3. François Vidal (1846) L’anarchie du mode de production capitaliste et les moyens d’y mettre fin

François Vidal, fait partie d’un ensemble de socialistes français non utopiques du premier XIXe siècle. Il a participé à la révolution de 1848, membre, avec Louis Blanc, Pecqueur et Albert de la Commission du Luxembourg, dont il assurait le secrétariat. Deux ans auparavant Il avait développé dans De la répartition des richesses (1846), un projet de réorganisation de l’économie capable de mettre fin à l’anarchie du mode de production capitaliste. Dans un nouvel ouvrage, publié en 1848, Le droit au travail. Projets, voies et moyens de réformes sociales, il établira que le droit au travail implique « la transformation économique de la société ». (1)

L’organisation du travail ne se réduit donc pas à un enrôlement temporaire d’ouvriers affamés, auxquels on donne, par prudence, une subvention de charité. Elle ne se réduit pas davantage à une diminution de la durée du travail, à une fixation quelconque du prix des salaires, à une réglementation du désordre. » « Le droit au travail, qu’on ne sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation [sociale] du travail ; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société. Le principe est posé, les conséquences sont inévitables.

On va s’intéresser dans un premier temps à l’ouvrage De la répartition des richesses.

Une société fondée que le choc des intérêts privés engendre la division et le désordre

Dans la lignée de Sismondi auquel il se réfère, François Vidal perçoit les multiples contradictions que recèle le mode de production capitaliste, sans toutefois produire comme son prédécesseur une théorie achevée de l’ensemble du cycle du mode de production capitaliste, à partir d’une analyse de la “forme marchande” des produits du travail et une théorie de la valeur. Il perçoit cependant que la production dans le capitalisme se réalise en fonction de finalités contradictoires : la production des choses utiles ne se règle pas en fonction des besoins sociaux, de l’intérêt commun de la société, mais en fonction de la recherche du gain, du profit, et donc par le choc des intérêts privés en concurrence. Le choc des intérêts s’approfondit et fait ressembler la société à un bateau « sans gouvernail ni volonté ». Le tableau dressé il y a plus d’un siècle et demi de cette lutte de tous contre tous par  François Vidal n’a rien perdu de son actualité.

Mais dans l’ordre des intérêts économiques […] on trouve la diversité la plus effrayante. Autant de divisions et de subdivisions d’intérêts, que de divisions et subdivisions territoriales, que de divisions et subdivisions d’industries, de professions, de métiers […] et ces intérêts, se rencontrant chaque jour et partout en présence, se heurtent à tous les instants, sont perpétuellement en guerre. N’est-il pas vrai qu’il y a divergences d’intérêts de province à province, lutte du Midi contre le Nord lutte du Nord contre le Midi ; lutte de département à département, de département à arrondissement, d’arrondissement à arrondissement, de commune à commune ?

N’est-il pas vrai qu’il y a aujourd’hui divergence d’intérêts et hostilité flagrante entre le commerce et l’agriculture, entre l’agriculture et l’industrie ; antagonisme des commerçants comme des industriels entre eux ; et dans l’agriculture, guerre des producteurs de bestiaux et de céréales, d’un côté, et des producteurs de vin de l’autre ? Lutte entre les diverses industries qui se disputent les faveurs et les protections aux dépens du public ? Ici ce sont les propriétaires de forêts et les maîtres de forges qui réclament des privilèges aux dépens des consommateurs. Mais bientôt les uns et les autres qui s’étaient ligués dans leur intérêt commun, se subdivisent au nom de leurs intérêts particuliers ; les uns veulent acheter du bois à bon marché, les autres veulent le vendre cher ; les uns demandent, les autres repoussent l’introduction de houilles étrangères.

N’est-il pas vrai qu’il y a lutte de commerçant à commerçant, de manufacturier à manufacturier, de boutique à boutique ? Lutte d’ouvrier à maître, lutte des maîtres comme des ouvriers entre eux, lutte de producteur à consommateur, de producteur à producteur, lutte du capital contre le travail, des capitalistes entre eux, des travailleurs les uns contre les autres ? Enfin, lutte de tous contre chacun, de chacun contre tous, mêlée générale, incohérence universelle ?

Suivez les discussions des Chambres, des conseils généraux, des conseils d’arrondissement, des conseils municipaux. Partout vous verrez des intérêts aux prises, et la lutte la plus vive !

