1. La Contradiction fondamentale du capitalisme. Position du problème

On peut se procurer une version imprimée de ce cours :La Contradiction fondamentale du capitalisme — Sismondi, François Vidal, Engels, Marx
aux Editions Inclinaison, 79200 Parthenay, novembre 2017 – 9 euros. 

Position du problème

On peut caractériser la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste de différentes façons. Ces divers modes de caractérisation ne ressortent pas d’un simple débat d’école, ils ont des implications politiques : question de la possibilité ou de l’impossibilité de “réformer” ou “moraliser” le capitalisme, question des fondements économiques d’un mode de production socialiste, de la contradiction fondamentale qu’il résout, des forces sociales capables d’en actualiser la possibilité, ainsi que de la “disposition des forces de classes” qui y correspond.

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   Les grands économistes du XVIIIe siècle, les Quesnay, Adam Smith, Turgot, etc. avaient, bien avant Marx, mis au jour le mouvement d’ensemble du mode de production capitaliste (cycle production, circulation, reproduction). C’est sur ce socle théorique Marx a construit son œuvre majeure le Capital. Dès le premier chapitre cependant, « la Marchandise », Marx, insiste sur le fait que c’est sur la base de la « forme élémentaire de la richesse », la “forme marchandise”, que se développent « dans les sociétés où règne le mode capitaliste de production », les autres “formes” contradictoires caractérisant le cycle d’ensemble du capital (1). Ce faisant, Marx met en évidence la limite des apports théoriques de ses prédécesseurs, limite qui tient en ce qu’ils présupposaient un déroulement harmonieux du cycle capitaliste, sous l’empire d’une “main invisible” (2), se présentant comme à même de réguler le jeu des intérêts particuliers, de sorte qu’ils concourent de façon immanente à la richesse et au bien commun des nations.

Ce postulat avait été remis en question bien avant Marx, par la pratique d’abord, dans la théorie ensuite. Quelques années après la survenue de la première grande crise moderne du mode capitaliste de production (1816), une “critique de l’économie politique” fut en effet engagée par Sismondi dès 1819. Il fut parmi les premiers, à mettre en évidence l’engendrement des diverses contradictions du régime capitaliste sur la base de la “matrice” que recèle déjà la “forme” marchande de la production et des échanges, “germe” de toutes les autres contradictions.

L’apport théorique de Sismondi en la matière a été souligné par Marx dans le Capital.

« Sismondi a [la conviction] intime que la production capitaliste est en contradiction avec elle-même ; que par ses formes et ses conditions elle pousse au développement effréné de la force productive et de la richesse […] ; que les contradictions entre valeur d’usage et valeur d’échange, marchandise et argent, achat et vente, production et consommation, capital et travail salarié, etc., ne font que s’accentuer à mesure que la force productive se développe. »

Si Marx a pu énoncer à propos de Sismondi quelques réserves, celles-ci ne portaient pas pour l’essentiel sur son analyse d’ensemble du mode de production capitaliste et de ses contradictions, mais sur les moyens qu’il avait pu envisager pour y porter solution. Les premiers socialistes français non utopiques, parmi ceux qui reprennent pour partie les analyses de Sismondi, s’attacheront eux aussi à mettre au jour de telles contradictions, ce que l’un d’entre eux François Vidal, pouvait en 1846 nommer « l’anarchie sociale de la production » dans la « société fondée sur l’économie capitaliste ».

« Chose étrange que cette société fondée sur l’économie capitaliste ! Elle est en capacité de développer des richesses suffisantes pour assurer les besoins de l’ensemble de la population, et elle se trouve en même temps aux prises avec ce qui semble une fatalité : l’anarchie sociale de la production, l’affrontement “libre” et destructeur entre les divers intérêts particuliers. »

Ces socialistes portaient plus spécialement la critique sur les effets du laisser faire, du libre jeu des intérêts particuliers et de la libre concurrence, à la source de cette “anarchie sociale” de la production. Pour eux, seule une réorganisation à finalité véritablement sociale, ne reposant plus sur un fondement capitaliste, mais se basant sur les besoins généraux de la société, se présentait comme à même de mettre fin à cette anarchie et à ses effets destructeurs.

