Slavoj Zizek, Robespierre, entre vertu et terreur

L’art de resservir les plats contre-révolutionnaires

Enfin voilà remis au jour les textes de Robespierre, me suis-je dit en courant acheter l’anthologie confectionnée par Slavoj Zizek, Robespierre, entre vertu et terreur. Je devais déchanter. Dans l’introduction aux textes, une double tromperie se dévoile : sur les perspectives d’émancipation populaire d’abord, sur Robespierre ensuite. Essayons de traverser les rideaux de brume que nous tend la nouvelle rock star d’une contrefaçon du marxisme.

Séduire et impressionner

Le texte commence par servir à chacun ce qu’il veut entendre. Le défenseur de la Révolution française sera content de lire que « François Furet et d’autres ont ainsi essayé de dépouiller la Révolution française de son statut d’événement fondateur de la démocratie moderne, la ravalant au rang d’anomalie historique ». Zizek se présente comme opposé à ce « dépouillement » et à ce « ravalement », et ne s’associe pas à ceux qui pensent que la Révolution française est une « anomalie historique ». Le révolutionnariste radical est pour sa part fort aise à la lecture d’un tel propos, qui se pare de vertus « antilibérales » : « En un mot, ce qu’exige la sensibilité libérale, c’est une révolution décaféinée, une révolution qui n’aurait pas le goût de révolution. » Là encore, l’auteur laisse entendre, sans l’affirmer ouvertement, que lui, serait partisan d’une révolution « caféinée », une révolution vraie de vrai. Le communiste orphelin est pour sa part satisfait de voir se lever un penseur qui n’a pas honte de vouloir « ressusciter la dictature du prolétariat », « épouvantail » qu’« on devrait démystifier ».

Si le philosophe slovène travaille à capter divers lectorats potentiels attachés à l’idée de révolution, avec une phrase pour chaque catégorie, il flatte aussi le lecteur avisé, ou plutôt la minorité à même d’être séduite par des références à la psychanalyse de Lacan (et de ses affidés althussériens), par l’usage de termes tels que « grand Autre », « forclusion ». Cette minorité qui sans nul doute s’estime intelligente, peut aussi s’émerveiller de retrouver dans la prose de Zizek la trace de Gilles Deleuze et Félix Guattari, et tutti quanti. Depuis la publication de ce livre d’ailleurs, Boileau, qui nous a légué cette maxime « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement / et les mots pour le dire viennent aisément », n’en finit pas de se retourner dans sa tombe. La pensée de Michel Foucault autour de l’enfermement et de l’inclusion / exclusion, revisitée par Deleuze, figure aussi parmi les références de notre philosophe (2) 2. Si on fait partie des initiés, on appréciera la touche zizekienne apportée à la pensée de Deleuze et de Guattari. Si on n’en fait pas partie, on a deux solutions : on peut conclure que ce texte est confus et on laisse tomber le livre en prenant garde à ses pieds ; on peut aussi être impressionné devant une telle profusion de références, de concepts et de citations. Et alors se présente une double perspective. Soit on fait comme si on avait compris et l’on dégaine une citation ou une idée dans une conversation privée ou mieux encore dans une réunion politique branchée gauche extrême, soit on décide de chercher un sens à la soixantaine de pages de cette introduction.

Chercher un sens ! Ça ne se fait plus depuis des lustres !

Zizek, parlant des libéraux qu’il critique, déclare qu’il faut « les empêcher de déterminer le champ et l’objet du combat ». Le problème, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de déterminer ce champ et cet objet contre les libéraux. Le texte entier tend à « empêcher de déterminer le champ et l’objet du combat » au lecteur simplement soucieux de connaître la pensée de Robespierre, l’introduction de Zizek se présentant comme une entreprise de falsification du sens effectif de cette pensée.

Comment mettre au jour le champ et l’objet du combat propre de Zizek ? Au premier abord, il semble qu’il s’agisse pour lui de réhabiliter la perspective de la révolution sociale. à y regarder de près cependant, il rabat ses lecteurs en direction contraire, c’est la première imposture. La seconde concerne Robespierre lui-même : sous couvert de le défendre, il fait de Robespierre un sectateur de la « terreur radicale » sans autre fin qu’elle-même, méprisant l’humanité, ce qui revient à en faire le précurseur de l’extrême droite, ce qui peut conduire le lecteur à un rejet ou, insidieusement, à lui faire identifier révolution et violence fasciste.