Il résulte de ce choc continuel des intérêts privés, opposant les individus, mais aussi les branches de la production, les régions, et au-delà les nations, les classes sociales (et en leur sein même), qu’il devient impossible de viser l’intérêt général pour l’ensemble de la société. On ne peut pas davantage satisfaire les intérêts de tous, du fait que les intérêts, « nécessairement opposés entre eux […] ne peuvent être tous satisfaits à la fois. »

Le régime du laisser faire, la libre concurrence, conduisent à l’anarchie et à l’anéantissement de toute liberté

Dans le régime de la libre concurrence entre intérêts privés, les entrepreneurs, même les moins âpres au gain, ne peuvent survivre [et avec eux les salariés] qu’en remportant des marchés contre leurs concurrents, faute de quoi ils courent à la faillite. Les entrepreneurs et exploitants de branches productives sont en lutte féroce entre eux et avec les grands distributeurs. Les ouvriers et autres salariés sont contraints de subir une aggravation de leur conditions d’emploi dans l’espoir de voir subsister leur entreprise. Quant aux travailleurs en chômage, ce sont les plus notables victimes de l’anarchie sociale de la production qui résulte de cette liberté des intérêts privés en lutte.

De la sorte, la primauté des intérêts privés, leur libre déploiement, le laisser-faire dans l’économie, ne conduisent pas à la liberté mais à l’asservissement.

Les économistes libéraux […] ont posé l’intérêt particulier comme le régulateur suprême en toute chose, comme principe de justice, au milieu de la lutte acharnée de tous les intérêts ; ils ont fait de la force, de la ruse, du hasard et de la mauvaise foi, les arbitres souverains du monde économique ; ils ont transformé l’industrie en champ clos, ils ont poussé dans la lice tous les combattants, et, pour toute morale, ils ont proclamé cette maxime des sauvages : “Malheur aux vaincus !”

Mais ne voyez-vous pas que ces combattants ont des forces et des armes inégales : que les plus faibles ne peuvent se défendre et vont être écrasés ? – Qu’importe ? liberté, libertas ! laissez-les faire, ne les séparez pas […] la justice doit triompher par elle-même !

Un demi-siècle après la Révolution française, François Vidal reconnaît qu’un gigantesque développement de richesses a été favorisé par le capitalisme, grâce à la suppression des entraves que l’Ancien Régime mettait au développement de la production et des échanges. Cette “libération” toutefois n’a pas créé les conditions d’une organisation sociale d’ensemble de la production en fonction des besoins sociaux, ni une juste répartition des richesses produites. Au nom de la liberté des échanges, le principe de la force a triomphé au détriment des plus faibles, et avec lui le désordre qui affecte toute la société.

Et [les économistes libéraux] n’ont pas compris qu’ils arrivaient ainsi, au nom d’une fausse liberté, mais par l’antagonisme, par la guerre civile, par le désordre et par l’anarchie, à l’anéantissement de la liberté même, à la tyrannie des forts, à l’écrasement et à l’asservissement des faibles, à la domination d’une nouvelle féodalité et que désormais il ne pourrait plus y avoir entre les hommes d’autres rapports que les relations d’ennemi à ennemi, de vainqueur à vaincu, de maître à esclave !

Ils avaient vu des organisations vicieuses, et ils ont dit : toute organisation est un fléau, une calamité. Au nom de la liberté, il faut laisser faire ; les choses s’organiseront d’elles-mêmes, les intérêts individuels se balanceront, s’harmoniseront, et tout ira pour le mieux.

Dans le cadre de cette “désorganisation sociale” de la production, une contradiction entre travailleurs et propriétaires des moyens de production ne peut que se développer. François Vidal estime en effet que la “libre” lutte pour les salaires entre les travailleurs et les propriétaires des moyens sociaux de production, ne peut donner les conditions d’une répartition des richesses selon un principe de justice. Les producteurs de richesses seront toujours moins forts que les détenteurs de capitaux, contraints par là même à se soumettre aux conditions qui leur sont imposées, sous peine de se trouver réduits à l’inaction,  au chômage.

Nous ne serons pas pour le salariat, pour le libre débat des salaires, parce que nous ne croyons pas à la liberté de l’affamé, vis-à-vis du détenteur de subsistances ; parce que nous ne croyons point à la liberté prétendue des salariés, laquelle se réduit en définitive à la liberté de ne pas travailler, c’est-à-dire à la liberté de ne pas mourir de faim !

Une économie qui n’a pas pour finalité les besoins sociaux est “anarchique”

Selon Vidal, la science des économistes est une fausse science. Elle se borne à préconiser le libre jeu de prétendues lois immuables de l’économie, les livrer à elles-mêmes, sans prendre en compte les finalités sociales de l’économie et les principes d’organisation qui en découlent. Il en résulte des effets désastreux  dont les crises constituent les symptômes les plus visibles. De telles “lois” condamnent aussi les hommes à ne même plus pouvoir « vivre de leur travail », les privant de leur dignité, des conditions d’une vie proprement humaine (4).

