Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut (2016)

Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut, Paris, Flammarion, 2016

Chistophe Guilluy pose la question de « l’invisibilité » des classes populaires et celle de leur positionnement spatial qui correspondrait plus ou moins à celui de la « France périphérique ». Face à ces “perdants” de la mondialisation, les gagnants comme ceux qui en sont relativement protégés formeraient ce qu’il appelle : la « France d’en haut ». Ceux-ci occuperaient l’espace spécifique des métropoles. L’auteur rend compte du processus de désaffiliation sociale et culturelle des classes populaires, ce qu’il nomme : le « marronnage » (1) des classes populaires.
Sans équivoque il s’agit bien d’un « conflit de classe » qui oppose, d’un côté, une classe formée d’une bourgeoisie traditionnelle et d’une nouvelle bourgeoisie en panique qui n’exerce plus son contrôle sur les catégories modestes, et qui prône l’indépendance de ses citadelles et l’abandon des périphéries populaires ; de l’autre, les classes populaires qui « n’ont pas d’autre choix que de résister à l’ordre dominant en prenant en charge le réel ».
Pour l’auteur, la représentation de cette France populaire et périphérique s’avère nécessaire. Pour l’heure cependant, les « démocrates » tendent plutôt à restreindre le champ démocratique, prétextant de l’inculture des classes populaires ou du fait qu’elles seraient portées par des instincts primaires.

Les nouvelles citadelles
Guilluy parle à propos des grandes métropoles, d’un retour des citadelles médiévales, de la « ville fermée », telle qu’elle atteste du grégarisme social des gagnants de la mondialisation.Bien que le discours dominant la présente comme « ouverte », la citadelle métropole dissimule la radicalité d’un conflit de classe, elle renferme au contraire un « entresoi » où le réseautage n’a jamais été autant pratiqué. Cette pseudo ouverture, discours fumeux sur l’interconnexion, la mobilité, l’échange, la mixité sociale, l’ouverture aux autres, à l’Autre, occulte les effets du développement économique inégalitaire. Ce « mythe du réseau » masque la captation des richesses. Les catégories supérieures promotionnent la métropolisation et la “gentrification”. Elles pratiquent le grégarisme social et un séparatisme discret grâce à l’évitement scolaire et résidentiel. Elles font la promotion du vivre-ensemble mais participent à l’ethnicisation des territoires.
Cette métropolisation admet certes une certaine “ouverture”, telle qu’elle répond aux intérêts privés de ces catégories supérieures. Le maintien dans les quartiers (notamment les banlieues) de logements sociaux où vivent des catégories populaires immigrées et précaires, permet en effet d’offrir une main d’œuvre bon marché à l’économie métropolitaine. On constate à cet égard que 60 % des immigrés vivent dans les quinze premières métropoles.
L’invisibilité ne concerne pas seulement les classes populaires, il y a aussi invisibilité de la domination de classe, dans la mesure où les classes supérieures tendent à se confondre avec la classe moyenne. L’expression « bobo » est révélatrice d’une volonté de dissimuler la captation, par une nouvelle bourgeoisie, d’un patrimoine destiné hier aux classes populaires, mais aussi de l’essentiel des bienfaits de la mondialisation.
La bourgeoisie d’aujourd’hui que l’auteur nomme « nouvelle bourgeoisie », vise à brouiller les rapports de classes. Elle ne s’est pas substituée à la bourgeoisie traditionnelle et se renforce dans tous les secteurs hier peuplés de catégories moyennes et populaires. Cette nouvelle bourgeoisie déguisée en « hipsters » accompagne le capitalisme le plus dur. La mondialisation lui offre des opportunités d’emplois bien rémunérés et lui permet de se constituer un patrimoine immobilier réservé hier aux classes populaires.
Ce modèle économique, pour l’auteur, repose sur l’exploitation des classes populaires de là-bas et l’exclusion de ceux d’ici.
Bienveillante, cette nouvelle bourgeoisie feint de porter intérêt aux plus faibles, c’est-à-dire aux catégories immigrées, au sein desquelles le rapport de classes est court-circuité par les différences culturelles. Ces catégories ne remettent pas en cause la domination sociale de la nouvelle bourgeoisie.
Au lieu d’une ouverture, d’une mixité, c’est plutôt une ségrégation qui se développe. Les « nouvelles citadelles » sont un espace réservé au monde métropolitain. Les prix au mètre carré des métropoles empêchent toute intrusion populaire. Le marché de l’immobilier a provoqué l’exil des classes populaires. Cependant, ces nouvelles classes supérieures, cherchant à se distinguer de la bourgeoisie traditionnelle, récupèrent la marque du populaire. Elles jouent au « populo » et fréquentent les bars et restaurants ayant un décorum « ouvrier ».
Les métropoles acceptent la présence d’enclaves sociales en leur sein, constituées de travailleurs immigrés peu qualifiés dans le BTP, les services ou la restauration. Ces métropoles comprennent des banlieues où cette main d’œuvre est logée. Christophe Guilluy évoque un “altruisme” des classes dominantes en direction des minorités ou des banlieues.Mais, cet “altruisme cache” un entresoi que constate l’auteur par le biais d’observations empiriques, notamment observations concernant les enfants de cadres supérieurs qui accèdent plus facilement aux filières les plus sélectives (depuis 1990 une stagnation puis une baisse de l’accès à l’enseignement supérieur concernent les enfants issus des classes populaires). Il note plus loin l’effacement du système méritocratique en entreprise.
Les partisans d’une soi-disant « diversité » qui se recrutent au sein du PS, du monde du cinéma, de la culture et de la presse, milieu “endogame”, tentent par cette parade idéologique de défendre des intérêts de classe. Le « parti de l’ouverture » qui promeut la « démocratie participative », l’ « empowerment », vise à dissimuler la non-représentation de l’ensemble des classes populaires. C’est une domination culturelle qui se déploie avec le contrôle de la production de l’image imposant la représentation d’une société apaisée, intégrée, voire aisée. Que dire de la mise en avant des bienfaits du multiculturalisme ? Pour l’auteur il y a projection d’un fantasme de l’alliance de classes : être proche des immigrés mais pas trop. Ce ne sont que de faux-semblants, tout comme les bobos aux abonnés absent de la Courneuve, ou encore des sans-frontièristes partisans de la « frontière invisible ».
L’auteur, assez clairvoyant, dénonce le dumping social envers les immigrés, car « l’immigration permet d’exercer un dumping social efficace pour les industries et services qui ne sont pas délocalisés ».
Le “mouvement social” à la sauce mondialisée ne concerne plus cependant classes populaires. Les mobilisations sur les plus précaires, les mobilisations syndicales, les mobilisations autour de causes sociétales ne marchent plus. Le « slacktivisme » relatif aux mobilisations festives et bourgeoises non plus. Ce non-engagement des classes populaires pour ces causes délétères ne signifie pas qu’elles n’ont pas d’intérêt pour le « politique » ou la « question sociale » affirme l’auteur. C’est la résultante d’un lent processus de “gentrification” des luttes sociales.