Quelques années plus tard, en 1848, Marx et Engels, dans le Manifeste communiste, font eux aussi état de “l’anarchie”, ou de “l’absurdité” que recèlent ce qu’ils nomment « les conditions bourgeoises de la production », ou « régime de la production moderne », formulations qui correspondent plus ou moins à ce que Vidal nommait déjà « l’économie capitaliste ». Pour ce dernier, ce qui est au fondement de ces « conditions bourgeoises » de production et d’échange n’est pas encore pleinement établi au plan théorique, comme il l’était chez Sismondi, et le sera plus tard dans le Capital.

Dans le Manifeste communiste, (Marx-Engels), il est surtout fait état de la contradiction entre forces productives et rapports de production, contradiction valant plus ou moins pour les différents “modes de production”. Cette contradiction s’expose comme antagonisme entre classes sociales. Selon une formulation célèbre du Manifeste, parfois travestie (3), il en découlerait que : « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes ». Le passage de « l’organisation féodale » aux « conditions bourgeoises de production » (« régime de la production moderne »), résulterait de la distorsion (non correspondance) entre l’essor des forces productives et les entraves (chaînes) que lui opposait « l’organisation féodale » de la production, ou « régime féodal de propriété ». [Il faut noter que les notions et formulations du Manifeste concernant le mode capitaliste de production, ne s’inscrivent pas encore dans un cadre conceptuel construit, tel qu’il sera exposé dans le Capital.]

Dans le Manifeste, les « conditions bourgeoises de la production », comme il en était le cas pour les théoriciens socialistes, eux aussi préoccupés des conditions « capitalistes » de la production, sont dans un premier temps rapportées à la « libre concurrence ». Celle-ci aurait libéré les forces productives en brisant les chaînes de « l’organisation féodale ». Toutefois, au sein de ce « régime de la production moderne », la contradiction entre forces productives et rapports de production se serait reproduite sous une forme nouvelle. Les rapports sociaux restés fondés sur la propriété privée des moyens de production seraient entrés en opposition avec la forme nouvelle de la production, devenue sociale. Ces rapports dès lors ont à leur tour constitué des entraves à l’essor des forces productives. Manifestations du désordre qui mine les « conditions bourgeoises de production »,  les crises périodiques de ce mode de production (4), menacent à terme l’existence même de la bourgeoisie et sa domination, analyse somme toute encore d’actualité.

« A la place [des conditions de production et d’échange de la société féodale], s’éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.

Nous assistons aujourd’hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et d’échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées. Depuis des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est autre chose que l’histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l’existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l’existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à tout autre époque eut semblé une absurdité, s’abat sur la société — l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentané ; on dirait qu’une famine, une guerre d’extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance ; l’industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce.

Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour celle-ci, qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées en son sein.

Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre en conquérant de nouveaux marchés et, en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et à diminuer les moyens de les prévenir.

Les contradictions du mode capitaliste de production sont ici rapportées à deux types de déterminations :

— D’une part, contradiction entre forces productives devenues sociales et régime de propriété bourgeoise demeuré privé (contradiction qui s’expose pour partie encore de façon “descriptive”).

— D’autre part, dans un registre plus théorique : prise en compte des « conditions [générales] de production et d’échange », telles qu’elles confèrent au régime marchand capitaliste une forme spécifique.

C’est le premier type de détermination (contradiction entre forces productives et rapports de production) qu’Engels mettra principalement en œuvre dans le chapitre « Notions théoriques » de son Anti Dühring (1876).

Marx pour sa part, dans son ouvrage théorique majeur, le Capital, établit en filiation avec les apports de Sismondi que le “noyau” (ou “matrice”) qui rend compte des formes contradictoires de développement du procès de production et de circulation du capital, se trouve déjà contenu dans la forme élémentaire ou “forme marchandise” des produits du travail, et la finalité qu’elle suppose. C’est sur la base de ce sous bassement théorique qu’on peut comprendre les déterminations de « l’anarchie sociale de la production » dans le capitalisme, et ses différentes manifestations.