Les “lois”  de la science des économistes, se résument ainsi à ce que Vidal nomme « les lois générales du désordre et de l’anarchie ». Leur science se résume à la devise : il faut laisser faire les mécanismes involontaires [ce que l’on nommerait aujourd’hui “le marché” ]. Ainsi conçue, cette “science” n’a nul moyen d’orienter le cours de l’économie, d’établir un « équilibre général », « proportionner les moyens au but ». La concurrence rend tout équilibre impossible entre production et consommation, elle décuple l’anarchie générale.

La “science” des économistes ne fait qu’ériger les intérêts individuels (privés), et la concurrence qu’ils engendrent, comme « régulateur suprême de toutes choses ». Or ce libre mouvement des intérêts n’est que la « lutte acharnée de tous les intérêts », la « concurrence impitoyable », qui conduisent au « désordre absolu », détruisant les fondements de la société, en tant que forme d’association entre les hommes.

[…] Dans chacun de nos semblables, au lieu de voir un membre de la société, un associé, nous ne voyons plus qu’un concurrent ou un ennemi, un consommateur auquel il faut vendre le plus cher possible, un producteur auquel il ne faut acheter qu’au rabais, et dans tous les cas un adversaire auquel il faut absolument dicter la loi pour ne pas être forcé de la subir, [toute la vie] n’est autre chose qu’un débat continu d’intérêts, une lutte continue, une guerre incessante, où toutes les mauvaises passions sont perpétuellement mises en jeu et surexcitées, où chacun est contraint de combattre sans pitié […] pour son existence même et pour l’existence de ses enfants.

La concurrence rend tout équilibre impossible entre la production et la consommation ; la concurrence qu’on appelle faussement la liberté et qu’on invoque au profit des producteurs, déprécie les profits et les salaires de toutes les industries, de toute espèce de travail ; elle ne peut être avantageuse en réalité qu’à ceux qui ne contribuent en rien à la production.

Opposition de principe entre deux conceptions de la science économique

Pour François Vidal, comme il en était le cas pour Sismondi, et plus tard pour Adolphe Blanqui, la science économique ne peut être considérée comme simple science d’observation et de systématisation du mouvement involontaire de prétendues “lois naturelles” de l’économie. L’économie pour lui est une science proprement humaine, elle ne relève pas des « sciences naturelles », ni d’un mouvement involontaire, non soumis au principes et finalités qui gouvernent le monde humain.

Au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, les plans physiques et “moraux” qui se combinent dans l’être humain, et les sciences qui leur correspondaient, se trouvaient posés tout à la fois dans leur spécificité et dans leurs relations. On distinguait, en fonction de ce même principe, les spécificités et les rapports entre sciences naturelles (la science physique par exemple, en tant que soumise à des lois, indépendantes de la volonté humaine), et, les sciences morales et politiques, celles qui, sans exclure toute détermination extérieure, concernaient les finalités, la pratique humaine (pensée, volonté, action consciemment orientée).

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, cette distinction et ces spécificités tendront à ne plus être clairement posées dans les disciplines des sciences humaines et/ou sociales. Ainsi, la plupart des économistes vont s’efforcer de “naturaliser” les lois de l’économie, considérant que la “science” de l’économie ne se construit pas sur le modèle des « sciences morales et politiques » (sciences proprement “humaines”), mais sur celui des “sciences de la nature”, tenues d’appliquer les mêmes principes et méthodes que les sciences physiques, avec des “lois” nécessaires, indépendantes des régimes sociaux, presque extérieures à la pratique humaine, et sur lesquelles les hommes ne peuvent avoir beaucoup de prise, si ce n’est à la marge.

Pour François Vidal, comme pour beaucoup de théoriciens de l’économie politique classique, l’économie était conçue comme la science des richesses socialement utiles, c’est-à-dire celles qui se rapportent aux besoins des hommes réunis en sociétés. Même si l’on pouvait et l’on devait y reconnaître l’existence de “lois”, la science de l’économie, au sens d’une « économie politique », ne pouvait se concevoir de la même façon que les sciences physiques. L’économie politique était selon eux une science humaine d’un type particulier, non séparée des finalités que s’assignent les hommes réunis en société, des principes moraux et de justice, de la poursuite d’un bien commun (questions qui d’une façon ou d’une autre se rapportent à la morale, prise dans son sens le plus général, la morale publique). Ce que souligne François Vidal :

L’erreur capitale des économistes, l’erreur mère et génératrice de toutes leurs erreurs [est] de toujours confondre l’économie, science morale avant tout avec les sciences physiques.

