Jean-Christophe Rufin, Le piège humanitaire

La continuation de la politique par l’ingérence humanitaire

L’essai déjà ancien de Jean-Christophe Rufin le Piège humanitaire — 1986, et 1993 pour le dernier chapitre — propose des éléments de connaissance et de réflexion, qui, sur beaucoup de points n’ont pas perdu de leur actualité.

Si, pour un citoyen non averti, le principe « humanitaire » peut renvoyer à des images charitables ou pacificatrices : la Croix-Rouge », les campagnes faisant appel à des dons, les organisations qui se préoccupent de la santé, de l’éducation, du développement des pays en voie de développement, l’auteur montre que sous ces figures charitables, bienfaisantes, peuvent se déployer d’autres visées, d’autres enjeux.

Comment est né, s’est développé l’humanitaire ? Comment est-il organisé et dans quels buts ? Pour Jean-Christophe Rufin, « L’humanitaire » en tant qu’enjeu participant des relations entre puissances, apparaît avec les Lumières, puis dans le sillage de la Révolution française et des réactions qu’elle suscite. Ainsi, lorsque les aristocrates français pour échapper aux menaces de la Révolution quittent Haïti pour l’Amérique, ils y reçoivent des vivres, des soins et un logement. En 1812, lors du séisme de Caracas, l’Amérique envoie des secours, l’ambition de disputer le continent à l’Espagne n’est sans doute pas étrangère à cet acte « humanitaire ». « La magnanimité des gouvernements est toujours politique » indique Rufin.

En 1859, Henri Dunant sur le champ de bataille de Solferino prend conscience de la nécessité d’une « organisation permanente » afin de « venir promptement au secours de ceux qui souffrent, quels qu’ils soient ». La Croix-Rouge est créée par quatorze pays en 1863. Au cours des deux guerres mondiales elle développe ses moyens et ses activités. L’aide se diversifie, les dons privés sont collectés notamment par les Églises aux États-Unis. Les États, puis les Organisations internationales créent leurs organismes humanitaires. Dans les années 60, des conflits armés affectent le Tiers monde. Lors de ces conflits, soit la Croix-Rouge n’intervient pas (Vietnam), soit son aide favorise le gouvernement en place (guerre du Biafra de 1967 à 1970). C’est à cette époque que naît « le sans frontièrisme », en opposition aux organisations existantes, au droit international, à la souveraineté des États. Au nom de l’urgence, de l’existence de victimes auxquelles il faut porter secours, ce nouvel humanitaire « peut transgresser le droit ».

Le sans frontièrisme, lui, entre en piste sans rien demander à personne. Il ne méprise pas le droit : il s’en sert, mais n’accepte de lui aucune contrainte. Indépendant de la diplomatie classique, il la supplante ou plutôt la complète lorsqu’elle est empêchée.

Quels sont les contours du nouvel âge humanitaire ? Les attendus de J.-C. Rufin sont les suivants : « Une révolte, une révolution, une résistance ne sont pas populaires ; elles le deviennent. Ou ne le deviennent pas ».

Or « l’aide humanitaire est aujourd’hui un instrument capital pour le développement et la survie des guérillas ». Quand une guérilla commence à œuvrer dans un État, la population se réfugie dans une zone frontalière du pays voisin. Là se constitue un « sanctuaire humanitaire » abritant réfugiés et guérilleros, l’aide humanitaire bénéficie aux deux. La guérilla capte une partie de l’aide, met en action des moyens pour la développer, et cela lui « permet de donner et non plus seulement de prendre. La guérilla devient puissance protectrice en même temps que puissance de guerre. Elle peut établir son autorité sur l’ensemble de la population, qu’elle soit dans les camps de réfugiés ou demeurée sur le territoire ». Ce modèle de « sanctuaire humanitaire » s’est diffusé partout dans le monde. La guérilla y monte en puissance, tout exode de population la renforce. L’aide profite à l’État hôte voisin (effet tampon, vente de produits alimentaires…) et pour les grandes puissances c’est « peut-être un objectif suffisant » que de faire durer une guérilla et de ruiner un État.

Autre figure rencontrée par le “nouvel humanitaire”, les révolutions. à la différence des guérillas, toutes les couches sociales entrent en scène (ou du moins sont censées y être parties prenantes). Les droits de l’homme, concept qui « s’applique à tout et n’importe quoi », peuvent être utilisés contre le dictateur en place. Mais qui sera le vainqueur ? à l’extérieur chacun cherche à faire avancer ses propres visées, recherche un appui dans l’armée par exemple. Si le recours aux armes est impossible, le terrain humanitaire permet de maintenir un lien, d’encourager, de renforcer un mouvement (Carter et les Sandinistes). Les révolutionnaires tentent et réussissent à contrôler l’aide, à décider de sa répartition dans l’espace. L’Occident pousse son « allié interdit » avec les moyens humanitaires (Reagan et les Contras, aide à Solidarnosc en Pologne). Il est clair que derrière les intentions humanitaires sont à l’œuvre des objectifs différents.

Derrière les positions apparemment neutres et également humanitaires des uns et des autres, s’affrontent de grandes options politiques et stratégiques.

Selon l’auteur « l’humanitaire », s’expliquait par l’affrontement Ouest/Est, Nord/Sud pour les États, les organisations internationales comme le CICR et l’ONU « obéissent à [l’État] celui du plus fort ».