A noter que la logique de cette “matrice” contradictoire, et la finalité qu’elle implique, avaient déjà été entrevues par Aristote. Celui-ci avait mis en lumière le double caractère que recèle la forme marchandise des biens produits en vue de l’échange. Il  posait que dans le mode marchand, deux finalités distinctes, deux « formes d’acquisition », pouvaient être poursuivies lorsque l’on produit des biens : acquisition de richesses en vue d’un but utile ; acquisition de la richesse en tant que telle (en argent), ce qui pour lui relevait de la Chrématistique.

« Pour toutes les deux [formes d’acquisition], les biens servent au même usage, mais non dans le même but. »

« Chaque objet de propriété a deux usages qui tous deux appartiennent à cet objet, comme tel, mais non pas de la même manière : l’un est propre à l’objet, l’autre ne l’est pas ; une chaussure par exemple, peut être soit portée soit échangée [celui qui échange une chaussure avec un autre qui en a besoin, contre de la monnaie ou de la nourriture se sert de la chaussure en tant que chaussure, mais non selon son usage normal, puisqu’elle n’a pas été faite pour l’échange.] » (5)

Au regard de la finalité poursuivie, les arts qui visent principalement une fin utile

« n’ont pas de limite pour la production de leur fin, mais ne sont pas illimités quant aux moyens pour l’atteindre, puisque cette fin constitue pour tous une limite ».

Il n’en est pas de même de l’art chrématistique (art des “affaires”) qui vise l’acquisition de la richesse (sous forme argent) pour elle-même, et par conséquent n’a pas de limite,

« car cette fin est justement la richesse, telle qu’elle a été définie, et l’acquisition d’argent ».

C’est sur la base de cette forme générique d’acquisition, illimitée au regard de son but en richesse argent (ou richesse sous forme capitaliste) que peut se déployer « l’anarchie sociale de la production ».

NOTES

(1) Marx : « [Dans les sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste], l’analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse sera par conséquent le point de départ de nos recherches ». Le Capital, La marchandise et la monnaie. Chapitre premier « La marchandise ».
(2) Les commentateurs ont parfois interprété la métaphore de la « main invisible » de façon restrictive. Pour Adam Smith, il ne s’agit pas tout à fait d’une harmonie pré-établie, plutôt du fait que les “lois” du marché, en relation avec le mouvement des intérêts individuels, conduiraient à un résultat inattendu : l’intérêt général.
(3) Contrairement à une idée reçue, la formulation « la lutte de classes est le moteur de l’histoire » ne se trouve pas dans le texte de la version française. La phrase qui figure dans le texte est : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes ». La lutte de classes dans l’histoire s’applique ici à toute société, non à tout groupement humain, plus spécialement au sein des formations archaïques qui ne “font” pas encore société.
(4) Au début du xviie siècle, en France, alors que le capitalisme apparaissait déjà comme mode de production et d’échange en gestation, Montchrestien, grand économiste de l’époque, avait déjà dénoncé le chaos qui pouvait affecter le régime marchand. Il écrivait, en s’adressant au Roi :

« Le plus royal exercice que peuvent prendre vos Majestés, c’est de ramener à l’ordre ce qui s’est détraqué, de régler et distinguer les arts [les industries, les productions] tombés en une monstrueuse confusion, de rétablir les négoces et commerces discontinués et troublés depuis longtemps. Si vous pouvez tirer ces trois points du Chaos où ils sont mélangés pêle-mêle et leur donner une forme convenable, vantez-vous alors d’avoir fait un grand œuvre. »
(5) Si l’on traduit la conception qu’Aristote se fait de la forme et des finalités de l’échange, en les rapportant à certains schémas du Capital, on aurait : — le simple troc, échange non marchand, schéma P-P (Produit utile contre Produit utile) sans la médiation de l’argent ; — avec l’institution de la monnaie, comme simple instrument de mesure des valeurs, et dans le cadre d’échanges limités, on aurait le schéma M-A-M  (Marchandise — Argent – Marchandise). La finalité de la production se règle encore d’abord en vue du but utile, elle n’est pas subordonnée à l’art d’acquisition de la richesse en tant que tel (schéma A-M-A, et par suite, A-M-A’).

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