se prépare la formation de la conscience de communautés plus vastes et la renaissance d’États territorialement définis et politiquement forts. Cette élaboration se constitue au confluent de plusieurs courants conflictuels (unité par le sol, la langue/unité par le droit, la politique).

— « A l’unité politique de l’empire romain et à la territorialité des plus vieilles divisions ethniques, se substitue, avec les traînées barbares qui ont imposé leurs “lois” et déterminé les différenciations linguistiques, une conscience de l’existence de nationalités, beaucoup plus mal rattachées au sol (on a parlé de nationalités ambulantes), mais davantage aux origines lointaines (Goths, Vandales, Normands…) et aux particularités linguistiques ».

— Les nations (dans le cadre médiéval) peuvent en ce sens être assimilées aux langues (dans les Universités, les étudiants se regroupent en nations selon leur “langue”). La “nationalité” paraît s’attacher alors à une communauté psychologique reconnue, non à un grand ensemble politique, on a l’impression que chacune des unités intermédiaires (provinces, régions) aurait pu donner naissance à un État politique.

— En dépit de ces tendances, le Moyen Âge occidental se caractérise par la condamnation de ces divisions au nom de la Chrétienté, dont l’Église et le latin restent le symbole. Le rêve est de refaire cette unité contre les schismatiques, les païens, les infidèles.

— Face à l’autorité spirituelle du Pape, certains groupes voudraient refaire l’unité politique de l’Empire (Saint Empire romain de nationalité germanique).

Les Etats. Ce n’est pas la forme Empire de groupement qui, historiquement, s’impose. Les États, formes politiques, se constituent dans des cadres plus petits que l’Empire et plus grands que les régions ou provinces, sur la base de solidarités de fait, et par des conflits. Ceci, en exploitant des éléments divers, tels que la suzeraineté, l’aspect sacré de la royauté, l’aspect romain du droit, de la loi. Les solidarités autour d’un roi se manifestent toutefois mieux quand les sujets se sentent de la même “nature” que celui-ci, et l’on retrouve dans “nature” comme dans “nation” soit l’idée de naissance, soit d’origine commune (1).

La naissance de l’État moderne et ses relations avec le phénomène Nation. Deux phénomènes liés se développent au cours de la période dite moderne (transition entre le Moyen Âge et la société féodale et la période contemporaine) : la montée du capitalisme marchand et le renforcement de l’État sur certains territoires européens (Espagne, France, Portugal, Angleterre, Provinces-Unies), avec l’affirmation progressive de solidarités “nationales”.

Dans la France de la Renaissance, les modèles antiques, plus particulièrement le modèle romain, inspirent un vocabulaire, une littérature, une conception juridique, en même temps que le désir de s’exprimer dans sa propre langue. « La langue devient le signe de l’unité politique, après avoir été celui d’une assez vague communauté de “nation” ». La Réforme va dans le même sens. La religion abandonne le latin pour les langues dites “vulgaires” (en Allemagne toutefois, ce signe mettra longtemps à coïncider avec un État). Le principe cujus regio, cujus religio, renforce l’idée que les sujets d’un même prince doivent former une communauté uniforme.

Mercantilisme et politique économique unifiante. Un des principaux symboles de l’unité de l’État moderne c’est l’unification des monnaies, réalisée dès les débuts du XVIe siècle en France, contre les monnaies seigneuriales subsistantes. Elle est à mettre en relation avec une politique économique, spontanément élaborée, qui existait en France sous Louis XI (1461-1483), au Portugal sous la dynastie d’Avis, en Espagne sous les rois catholiques, en Angleterre sous les Tudors (règlements industriels, contrôle des mines, faveurs à la marine), renforçant et unifiant les intérêts sur le territoire gouverné. Le mercantilisme n’est pas la théorie, mais la justification intellectuelle d’une pratique. L’État est assimilé au prince et la nation à l’État. Le mot “nation” n’est pas encore prononcé dans un sens moderne, mais on parle de solidarité d’intérêts entre tous les sujets d’un prince et entre le prince et ses sujets. Dans plusieurs textes de l’époque, on peut repérer le passage de la conception économique du mercantilisme (accroître les richesses du groupe contre des intérêts étrangers) à la conception politique “nationaliste” avant la lettre.

Au XVIIIe siècle, la preuve est faite qu’une bourgeoisie marchande peut prendre politiquement la responsabilité d’un État et dresser toute la population contre un État étranger. C’est le cas des Pays-Bas protestants, se libérant de la domination espagnole, première guerre nationale aboutissant à la formation d’un État. Une évolution différente illustre en sens inverse la relation entre intérêts sociaux et volonté de structuration politique de la nation. Dans la France du XVIIIe siècle, la bourgeoisie enrichie, la noblesse frondeuse, l’élite intellectuelle, sont cosmopolites, anglophiles, tandis que les milieux provinciaux, y compris populaires, sont souvent particularistes, se référant aux vieilles libertés, aux vieilles “nations”, contre le système politique plus ou moins “centralisé”. A la veille de la Révolution pourtant, le mot patriote prend la signification d’ami du bien public, et le mot nation, l’ensemble des sujets (2), par opposition à la monarchie ou aux minorités privilégiées. L’intuition de Voltaire se vérifie. N’écrivait-il pas : « un républicain est toujours plus attaché à sa patrie qu’un sujet à la sienne, par la raison qu’on aime mieux son bien que celui de son maître ».