La France, une société « américaine » comme les autres
Christophe Guilluy établit fait état d’une bipolarisation opposant le camp des « souverainistes » à celui des « mondialistes », soit, respectivement, les perdants, la France périphérique, aux gagnants de la mondialisation, la France des métropoles.
La France, selon lui, est devenue comme les autres pays développés, une « société américaine » où la classe moyenne disparaît, tandis qu’émerge une société multiculturelle sous tension. L’adaptation aux normes de l’économie-monde a engendré le « plus grand plan social de l’histoire ».
La classe politique surjoue les postures républicaines et égalitaires, mais capitule en signant tous les traités de libre-échange et en acceptant les abandons de souveraineté. Il dénonce une campagne d’ostracisation et de fascisation du camp souverainiste par la classe dominante, tout en soulignant le caractère redoutable de cette campagne. La digue républicaine a sauté affirme-t-il.
Selon lui, les Etats-Unis sont le cœur du système mondialisé et indique que la sortie programmée de la classe moyenne des classes populaires est achevée. Il précise que depuis les années 80, la situation des classes populaires s’est dégradée, à tel point que les sociologues parlent de « descenseur social ». Cette situation nécessiterait au mieux une politique de redistribution et/ou de péréquation et sans illusion, il faudrait un modèle économique complémentaire ou alternatif souhaité par les élus locaux.
Il convient cependant de se demander si « la misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout ». Pour lui, le revenu de base n’est pas une solution durable. C’est la fin, poursuit-il, du modèle assimilationniste républicain, le morcellement de la société française est enclenché, bien que les Français restent attachés au modèle républicain, laïque et égalitaire. Leur réalité est déjà celle d’une société multiculturelle et de ses dérives communautaires. La référence n’est plus le « commun républicain », mais le commun « multiculturel ». L’auteur garde un espoir, citant Jacques Julliard, celui-ci affirmant que « seule la version universelle de l’humanisme, héritée de la chrétienté, des Lumières et de la Révolution française, nous permettra d’échapper à ce désastre ».