Avant de poursuivre, nous tenons à dire que nous sommes des lecteurs arriérés, qui prenons encore pour principe d’analyse du monde, le fait que celui-ci existe indépendamment de notre pensée et que, même si les points de vue sont multiples, le travail de l’intellectuel est de les recouper (affaire de logique) et confronter ces points de vue (avec les sources) pour, à la manière d’un policier devant des témoignages d’exactitude variable, se former une image en accord avec ce monde. En bon lecteur arriéré qui en est resté à Aristote, nous pensons, à l’inverse de Zizek qui s’ingénie à brouiller les pistes, que des catégories claires (espace, temps, qualité, cause…) sont nécessaires pour penser.

Détournement de mots et de citations

« Il faut un détournement de la parole », dit Gilles Deleuze à Toni Negri dans une interview de 1990. « Il faut un détournement du vocabulaire », pourrait soutenir Zizek. Dans son introduction, aucun mot n’est défini clairement. Ce qu’on pourrait prendre pour le fruit d’un manque de rigueur ressemble à un acte délibéré de subversion de vocabulaire. Pour qui s’intéresse à Robespierre, aucun repère clair auquel se rattacher. Au lieu d’examiner comment Robespierre définissait, par exemple, la souveraineté, ou la République, ou la politique, Zizek use de Robespierre comme simple support nominal, pour imposer des conceptions qui sont à l’exact opposé de sa pensée.

Prenons par exemple la notion de « souveraineté » qui est impliquée dans l’expression « décision souveraine ». Notons d’abord que le mot de « décision » associé à souveraineté, ressort de la thématisation de Carl Schmitt, qui identifie souveraineté et décision arbitraire du « souverain » (en réalité non pas un souverain, mais un « chef », un führer). Même en admettant que la souveraineté puisse être assimilée à la « décision », celle-ci ne pourrait être, pour Rousseau et Robespierre, que celle qui répond à la volonté générale. Pour Zizek, toujours fidèle à la vision du monde schmittienne, la « décision souveraine », prise dans une solitude absolue qui n’est pas couverte par le grand Autre » (décision arbitraire du chef), c’est la décision de tuer, de risquer sa vie ou la perdre. Le mot « souveraineté » est détourné de son sens (pour une nation ou un peuple se donner ses propres lois) faisant de Robespierre un précurseur du fascisme, et du projet révolutionnaire un mouvement historique réactionnaire.

Notre commentateur ne détourne pas seulement les mots, il détourne aussi les citations. Voyons cet exemple. Il prend un fragment de Robespierre :

Punir les oppresseurs de l’humanité, c’est clémence ; leur pardonner, c’est barbarie. La rigueur des tyrans n’a pour principe que la rigueur ; celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance.

Phrase que Zizek commente ainsi :

C’est dans l’identification paradoxale des contraires que le raisonnement de Robespierre atteint son sommet : la terreur révolutionnaire « subsume » l’opposition entre châtiment et clémence ; le châtiment juste et sévère des ennemis est la forme la plus haute de clémence, car en lui coïncident bienfaisance et rigueur.

Or : pris absolument, les termes « punir » et « clémence » ; « pardonner » et « barbarie » ; « rigueur » et « bienfaisance » peuvent bien être considérés comme des contraires. Mais dans la phrase de Robespierre ces termes ne sont pas appliqués aux mêmes objets, donc cessent d’être des contraires si on explicite comme suit la phrase (de Robespierre) :

Punir les oppresseurs de l’humanité, c’est clémence [envers l’humanité] ; leur pardonner [aux oppresseurs de l’humanité], c’est barbarie [envers l’humanité]. La rigueur des tyrans n’a pour principe que la rigueur [il s’agit de défendre les intérêts particuliers du tyran] ; celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance [il s’agit de défendre le bien commun, la félicité publique].

Robespierre habillé en surhomme

Nous avons observé la transformation de Robespierre en un précurseur de l’extrême droite et du fascisme, observons plus précisément cette seconde falsification. Robespierre est présenté comme le « Maître », « figure de la souveraineté, celui que ne craint pas de mourir, qui est prêt à tout braver ». Ce faisant, il se place hors de l’humanité, ce qui fait dire à Zizek :

L’auto exclusion préemptive du domaine du vivant fait évidemment du soldat une figure littéralement sublime. Au lieu de rejeter ce trait comme relevant du militarisme fasciste, il convient de l’affirmer comme constitutif d’une position radicalement révolutionnaire.