Au contraire, pour les économistes libéraux de l’époque (et c’est encore la cas aujourd’hui), l’économie se trouvait posée comme une science à part, qu’on doit par conséquent “séparer” de tout ce qui touche aux lois qui régissent le monde proprement humain, le droit naturel, la morale, la politique. Pour ces économistes, l’économie certes demeurait bien une science de la richesse, mais de la richesse selon les finalités et lois qui règlent la production et l’échange dans leur forme marchande capitaliste.

Lorsque Vidal critique en 1846 ces économistes, ceux-ci considèrent en effet que leur science est « de pure observation », comme les sciences naturelles, qu’il s’agit de se contenter d’observer les “lois” de l’économie qui s’imposent à leur époque, les laisser à leur mouvement involontaire, comme si ce mouvement relevait d’une loi intemporelle de la nature. Ils ne se préoccupent pas, comme le faisait Sismondi, et comme le fera plus tard Marx, de faire état du caractère historiquement déterminé (non éternel) de la domination de ces “lois” et des contradictions structurelles qui leur sont propres, à l’œuvre dans la base de l’économie marchande capitaliste.

La science économique libérale, qui ne fait que refléter en idée les “lois” du capitalisme, se révèle ainsi incapable de comprendre la nécessité d’organiser l’économie sur une autre base et en fonction d’autres finalités. En outre, elle ne peut pas développer une véritable connaissance de ce qui sous-tend ces “lois”, la connaissance de ce qui, fondamentalement, détermine leurs effets destructeurs (notamment les crises capitalistes). (2)

Pour Vidal, cette incapacité des économistes libéraux à analyser le mouvement réel de l’économie tient pour une part à ce qu’ils confondent les lois du monde physique et les lois établies par les hommes, et à ce que cela implique du point de vue de la méthode, identifiée à celle qui s’applique dans les sciences physiques, ceci alors que « le monde moral diffère essentiellement du monde physique ».

Certes indique-t-il, comme l’avait fait Necker avant lui, il existe des lois dans le monde physique comme dans le monde humain, mais ces lois ne peuvent être appréhendées avec les mêmes critères.

le mot loi a deux acceptions différentes […] il signifie tantôt les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses […] il désigne alors particulièrement les lois du monde physique et les lois naturelles ; et tantôt les règles établies par les hommes pour le gouvernement de leurs sociétés.

Si toutes les lois étaient de même principe que celles qui gouvernent la nature et le monde physique, les lois qui régissent le monde humain n’auraient pas plus bougé que la loi de la gravitation [sur la terre]. Il n’y aurait aucune différence entre les sociétés du passé et celles d’aujourd’hui.

Selon Vidal, il faut ainsi distinguer entre :

les lois nécessaires, générales, immuables, que nous ne pouvons modifier […] et des faits contingents sur lesquels nous pouvons exercer une influence immédiate et décisive » [ce que l’on pourrait nommer des] « lois particulières, que nous pouvons changer à notre gré, puisque ce sont des institutions humaines.

Or, les économistes libéraux font comme si les lois actuelles de l’économie [le salariat, la libre concurrence] étaient des lois naturelles sur lesquelles nous ne pourrions d’aucune façon agir.

Deux conceptions de la finalité de l’économie

Selon Vidal l’économie, ou économie politique, doit d’abord se poser comme « science de l’utile », de ce qui est socialement utile aux hommes. Elle doit en premier lieu étudier les besoins physiques des hommes, chercher les moyens d’en assurer la complète satisfaction, conformément aux « principes de l’utilité générale et de la justice distributive ». Il définit par là les principes de base d’une économie socialiste.

Centrée sur les besoins physiques des hommes, l’économie ainsi conçue ne nie pas leurs besoins moraux et intellectuels. Il s’agit seulement de considérer que la satisfaction des besoins physiques est la condition nécessaire de tout développement intellectuel et moral.

La satisfaction des besoins humains et sociaux est le but, la production, l’échange et la répartition sont les moyens. Ainsi, la science de l’économie selon Vidal est, ou devrait être, science du développement des richesses utiles, en vue de satisfaire les besoins sociaux. Cela implique bien entendu une transformation du fondement économique de la société, transformation que la science des économistes libéraux ne peut envisager. Pour eux, il s’agit seulement de décrire les lois économiques du régime existant. Celui-ci a pour objet premier non pas la satisfaction des besoins humains et l’utilité sociale, mais la production de valeurs en vue de l’échange pour des profits privés. Le principe de “régulation” par le laisser faire, la concurrence, se présente comme intangible, immanent. Comment pourraient-ils sur cette base envisager une juste répartition des richesses produites par le travail humain ?