J.-C. Rufin précise les grandes lignes idéologiques de l’humanitaire.

L’aide est nécessaire et « en même temps, l’action humanitaire aide et critique, soutient et affaiblit, infiltre et isole ». Le totalitarisme est multiple et il faut pour « s’y immiscer jouer sur cette diversité ». L’auteur (en 1995) cible l’URSS et le marxisme, qui privilégient « le système par rapport à l’individu », mais signale que « l’humanitaire » a pu jouer un rôle dans le travail d’infiltration et de dissolution du camp soviétique. L’aide humanitaire est « une diplomatie : elle ne s’oppose pas à la politique, elle la prolonge par d’autres moyens que la guerre ». Elle est la mieux à même de connaître un pays, de le parcourir, d’avoir des contacts ; aux États-Unis, elle est liée au Renseignement, en Europe un peu moins, elle assure le contrôle des civils et permet toute entreprise militaire ou politique. Après les années Carter, « l’Amérique [a profité] de la mauvaise posture ou [s’était] mise l’URSS et, loin d’être désormais paralysée par l’humanitaire comme auparavant, c’est elle qui [trouvait] des occasions favorables de se servir de ces armes » : d’aider les guérillas hostiles à l’URSS, sans au fond les aider à vaincre.

La diplomatie humanitaire se charge seulement de faire durer les conflits.

La diplomatie humanitaire. Qu’on le veuille ou non n’est pas le contraire de la guerre, mais une des formes.

Rufin, dans la dernière partie de son ouvrage, souligne aussi que les conflits se sont développés après la disparition du face à face États-Unis/URSS, sans vraiment insister sur toutes les puissances qui peuvent l’utiliser dans leurs visées stratégiques en rivalité.

Si le Comité International de la Croix Rouge entend respecter les « voies légalistes », le droit et les États, les ONG affirment en revanche que la neutralité c’est d’aller partout. Pour elles, il faut recourir à une « action inconditionnée  et immédiate ». « Sa voie ne peut être canalisée par un droit, même constitué à son initiative. » C’est une « diplomatie de l’état de nature comme l’état de droit ». L’aide humanitaire provenant des institutions internationales ou des États s’appuie sur des intérêts politiques ou militaires. Le nouvel humanitaire des ONG, lui, est libre et incompatible avec le droit, il apporte son aide aussi bien aux Afghans en lutte contre les Soviétiques, qu’aux Salvadoriens marxistes, contre l’influence américaine.

Après 1989, l’humanitaire passe du schéma Ouest/Est au schéma Nord/Sud et les États interviennent directement. En 1986, est créé en France un secrétariat d’État aux droits de l’homme afin de rendre légitime « la politique par les gadgets de la génération morale ». Le droit d’ingérence » est promu, et la guerre en Yougoslavie devient un de ses théâtres d’opération. « L’humanitaire d’État, version Yougoslavie, est une manière de dire que l’on agit, sans le faire réellement. » La situation a changé, « les sanctuaires humanitaires » ont disparu, les populations sont plus directement sous la coupe des guérillas, les trafics illicites se développent (toujours regarder qui contrôle les aéroports).

Les organisations humanitaires étaient ainsi selon l’auteur (années 90) en position de triple échec ; autrefois il y avait un « accord moral », aujourd’hui il est impossible de traiter avec une bande armée, échec juridique parce qu’il n’y a pas toujours des « interlocuteurs représentatifs et respectables », enfin échec médiatique car les humanitaires peuvent être pris pour cibles ou otages. La crise humanitaire, reflète les ambiguïtés de la position démocratique des pays du Nord, le Sud, lui, est tenté par le « fondamentalisme religieux, la régression ethnique, la dictature salvatrice ». Le Nord est placé devant l’alternative du désengagement ou de l’engagement « les armes à la main pour protéger ceux que nous ne voulons pas laisser mourir ».

L’action humanitaire est un moyen pour l’instant de ne pas choisir entre ces deux options. Combien de temps durera ce sursis ? Fort peu sans doute. Et la sollicitude que l’esprit humanitaire aura maintenu dans les esprits devra se résoudre en acte. C’est-à-dire que cette exception singulière qu’est la démocratie libérale trouvera son moment de vérité et, devant elle, le piège humanitaire à nouveau rouvert.

L’aide humanitaire dispose aujourd’hui de multiples ressources et de plans d’action variés. Elle est menée aussi bien par les États, les Organisations internationales, les Églises et les ONG. J.-C.Rufin en insistant sur la « forme de guerre » que représente l’humanitaire, semble bien indiquer que les enjeux réels dépassent de loin l’appel à la générosité des donateurs et la dramatisation des images. Depuis la fin de l’Union Soviétique, il constate en outre une « tendance générale [à la] progression de l’anarchie et de l’extrémisme » sur les terrains d’action de l’humanitaire.

NOTE

(1) Jean-Christophe Rufin, Le piège humanitaire, 1e édition 1986, suivi de Humanitaire et politique depuis la chute du mur, Hachette, 1993. J.-C.Rufin, ancien vice-président de Médecins sans frontières a suivi Claude Malhuret au secrétariat d’État aux droits de l’homme en 1986 (gouvernement Chirac), puis a collaboré avec François Léotard ministre de la Défense (gouvernement Balladur).

 

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