Nouveau tour de passe-passe, Robespierre revêt maintenant le masque du surhomme nietzschéen, ou d’un personnage d’Ernst Jünger, du kamikaze (Robespierre ressemble, selon Zizek, à ces soldats japonais de la Seconde Guerre mondiale). On feint de réhabiliter Robespierre, on dresse son effigie en héros barbare.

Le dépassement de l’humanisme par la barbarie

Zizek parle de ressusciter la « dictature du prolétariat » d’une manière fort curieuse, puisqu’il invite à « dépasser la terreur humaniste » encore perceptible chez Robespierre, celle qui s’appliquait au nom du Peuple, en la remplaçant par la « terreur antihumaniste, ou plutôt antihumaine ». Dans l’alternative « humanisme ou terreur », il propose de « placer le signe positif non plus sur le premier mais sur le second terme » (terreur). « C’est une position radicale plutôt difficile à soutenir, mais qui est aussi, peut-être, notre dernier espoir. » Pour qui ne connaît ni Robespierre ni les philosophes actuels se réclamant du marxisme, ces formulations visant à criminaliser le projet révolutionnaire produisent un effet repoussoir immédiat. Et pour qui sans trop réfléchir, ou désespérés, se laissent prendre à la radicalité des propos, l’imposture consiste à porter à la confusion entre visées antagoniques : révolution sociale progressiste et réaction fasciste.

En livrant combat à l’humanisme, c’est aux hommes comme sujets pensants et agissants, que l’on livre combat. Une telle incitation n’est pas nouvelle : en France, une grande partie des philosophes contemporains, parmi les plus à la mode, ont entonné le même refrain à la suite de Nietzsche, de son antichristianisme (2) de son « humain trop humain ». La visée est toujours la même, empêcher les hommes, le peuple, de travailler à la transformation de leurs conditions sociales d’existence.

Au début de son introduction, Zizek entend le mot « humanisme » dans le sens de respect de la personne humaine, considéré comme une limite à une liberté naturelle de type nietzschéen : « La tentation à laquelle il faut résister ici, c’est la domestication éthique du prochain. » Sur cette base,  [si l’on excepte les « surhommes »], se légitiment les thèses qui dénient la capacité humaine de transformation du monde, le refus de l’humanisme en tant qu’il prétend placer « l’homme au centre » de sa propre histoire.

Nous devrions dans notre vie agir en humanistes, en respectant les autres, en les traitant comme des personnes libres créatrices de leur monde [Souligné par nous], dotées d’une pleine et entière dignité. En théorie, cependant, nous ne devrions jamais oublier que l’humanisme est une idéologie, la manière dont nous vivons spontanément notre difficile condition, et que l’histoire et le véritable savoir des hommes doivent regarder les individus non comme des sujets autonomes mais comme les éléments d’une structure obéissant à ses lois propres. [Souligné par Nous].

En termes philosophiques, la dimension “inhumaine” dont il est ici question peut être définie comme celle d’un projet soustrait à toute forme d’“individualité” ou de “personnalité’ humaine”.

Admettons, avec Alfred Adler, que l’homme se perfectionne et transforme le monde pour résoudre son “complexe d’infériorité” dû à la conscience de sa condition de mortel : « l’humanisme est […] la manière dont nous vivons spontanément notre difficile condition ». Mais quelle surprise de trouver sous la plume d’un philosophe de la gauche radicale une résurgence des thèses des contre-révolutionnaires français, tel Louis de Bonald, qui lui aussi soutenait que le peuple comme les individus, étaient des éléments soumis à des lois immuables (lois fondamentales du régime d’ordres), que l’homme ne saurait avoir l’outrecuidance de vouloir transformer son monde. Plus tard, les économistes libéraux, antisocialistes, affirmeront aussi que les individus (surtout dans les classes inférieures) se trouvent soumis aux lois immuables du régime économique (cette fois-ci lois de la concurrence). Notre freudo-marxiste – l’étiquette est celle donnée par Philosophie magazine de février 2009 – est ainsi le continuateur d’une tradition qui nie aux hommes, et plus précisément au peuple, la possibilité de se constituer en sujets historiques, à même de comprendre et de transformer le monde. Une telle négation s’ajoute au brouillage des repères notionnels et textuels qui découragent toute tentative de compréhension.