Du point de vue des sciences de l’homme, comme des sciences des sociétés humaines, la science des économistes libéraux est ainsi pour Vidal, une  « science sans objet et sans but ». La manière de concevoir la science de l’économie, comme une science de l’homme et pour les hommes, et non comme science physique, vaut au contraire comme condamnation d’un régime social tel que le capitalisme, qui visant d’abord « le gain », ne permet pas que les hommes développent par leur travail des richesses capables de satisfaire leurs besoins et ceux de la société (3).

Contre l’anarchie de la vie économique, l’organisation sociale de la production

Dans tous les modes de production, les moyens pour satisfaire les besoins physiques des hommes sont appelés richesses. Il existe, dit Vidal, des richesses naturelles (gratuites), qui n’ont pas été créées par le travail des hommes (l’air que l’on respire par exemple), mais la plupart des richesses ont été produites par le travail humain. La source principales de la richesse est donc le travail et l’industrie des hommes : le travail de la terre, de l’industrie, au moyen des instruments de production (qui eux aussi sont un produit de l’industrie humaine.). Comme l’avaient établi les grands théoriciens de l’économie avant lui, François Vidal pose que « le travail devient directement ou indirectement la source de toute richesse. »

Les richesses sont destinées à satisfaire en premier lieu des besoins physiques des hommes. Une partie des richesses produites est ainsi consommée directement, elle peut aussi être utilisée comme moyens pour produire de nouvelles richesses et renouveler et étendre la production.

Il faut donc qu’il y ait une production incessante pour renouveler constamment la provision de richesses consommables (agriculture, industrie).

Une répartition équitable suppose que les travailleurs puissent consommer les richesses qu’ils ont produites : que chacun puisse échanger les produits de son travail contre les fruits d’un autre travail, tout en réservant une part pour la production de richesses futures et pour les besoins sociaux généraux. Il faut donc « proportionner la production aux besoins généraux », trouver un principe d’équilibre général entre production et consommation.

Si l’on ne subordonnait plus l’économie aux “lois” qui livrent la production au libre jeu de la concurrence et des intérêts privés en lutte, un équilibre pourrait être établi entre production et consommation, la société ne se trouverait plus périodiquement soumise aux crises. Un tel équilibre toutefois ne peut résulter du laisser faire, du mouvement involontaire des “lois” de l’économie libérale.

Il est évident que cet équilibre général ne saurait s’établir de lui-même et par la seule force des choses.

D’où la « nécessité d’une organisation et d’une direction » de l’ensemble de la production sociale, c’est-à-dire d’une organisation et d’une direction de l’économie par la politique dans une société donnée (ce que devrait être une véritable économie politique). En posant la nécessité de subordonner l’ensemble de l’économie à une finalité sociale, c’est-à-dire de transformer ce qu’il nomme “le mode de production”, François Vidal montre comment les contradictions destructrices du capitalisme peuvent être surmontées. Son souci de positionner l’économie dans le champ d’une « science humaine » des besoins sociaux débouche ainsi sur la nécessité de transformer la base économique de la société, d’instaurer un autre mode de production, un régime vraiment social (socialiste) de production.

« On ne peut violer les lois générales de l’économie », mais « on peut changer le mode de production ».

Ne pas violer les lois générales de l’économie des sociétés, mais changer de mode de production

François Vidal ne conteste pas le fait qu’il existe dans toutes les formations humaines des lois très générales de l’économie qu’il n’est pas possible de violer. Celles-ci s’imposaient dans l’Antiquité comme elles s’imposent aujourd’hui. On ne peut violer ces lois générales, dit-il, mais les êtres humains peuvent instituer des lois particulières afin de changer le « mode de production ».

Quelles sont les lois générales de l’économie que l’on ne peut violer ?

On ne peut pas consommer, répartir, distribuer des richesses si celles-ci n’ont pas été produites :

On ne peut consommer sans moyens de consommation, c’est-à-dire sans production préalable.

C’est pourquoi il faut sans cesse renouveler la production, de façon simple ou élargie, car : « on ne peut consommer sans anéantir les richesses produites ».

Si l’on ne peut contourner ces lois générales de la production, on peut modifier ce qui relève des institutions humaines : le régime économique, le mode de production et de répartition.

Nous ne pouvons pas plus [que ne le pouvaient les Romains], produire [et reproduire] sans fonds de terre, sans capitaux, sans travail ; mais ce que nous pouvons très bien modifier et ce que nous avons modifié, ce sont les institutions humaines, c’est le mode de production et le mode de répartition, c’est l’organisation du travail, c’est enfin tout le système économique.