Le contrôle des représentations
La classe moyenne qui se dérobe dans la réalité, survit dans les discours et représentations sociologiques, afin de maintenir un concept qui revêt un enjeu politique majeur. L’objectif est de faire perdurer ce mythe d’une classe moyenne, concept fourre-tout qui confond classe supérieure et classe populaire. Des riches, des immigrés, des classes supérieures déguisées en classes moyennes, cette stratification sociale des classes dominantes contribue à renforcer l’invisibilité d’une majorité des classes populaires.
Christophe Guilluy dénonce l’amalgame que les médias entretiennent au sujet des banlieues, qui selon lui ne représentent pas les seuls quartiers populaires. Cette fausse représentation permet de réduire la question sociale à une question ethno-culturelle. Pour l’auteur, le brouillage de classe tient en une représentation de « classes supérieures invisibles » et à une « France populaire » elle-même invisible. Ce qui permet de présenter un conflit de classes sous couvert de la thématique de l’altérité culturelle. La posture marxisante et « anti-riches » de la nouvelle bourgeoisie, et autres dévoiements, permet de conforter une position de classe en occupant le champ de la fausse contestation.
Toutefois, les classes populaires ne sont pas dupes, elles n’aspirent pas à la domination sociale et culturelle, plutôt à une vie « décente et ordinaire ».
La représentation « métropolitaine » de la population qui ne considère que, d’un côté, les riches et les classes supérieures rebaptisées « classes moyennes », de l’autre, les classes populaires issues de l’immigration, ignore les classes populaires, les exclut. L’Insee, dans sa typologie, les masque également au moyen d’une définition restrictive de la « France rurale ». La « France périphérique », tient à préciser l’auteur, n’est pas la France périurbaine, car en feignant de croire que les classes populaires de la France périphérique se confondent avec les « périurbains », on cherche à délégitimer la contestation d’en bas. Ouvriers, employés, paysans (les perdants de la mondialisation) sont confondus avec la petite bourgeoisie pavillonnaire.
De plus, la confusion entretenue entre « grandes aires urbaines » et « métropoles » et entre « urbain » et « périurbain » fait que l’on peut établir une conclusion tronquée à propos de la pauvreté et ne la destiner qu’à la « métropole » « urbaine ». Guilluy parle de guerre des représentations, de bataille idéologique qui vise, à partir de la représentation tronquée du territoire, à dissimuler la question sociale et la précarisation des classes populaires. Cette représentation univoque et exclusive de la pauvreté permet aussi d’orienter les politiques publiques sur des populations et territoires cibles et, in fine, d’entamer le lent démantèlement de l’Etat-providence. Ce qui provoque un ressentiment des populations non ciblées et permettra de stigmatiser cette « France périphérique » comme « repliée », « aigrie », « pétainiste » ou « raciste ». Pour Guilluy, il faut sortir de cette représentation caricaturale et replacer la question sociale au centre du débat.
L’antifascisme (de façade) selon Guilluy est l’ultime recours pour la classe dominante et elle ne s’en prive pas. Cet antifascisme lui confère une supériorité morale, cette stratégie nécessite la promotion d’un « ennemi fasciste » et le surdimensionnement du Front national. Cependant, ce n’est pas le Front National qui influence les classes populaires, mais l’inverse. Le Front National n’est qu’un des symptômes du refus radical des classes populaires du modèle mondialisé. L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais selon Guilluy, l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic, un « diagnostic d’en bas » qu’on appelle « populisme ». Bref, toute critique directe ou indirecte de la mondialisation est désormais présentée comme fascisante.
Bien entendu, il s’agit de défendre les intérêts de classe, ceux de la bourgeoisie, mais l’arme de l’antifascisme révèle l’isolement des classes dominantes et supérieures. Cette stratégie de la peur n’exerce plus aucune influence sur les catégories modestes. Le « théâtre de la lutte antifasciste » se joue devant des salles vides. Cette stratégie de défense risque de se retourner contre ses promoteurs. La tentation totalitaire semble imprégner une classe dominante délégitimée. La tentation d’exclure les catégories modestes du champ démocratique est grande. L’argument utilisé est celui du faible niveau d’éducation des classes populaires. Quand Alain Minc déclare que le Brexit, « c’est la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués », ou lorsque BHL insiste sur la « victoire du petit sur le grand, et de la crétinerie sur l’esprit », la volonté totalitaire des classes dominantes se fait jour.