Puisque les hommes, et sans doute ici la « multitude », ne sont pas des sujets conscients et libres, leur action est aveugle, « tellurique », non réfléchie. Ici aussi le thème de la « violence divine » s’exerçant par l’intermédiaire d’un mouvement erratique des hommes, est une reprise des thèses des contre-révolutionnaires.

Il ne faut pas craindre d’identifier la violence divine à un phénomène historique positif, évitant ainsi toute manifestation obscurantiste. Quand ceux qui se trouvent en dehors du champ social structuré frappent aveuglément », réclamant et pratiquant une vengeance/justice immédiate, il s’agit là encore de « violence divine » : rappelez-vous, il y a une dizaine d’années, la panique qui s’empara de Rio de Janeiro quand les habitants des favelas envahirent en masse les quartiers riches de la ville et commencèrent à piller et brûler les magasins ; c’était une « violence divine.

Deleuze parmi d’autres, posait qu’il fallait oublier le sujet comme « instance douée de devoirs, de pouvoir et de savoir », et promouvoir en son lieu un processus de « subjectivation », consistant à « échapper à la fois aux savoirs constitués et aux pouvoirs dominants ». Selon lui, « subjectivation » valait pour signifier « événements », définis par leur caractère involontaire et aveugle :

Plutôt que processus de subjectivation, on pourrait parler aussi bien de nouveaux types d’événements : des événements qui ne s’expliquent pas par les états des choses qui les suscitent, ou dans lesquels ils retombent. Ils se lèvent un instant, et c’est ce moment-là qui est important, c’est la chance qu’il faut saisir.

Pour le philosophe slovène, l’humanisme, la volonté de transformation humaine sont la cause des guerres et de toutes les horreurs possibles. Zizek déclare qu’ il faut promouvoir :

une éthique qui, en plus de cesser de la nier [l’humanité], prend courageusement en compte la monstruosité latente de l’être humain, la dimension diabolique qui explosa sous la forme de phénomènes désignés, pour paraphraser Adorno, par le nom-concept d’“Auschwitz”.

Bref, derrière la volonté de falsification de la pensée et de l’action de Robespierre, il s’agit de redonner des lettres de noblesse (si l’on peut se permettre cette formule) aux pensées héritières de la tradition contre-révolutionnaire française, de son « antihumanisme théorique », de l’antihumanisme nietzschéen, de celui de Carl Schmitt, et de tous les penseurs communautaristes et fascistes.

Le texte de Zizek contribue aussi à faire prendre conscience de la portée de l’onde de choc qui a traversé la pensée à partir de la fin du xixe siècle – ce que certains ont appelé le « tournant 1900 » en philosophie (3). Cette lame de fond, qui se caractérise par la négation du sujet pensant et agissant, mais aussi de la distinction entre sujet pensant et objet de la pensée, a touché tous les aspects de l’activité humaine (droit, relations interpersonnelles, éducation, histoire, politique, pensée, musique), toutes les sphères de la société, toutes les organisations ou groupements d’intérêts. Sous couvert de révolution, sont inoculés de énièmes versions de thèses qui dénient aux hommes leur capacité effective de transformation de leurs conditions générales d’existence, sur la base d’une analyse du possible, qui leur dénient par conséquent toute possibilité révolutionnaire progressiste effective.

NOTES

(1) Slavoj Zizek, Robespierre : entre vertu et terreur, L’autre pensée, Stock, 2008.

(2) La référence aux configurations notionnelles de Carl Schmitt, moins « tendance » aujourd’hui, est plus discrète, mais tout aussi structurante (Carl Schmitt, comme Heidegger, n’a-t-il pas d’ailleurs « irrigué » plus ou moins souterrainement nombre de courants de la « radicalité » post-moderne). Voir notamment la thématique de la « philosophie de l’immanence » (in Théologie politique). Voir sur le Site Université des classes populaires, le Cours « Les idéologies de la “déconstruction », et, Hélène Desbrousses, Une entreprise de subversion du vocabulaire politique. Analyse de la “matrice” notionnelle de Carl Schmitt, Inclinaison, 2013.

 (3) Frédéric Worms dir., Le moment 1900 en philosophie, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2004.

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