En quoi consiste le changement à opérer dans le « mode de production » ?

Concluons de tout ceci que, si l’homme ne peut faire que la production ne soit pas la production, la consommation la consommation, il peut du moins, à l’aide d’une combinaison mieux entendue des forces et des activités augmenter le richesse générale.

Ceci, en fonction d’un but d’utilité sociale et non de profit privé.

En se conformant aux lois de la physique et de la mécanique, un mécanicien peut construire une machine tout à fait différente des machines connues. En se conformant aux lois générales de l’économie, on peut de même combiner [les éléments pour un autre régime économique]. Mais suffirait-il au mécanicien, pour inventer sa machine, d’observer, de recueillir des faits, puis de laisser faire les forces naturelles ? Eh ! non, sans doute : il faut encore qu’il trouve le moyen d’utiliser ces forces, qu’il invente sa machine. — Il ne peut dira-t-on, aller contre les lois de l’élasticité, de la pesanteur, de la dilatation, etc. — d’accord ; mais il s’agit de tirer parti de ces lois, et non de les violer ; et c’est précisément en cela que consiste l’art du mécanicien.

Ce n’est qu’en changeant de mode de production des richesses qu’on peut changer le mode de répartition, selon un principe équitable.

Fonder l’organisation sociale de la production sur le principe d’association des travailleurs

Pour en finir avec l’anarchie du régime économique et ses effets dévastateurs, le problème ne peut être résolu qu’en transformant à la base ce régime économique de production, fondé sur le laisser faire et la libre concurrence entre des intérêts privés qui ne peuvent être spontanément “convergents”, et ne sont donc pas susceptibles de concourir à l’intérêt général.

Loin de considérer les intérêts individuels comme des rayons, qui de tous les points de la circonférence, convergent nécessairement vers un centre unique – l’intérêt général, nous croyons, nous, au contraire, que tant qu’on n’aura pas créé d’abord ce centre, ce foyer, c’est-à-dire tant qu’on n’aura pas réalisé la solidarité, chacun de ces intérêts se fera centre lui-même, et que tous rayonneront au hasard, se heurteront, se briseront les uns les autres. S’en remettre aujourd’hui, pour l’harmonie sociale, au libre essor des intérêts privés, des intérêts divergents, comme font les économistes de l’école libérale, et supposer que l’accord résultera de la liberté de la lutte et de l’excès de désordre, à notre sens, c’est complètement ridicule.

Il faut dit Vidal, et là réside toute la difficulté trouver le moyen de rendre les intérêts convergents, « trouver un moyen de rendre tous les intérêts solidaires, d’associer les hommes ». C’est là « le problème fondamental de l’économie politique. »

Il faudrait d’abord que tous ces intérêts fussent convergents ; mais alors même qu’ils auraient été rendus solidaires et que chacun viendrait aboutir au même centre [l’intérêt collectif], nous croyons qu’il faudrait encore diriger toutes les activités et toutes les intelligences, organiser l’unité d’action, combiner toutes les forces, au lieu de s’en remettre au hasard, à l’ignorance, au caprice des fantaisies individuelles, etc.

Ce n’est qu’en organisant sur le principe de l’association l’ensemble de la vie économique, production, échange, répartition des richesses, qu’un intérêt général peut être effectivement visé.

[L’homme] peut, à l’aide d’un système d’organisation et d’association, proportionner les produits aux besoins, et faire participer tout homme aux richesses produites : il n’y a rien d’impossible. Les travailleurs ont été esclaves, serfs, apprentis, compagnons, salariés ; ils pourraient bien devenir un jour associés. L’industrie […] aujourd’hui en pleine anarchie ; [sur la base de l’association] pourrait bien être un jour organisée.

L’organisation sociale de la production contre l’anarchie de la libre lutte de tous contre tous ne contredit pas le principe de liberté, il donne tout au contraire les conditions d’une égale liberté.

« Et nous aussi nous voulons la liberté, la liberté pour tous ! pour les faibles comme pour les forts ; mais nous ne prenons pas le mot pour la chose. Nous voulons une liberté réelle, stable, permanente, et non pas une liberté purement nominale ; et nous disons qu’aujourd’hui cette véritable liberté n’existe pas pour tous, qu’elle ne peut exister qu’à la condition d’être efficacement garantie, placée hors de toute atteinte. C’est donc au nom de la liberté que nous invoquons l’organisation. »

Changer le mode de production et le mode du pouvoir. Instaurer un « pouvoir social »

Préservant l’égale liberté pour tous, la transformation de l’économie (mode de production et répartition) sur un principe d’association sociale suppose toutefois l’imposition d’un pouvoir social qui en assure la pérennité. Il est du devoir du pouvoir politique de défendre les plus faibles que les puissants sont toujours à même de broyer. Le pouvoir n’est pas aboli, il s’agit d’en transformer la nature, le mettre au service des plus faibles, du peuple.