Par la Révolution, la communauté nationale et l’organisation de l’État passent dans les mains d’une classe sociale nouvelle, non dans celles du peuple en son entier. Les paysans français toutefois, débarrassés des charges féodales et fiscales, bénéficiaires en nombre de la redistribution de la propriété, ressentent que la menace étrangère est aussi menace sur leurs conquêtes sociales. Une assimilation entre défense de la patrie et défense des conquêtes de la Révolution, entre l’idée de nation et de gouvernement issu de la volonté du peuple, peut dès lors se constituer. Et dans beaucoup de cas au XIXe siècle, l’idée nationale sera associée aux notions de liberté et d’égalité, idée populaire, suspecte aux conservateurs.

La phase “nationalitaire”. Après la Révolution, un double mouvement se produit en Europe (et en partie sur l’ensemble du globe). Après s’être défendue contre la réaction politique extérieure, la France envahit une partie de l’Europe et y introduit des réformes socialement progressives. L’oppression militaire induit en même temps des formes de lutte ambiguës, menées à la fois par des tenants de l’Ancien régime, des classes qui ont intérêt à opposer leurs propres principes sociaux aux principes issus de la Révolution, des combattants populaires qui associent à leur haine de l’envahisseur, soit des sentiments traditionalistes, communautaires, soit un sentiment révolutionnaire. Les invasions françaises conduisent ainsi à l’instauration de rapports spécifiques entre réactions de classes et de groupes. Tantôt s’allient à l’occupant, tantôt se coalisent contre lui, des groupes bourgeois à la recherche d’une puissance sociale nouvelle, des politiques réformistes, des forces d’Ancien régime, des guérillas populaires. Les rapports entre positions de classe et idée de nation moderne, éveillée en 1789, sont à l’époque bien révélés tant dans les pratiques que dans les discours. Ainsi, en Prusse, des politiques prétendent retourner contre la France les principes de sa révolution, en entreprenant des réformes par en haut, pour l’égalité des droits dans un tout unifié, contre le servage et le privilège de la noblesse sur la propriété de la terre. Les hobereaux prussiens perçoivent bien ici le danger révolutionnaire de cette conception du “tout” national, et l’un d’entre eux s’exclamera : « Nation, cela sonne jacobin ».

Reposant sur un fondement social différent, la notion allemande de nationalité, exaltée alors dans les œuvres de Herder ou Fichte, est toute autre et ne correspond pas à celle de volonté générale exprimée dans une sorte de contrat. C’est un sentiment vague d’appartenance à un “peuple”, un “esprit”, le Volksgeist, hérité de la race, la langue, fondement d’une communauté, d’un “être ensemble”, (Gemeinschaft), non d’une société (Gesellschaft). Cet aspect romantique jouera un rôle important dans l’apparition de nationalismes déifiant la communauté.

A l’égard des visées napoléoniennes, les positions diffèrent selon les groupes nationaux en cause. Bien que soumis à l’occupation française, l’exemple espagnol se révèle différent de l’exemple allemand. Napoléon apparaît aux traditionalistes comme l’Antéchrist athée, mais certains conservateurs ont pu voir en lui le restaurateur de la religion et de l’ordre. Des réformateurs ont espéré qu’il pouvait moderniser l’Espagne, alors, qu’à l’inverse, des révolutionnaires stigmatisent en lui le confiscateur des libertés de 1789. Les guérilleros paysans combattaient pour leur part le plus souvent pour la tradition, la religion, les coutumes communautaires. Quoiqu’il en soit, les “collaborateurs” furent peu nombreux et les lois directement inspirées de la Révolution rares. Le roi, rentrant d’exil, fut acclamé tant par l’aristocratie d’Ancien Régime que par le peuple traditionaliste, et put supprimer l’œuvre des Cortes, bloquant toute avancée vers une évolution bourgeoise. Il en résultera ce paradoxe « L’Espagne, qui, entre 1808 et 1814, a fait preuve d’une unité, d’une vigueur nationales exceptionnelles verra des régions nostalgiques de la révolution bourgeoise se détacher d’une “nation” des plus anciennement constituées de l’Europe. De vieilles “nationalités provinciales” ressusciteront et voudront se transformer en États. »

L’Europe du XIXe siècle et le “problème des nationalités”. L’idée moderne de nation, liée aux principes de la Révolution française, en particulier à celui de volonté nationale, se présente comme progressiste aux hommes du XIXe siècle, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes fait partie du complexe idéologique de gauche, alors que les puissances d’ancien régime redoutent les bouleversements révolutionnaires selon le principe des nationalités. L’expression “nationalitaire”, indique Pierre Vilar, « pourrait convenir pour qualifier cette dominante, plus sentimentale que théorique. ».