Le “marronnage” des classes populaires
Face à cette situation de blocage, les classes populaires selon Guilluy, ont entamé un long processus de désaffiliation politique et culturel. Après plusieurs décennies de précarisation sociale, les classes populaires ne reconnaissent plus aucune légitimité ni supériorité morale à la classe politique, médiatique ou universitaire.
Elles en viennent à se former en une contre-société, fruit de la prise en charge des contraintes d’un modèle qu’elles n’ont pas choisi. La « société populaire » nous précise l’auteur, s’organise pour faire face concrètement aux insécurités sociales et culturelles. En découle une sédentarisation contrainte un « localisme », résultant d’une adaptation à une réalité qui va impacter la mobilité sociale et résidentielle.
Les plus de soixante ans en milieu populaire soutenaient encore (en 2016) les partis traditionnels. Ce qui contredit le cliché véhiculé par les médias selon lequel le vieillissement de la population serait le moteur du populisme. L’ensemble des catégories modestes sort lentement de la classe moyenne. Ce phénomène du “marronnage” n’est pas le produit « d’une dérive populiste ».
L’arrivée à la retraite de la génération des Trente glorieuses protège encore les grands partis, mais cette génération légitimiste sera remplacée par des actifs et des jeunes qui sont « au front » de la mondialisation. La quincaillerie « révolutionnaire » proposée par les tenants d’une petite bourgeoisie n’attire plus. Les réformes sociétales portées par la gauche (mariage pour tous par exemple) ont accentué le divorce. Les jeunes et actifs refusent « l’indigénat », c’est-à-dire d’être traités spécifiquement, en revendiquant des valeurs traditionnelles et une identité qui passe notamment par la réislamisation.
Les classes populaires selon Guilluy, se recentrent sur l’essentiel, sur un capital social et culturel protecteur, par des réponses concrètes à un quotidien non choisi. Le quotidien des classes populaires définit les contours d’une contre-société. Ce quotidien devient « identitaire ». La mixité ethnique est dépassée par la réalité de milieux populaires précarisés. Guilluy rappelle que la « mixité sociale » n’a jamais été un objectif des classes populaires. Elles cherchent plutôt un autre pouvoir, celui qui leur confèrerait leur “identité”, une sorte d’ « empowerment identitaire ». En banlieue il passe par la religion, et, dans la France périphérique, il prend la forme d’une réaffirmation culturelle et d’un réinvestissement sur le « village ». Cet attachement territorial, indique Guilluy, ce « souverainisme d’en bas » touche l’ensemble des classes populaires, quelles que soient leurs “origines”. Pour les classes populaire,s la norme d’un attachement à une nation protectrice et à l’État-providence reste vivace.
Il n’en faut pas moins redouter un affrontement communautaire, celui des minorités entre elles sur des territoires qu’elles sont contraintes de partager. Guilluy fournit quelques exemples, celui des « îles » notamment, où les tensions sont vives, où la possibilité de partir n’est pas possible (Corse, Mayotte, Guadeloupe). Il serait de las sorte illusoire de croire en la « mixité » et au modèle assimilationniste. On ne peut que regretter l’accentuation des tensions identitaires dans une France de plus en plus travaillée par le séparatisme. Michèle Tribalat observe et confirme l’ampleur de ce processus par le renforcement de l’endogamie religieuse pour les jeunes générations.
Le “nomadisme” prôné par la sphère politique et médiatique n’est pas devenu une norme, bien au contraire, les classes populaires sont confrontées à une sédentarisation contrainte. Un argument souvent avancé : c’est par leur refus de la mobilité que les gens s’enfonceraient dans la précarité. Le mythe d’un monde nomade est toutefois contredit par la réalité des classes populaires, en France et dans le monde. On peut à cet égard consulter les données relatives à la sédentarisation : En 2012, près de 53 % des Français vivent dans le département où ils sont nés, 60 % dans l’ensemble de la France périphérique. Toutes les tranches d’âge sont concernés pas seulement les personnes âgées, ce qui contredit l’hypermobilité de la « jeunesse ».

NOTE

(1) Le terme “marronnage,” qui désigne la fuite d’esclaves hors des plantations, dérive du mot espagnol, « cimarron », celui qui vit sur les cimes. Une autre définition le fait venir du mot « arawak » désignant les animaux à l’état sauvage. Ce rapprochement de l’esclave et de l’animal illustre parfaitement la hantise des planteurs face au « grand marronnage », car les fugitifs étaient à l’origine de la création d’une contre-société qui menaçait le modèle économique et sociétal des colons et de leur famille. Ainsi, plus que la perte d’esclaves, c’est d’abord la création d’un contre-modèle qui hantait les maîtres.

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