Le pouvoir a pu être jusqu’ici un instrument de tyrannie : il s’agit aujourd’hui de tirer parti de cet instrument au profit de la liberté, de faire un moyen de civilisation de cette autorité même, qui, dans le passé, a presque toujours été un obstacle au progrès des idées et à l’affranchissement des nations.

Oui nous pensons qu’il faut organiser toute chose, même la liberté, surtout la liberté : parce que rien ne va de soi-même d’abord, parce que, dans l’ordre économique pas plus que dans l’ordre politique, il ne peut y avoir de liberté réelle, de liberté pour tous, sans organisation, sans un pouvoir social partout et toujours prêt à assurer à chacun l’exercice et la jouissance de ses droits.

De même que l’organisation civile et politique peut seule garantir la liberté civile et politique de tous et de chacun, de même il ne peut y avoir de liberté réelle du travail qu’à la condition d’une organisation quelconque du travail ou de l’industrie. Et l’organisation suppose une direction supérieure […] Il faut organiser le plus possible, c’est-à-dire le mieux possible, dans l’intérêt de tous et de chacun, dans l’intérêt de l’ordre et de la liberté.

François Vidal combat sur un double front. Il lui paraissait indispensable de transformer tout à la fois la base économique de la société et le contenu du pouvoir politique, ce qui revenait à faire prévaloir l’intérêt commun, celui-ci, comme le concevait Rousseau, ne pouvant être posé et défendu que par le peuple, le peuple organisé.

[Il s’agit de] réhabiliter l’idée du pouvoir, dans l’intérêt du peuple, dans l’intérêt de l’ordre et de la liberté.

François Vidal ne présente pas ce nouveau mode, social, d’organisation de la production et du pouvoir, comme une solution magique, de mise en place simpliste. Il se préoccupe de la nécessité d’envisager des phases transitoires successives, les conditions formées dans une étape rendant possibles les conditions d’une étape supérieure. Il tient aussi pleinement compte des intérêts spécifiques des différentes classes et catégories sociales, de leurs possibilités objectives à se trouver ou non intéressées à la transformation de l’organisation sociale d’ensemble. Vidal n’est pas d’ailleurs opposé à l’amélioration de la condition des travailleurs dans le cadre du capitalisme, il en montre seulement les limites, le fait que les réformes qui s’effectuent dans ce cadre peuvent toujours être remises en cause, et qu’elles ne résolvent pas les causes de « l’anarchie de la production ».

Si l’on admet que l’art politique s’applique aux hommes et non à la matière inerte, force est de constater que des intérêts humains particuliers (de classe) sont en jeu et qu’ils ne visent pas tous à opérer un changement dans « le mode de production » et le « mode de pouvoir ». Vidal perçoit que le changement du « mode de production et de répartition » ne peut se réaliser sans que ceux qui produisent les richesses sociales ne s’associent pour le faire advenir.

Parmi les innombrables catégories d’intérêts privés présents dans la société, il n’ignore pas non plus que certaines classes se révèleront sourdes et hostiles à cette transformation de l’organisation sociale. Il ébauchera en 1848, dans un deuxième livre, Le droit au travail. Projets, voies et moyens de réforme sociale, de possibles voies de passage pour que les catégories sociales subalternes entrées dans la voie du capitalisme (paysans, artisans, petits entrepreneurs), trouvent intérêt à se tourner vers le projet social (socialiste) qui répond à leurs intérêts à moyen terme, en les délivrant des effets de la concurrence, des crises de surproduction, de l’incertitude du lendemain.

Bien qu’il ne conçoive pas clairement comment les travailleurs associés pourraient dans ce but prendre en main la direction de la société, il développe, avant Marx et les marxistes, les principes d’une économie socialiste et l’idée d’une organisation sociale d’ensemble de la production (planification) capable de satisfaire les besoins sociaux, posés en tant que finalité.

F.E.