En Italie et Allemagne, ce sont à la fois des classes et des régions qui prennent l’initiative de l’unité (Prusse, Piémont). En ce qui concerne l’Allemagne, indique Pierre Vilar, « rien ne ressemble plus, à la coalition d’hommes politiques, d’intellectuels et d’hommes d’affaires qui, depuis 1945, s’efforce de créer le marché européen et si possible l’Europe supranationale, que la coalition de même nature qui, entre les années 1820 et 1870, travaillèrent à l’unité de l’Allemagne », créant le marché commun allemand sous forme d’union douanière (Zollverein). Renan, voulant opposer au processus d’unification centré sur le seul marché, les caractères intellectuels et moraux du fait nation, écrivait « Une nation n’est pas un Zollverein ». Les liens entre idée nationale et intérêts de l’industrie sont au contraire exaltés en Allemagne, notamment par les économistes. Comme Frédéric List l’avait théorisé dans son Système national d’économie, la liaison industrie-bourgeoisie-nation est proclamée. Mais il ne faudrait pas oublier pour autant le fait que l’unité allemande se réalise aussi par les victoires militaires sous la direction de Bismarck et d’un état-major de vieille aristocratie. Au lieu de se combattre, l’ancienne et la nouvelle classe dirigeante se sont partagé les tâches, au prix d’une reféodalisation de la société, conférant au nationalisme allemand une tonalité et une agressivité particulières.

L’apogée des “nationalismes” et l’impérialisme. Entre 1871 et 1914, l’idéologie “nationalitaire” se mue, en “nationalisme”, au sens que Pierre Vilar accorde à ce mot : doctrine qui considère la nation comme fait essentiel et but suprême, auquel l’individu doit être subordonné, et devant lequel doivent s’effacer intérêts de groupes et de classes. Cette mutation est à mettre en relation avec des données générales touchant à l’évolution du capitalisme. Une fois les marchés nationaux constitués et saturés, les rivalités ne peuvent se manifester que sous des formes brutales, dans un partage commercial et colonial du monde, phénomène de l’impérialisme, clairement dénommé tel par les théoriciens de l’expansion, Chamberlain, Guillaume II, Jules Ferry.

Lié à ce processus, les faits nation et nationalisme sont discutés et définis au cours des controverses qui précèdent l’éclatement de 1914.

En Europe occidentale, se sont constituées des nations États solides, noyaux d’impérialismes mondiaux, sans graves problèmes de minorités (sauf en Irlande). Compte tenu des profits impérialistes, les luttes de classes ne minent pas de massifs “nationalismes” de fait. Il n’en est pas de même en Europe centrale et orientale, organisée en trois Empires multinationaux (turc, austro-hongrois, russe) qui ne peuvent nourrir les mêmes ambitions internationales, ni canaliser aussi aisément leurs conflits intérieurs. Ils sont tous trois déchirés par des mouvements internes à caractère national. L’autoritarisme de l’État multinational est lié à la suprématie d’un groupe national sur les autres et à une structure de classe retardant sur le développement moderne (autocratie, restes de féodalisme). Compte tenu de l’état de développement social de ces empires, les mouvements contre la suprématie du groupe dominant peuvent être pris en charge soit par des classes dirigeantes modernes, liées à des intérêts de type bourgeois, soit sur la base d’aspirations agraires ou ouvrières, par des couches socialement révolutionnaires. Le problème est ici encore de savoir comment se combinent autour des mouvements nationaux, les questions sociales, de classe : formes de révolution bourgeoise du type XXe siècle ou tentatives révolutionnaires engageant la paysannerie et le prolétariat. C’est là l’enjeu de controverses, notamment autour de la stratégie révolutionnaire, dont les participants les plus célèbres furent Rosa Luxembourg, Lénine, Otto Bauer, Staline.

Il n’est pas sûr que dans les conflits dits “nationaux” ou même “ethniques” aujourd’hui, ces questions, liées aux rapports de classe et de puissance, ne constituent pas toujours des enjeux centraux, à considérer en perspective historique.

NOTES
(1) Il faut toutefois faire attention aux traductions.Ainsi, là où Jeanne d’Arc parlait de “pays, le scribe ecclésiastique parle de “patria”. De même, dans une présentation bilingue du journal des Etats Généraux de 1484, la traduction française met nation pour royaume.”
(2) Dans le cas français, la relation entre nationalité et citoyenneté, n’est-elle pas à rapporter à cette conjonction privilégiée de certaines classes à l’idée de nation politique. Toute volonté de disjoindre les deux pôles d’une telle insertion dans la Cité politique revenant alors à mettre pour partie en cause l’œuvre révolutionnaire et les alliances de classes qui la sous-tendent. A l’inverse, dans le cas allemand, une conjonction toute différente de classes sous-tend la volonté d’unification nationale, impliquant une autre conception de la nation, et la possibilité comme dans d’autres structures d’Empire de disjoindre nationalité (origine-sang) et citoyenneté (proprement politique).

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