NOTES

(1) François Vidal, De la répartition des richesses ou de la justice distributive en économie sociale, 1846, réédition Cahiers pour l’analyse concrète, n° 70-71, Uzès, éditions Inclinaison, 2012. François Vidal, Vivre en travaillant, projet, voies et moyens de réformes sociales, 1848, réédition Centre de sociologie historique, 1997.
(2) A l’occasion de la survenue d’une nouvelle crise générale du régime capitaliste, telle qu’elle s’est révélée depuis 2008 — du même type que celle de 1929 —, on a pu constater, une nouvelle fois, que la science des “économistes” était incapable d’en saisir la nature, les causes et le développement.
(3) L’humanité connaissait des crises dues à l’insuffisance de la production. Le capitalisme, lui, crée cette absurdité, la crise due à la “surproduction”, la surabondance de produits. La crise générale du capitalisme qui se donne à voir à partir de 2008 n’est qu’une nouvelle manifestation, à une échelle toujours plus large, de cette absurdité.
Une première grande crise moderne de surproduction se manifeste au début du XIXe siècle, prenant son point de départ dans le pays capitaliste alors le plus développé, l’Angleterre. Cette crise met à mal l’idéologie d’une harmonie pré-établie du mode marchand capitaliste et la théorie libérale du laisser faire laisser passer. A la suite de cette première crise de type moderne, encore liée à des crises de type ancien, le système capitaliste, va se trouver plongé au rythme des décennies dans de nouvelles crises de “surproduction”, plus ou moins profondes. Parmi les plus générales, on peut citer celles qui surviennent au cours des années 1847-48, en 1870, en 1898, en 1905-1908. Des théoriciens du socialisme, mais aussi des économistes qui n’adhèrent pas à cette perspective, mettent très tôt en évidence leur caractère cyclique, qu’ils posent en relation plus ou moins étroite avec la “logique” capitaliste. En 1848-49, l’économiste Adolphe Blanqui, frère d’Auguste, et non socialiste,  écrit :

« Déjà l’Europe s’était accoutumée à assister tous les cinq ans, sur un point ou sur un autre, à des liquidations désastreuses qui détruisent des capitaux péniblement accumulés, et qui infligeaient aux écarts de la production des châtiments périodiques […] L’appât trompeur [de] bénéfice a fait croître sans cesse le nombre des usines qui se nuisent par leur concurrence même, et qui, plus tard demandaient au salaire [aux ouvriers] les sacrifices devenus nécessaires pour assurer quelque profit au capital. »

Au début du xxe siècle, le capitalisme en est arrivé, comme l’indique Lénine, à son “stade ultime” de développement, l’impérialisme, stade au cours duquel les antagonismes qui minent ce régime de production sont exacerbés. [Voir la notion Impérialisme.] Les crises vont devenir plus importantes et plus larges, affectant progressivement l’ensemble du monde. La crise de 1929 donne une idée de la gravité de ces grandes crises. Aux États-Unis, la production d’acier retombe au niveau de 1909, celle du charbon baisse de 80%. Dans l’industrie de transformation, l’emploi ouvrier diminue de près de 40%, deux millions de fermiers se retrouvent ruinés, leurs fermes vendues pour dettes. Le chômage est alors terrible. En Grande-Bretagne, 72 hauts fourneaux sont détruits, la production de fonte descend au niveau de 1857 ! En Allemagne, la production industrielle diminue de 40% faisant 6 millions de chômeurs. Au Brésil, 22 millions de sacs de café sont brûlés dans les locomotives. En France, les effets de la crise s’imposent avec retard, mais elle ne peut y échapper, entraînant le chômage, politique de déflation et baisse des revenus. Les mesures de destruction de produits et de moyens de production, le développement d’un chômage massif et d’une exploitation renforcée des travailleurs, ne font que préparer une crise plus forte, celle de 1936-1938. Lors de la dernière manifestation de la crise générale du capitalisme de même gravité que celle de 1929, certains spécialistes, incapables d’en saisir les raisons profondes, se sont au début focalisés sur sa vitrine boursière et financière (désordre imputé au problème des “subprimes”). Ils ont pu aussi imputer aux seuls États-Unis la responsabilité (culpabilité) de cette crise, plus tard à la “mondialisation”, ou encore dénoncer “l’immoralité” du capital financier, etc. Ce qui, il faut en convenir, ne permet pas de saisir les déterminations essentielles du mouvement anarchique du capital, qui est loin de se limiter au capital financier. Certains économistes, finalement assez rares, ont fait état des mouvements erratiques du capital dans la durée, de cycles alternés d’expansion et de régression, « d’encombrement des marchés »,  ou de problèmes de la “demande”, mais sans rendre compte du pourquoi de ces mouvements.
(3) Ces besoins eux-mêmes, indiquent Vidal, varient selon les temps, les circonstances, les phases de civilisation, le développement des forces de la production.
(4) « Il n’y a ni dignité, ni moralité, ni indépendance, possibles, pour l’homme qui n’a pas d’existence garantie, qui n’est pas assuré de pouvoir toujours gagner par son travail de quoi suffire aux besoins de la vie. »

F.E.

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