France 1941, Vision de l’Europe

Une vision politique autour d’un pôle européen (contre la “barbarie soviétique” et l’hégémonisme “anglo-saxon”)

« Un livre peut quelquefois être un acte, et celui-ci qui rassemble tant de talents divers et de volontés convergentes, en est un, probablement ».

Ainsi s’exprime Raymond Postal, dans l’introduction de l’ouvrage France 1941 (1) qui se propose de dresser un bilan et un programme de la “Révolution nationale constructive”, dans ses rapports avec “l’Europe nouvelle” en cours forcé d’instauration.

Ce fort volume de 542 pages, regroupe vingt-cinq contributions (2), touchant aux aspects économiques, sociaux, culturels de la “rénovation nationale”. Il semble en effet constituer dans cette conjoncture un acte politique. L’ouvrage se propose de donner à voir l’articulation nécessaire entre plusieurs axes dans le domaine social et politique, à l’intérieur comme à l’extérieur de la France  :

— Europe nouvelle et son “centre de gravité”, l’Allemagne, contre la barbarie soviétique, et contre l’hégémonisme anglo-saxon.

— Place de l’État français dans cette Europe, impliquant une dissolution de la nation républicaine, par la mise en place conjointe du régionalisme, de l’autogestion corporative, tout à la fois contre la démocratie politique, la laïcité, le collectivisme.

On se centrera sur le premier point.

Selon Raymond Postal, la paix de l’entre-deux-guerres portait en germe la “libération” de l’économie européenne, une telle libération n’a pu malheureusement se réaliser sans la guerre. L’Europe “libérée” de 1941 représente à ses yeux la sauvegarde des nationalismes, et tout aussi paradoxalement, si l’on se réfère aux “valeurs” professées par l’occupant, la reviviscence de la synthèse nationale chrétienne et chrétienne européenne.

L’essentiel n’est pas là. Au-delà des valeurs chrétiennes, l’enjeu posé, notamment pour Louis Le Fur, est dans la “libération” par la guerre de l’économie européenne des forces dissolvantes de certains représentants de la “communauté internationale”, qui voient leur pouvoir « s’étendre à l’ensemble du monde » [notamment Grande-Bretagne]. Le thème de la lutte contre l’hégémonisme anglo-saxon et sa prétention à soumettre l’Europe à une vassalisation est plusieurs fois évoqué.

Selon Raymond Postal, la paix « précaire et troublée », survenue après la Première Guerre mondiale

n’annonçait pas nécessairement une autre guerre, elle militait pour une libération de l’économie européenne. Elle annonçait ce moment présent [1941], où après le durcissement du désespoir, les nationalismes d’Europe se dépasseraient pour chercher dans l’Europe même leur propre sauvegarde.

La guerre en cours n’est pas autre chose qu’un « retour de l’Europe » à son destin unitaire, elle porte en elle son propre « rachat », associant enfin étroitement France et Allemagne :

La contradiction […] est celle de cette division de l’Europe, dans cette petitesse. Elle est d’hier même : la guerre en est née, et c’est elle que la guerre doit résoudre […] À travers elle, l’Europe retourne vers ce destin, c’est-à-dire vers l’unité.

La défaite des Français est une chance qui permettra leur “redressement”.

La porte étroite par laquelle ils sont entrés déjà dans leur redressement, par laquelle ils vont déjà entrer dans l’ordre de la nouvelle Europe et dans la paix.

Ainsi, « l’Allemagne à laquelle la guerre les a liés, tout d’un coup [les a liés] mille fois plus étroitement qu’ils ne l’avaient été dans la paix depuis des siècles. »

La nécessité de constituer l’Europe en pôle contre des puissances rivales qui veulent « étendre leur pouvoir à l’ensemble du monde », se présente aussi comme nécessité pour se garder de la « faillite de la civilisation blanche ». Le maintien de “l’isolement” de chaque pays européen conduisait à la perte des colonies, l’explosion de l’Europe, et dans ses ruines sa “vassalisation”.

En outre, l’unité de l’Europe et la « réconciliation » franco-allemande que la guerre a permis, fera cesser ou réduira le danger de la révolution [communiste]. L’unité de l’Europe sera « scellée dans l’œuvre d’anéantissement de la barbarie soviétique », « immense service rendu à l’humanité » par le Führer, précise Louis Le Fur.

Il faut avouer qu’en ce moment même, dans sa lutte contre le chef bolcheviste que, plus justement encore que les pirates anciens, on a pu appeler l’ennemi du genre humain, le Führer rend à l’humanité tout entière un immense service qu’il faut savoir apprécier.

La fin de la plus redoutable tentative de destruction de la civilisation qu’ait connu l’humanité permettra de dissiper bien des illusions dans le domaine social. On n’aura plus à hésiter dans un choix monstrueux entre la civilisation européenne [sic] et la barbarie soviétique, le miracle chrétien et le mirage russe. Les peuples européens pourront de nouveau se trouver unis dans l’application d’un minimum de principes communs, sans la reconnaissance desquels le fonctionnement d’une union européenne est impossible.

Le prix de l’unité de l’Europe ne saurait cependant consister en une “vassalisation” des nations sous égide allemande, il s’agit seulement de rejeter les dogmes de l’égalité et de la souveraineté. « Le vainqueur […] a offert une réconciliation qui sera dans l’intérêt des deux pays. Toutefois, l’affirmation du Chancelier Hitler quant à « la nécessité de respecter les groupes nationaux qui ont fait preuve de stabilité » ne signifie pas qu’il y ait et puisse y avoir de souveraineté absolue de la communauté internationale et de ses représentants. « On ne peut pas à la fois vouloir fonder une société supranationale et renoncer pour elle à toute unité. Il faut savoir enfin rompre avec les faux dogmes d’une égalité et d’une souveraineté absolues. »

L’union européenne devra apprendre à renoncer au positivisme juridique, particulièrement revendiqué par les Français. L’œuvre de « construction communautaire » suppose, dit Louis Le Fur, une certaine division du travail entre groupes nationaux, respectant le principe de l’égalité des États, étendu par l’Allemagne à l’ordre économique. Ne craignant pas d’user d’un discours quelque peu “gauchiste”, à tonalité anticapitaliste, Louis Le Fur précise qu’un tel principe a ceci de particulier qu’il place l’Allemagne [contrairement à l’Angleterre notamment] dans une position identique à celle des classes laborieuses (3) par rapport aux classes privilégiées. Certains États, telle l’Allemagne, ne sont-ils pas dans la situation de prolétaires par rapport à d’autres États, qui sont en situation d’exploiteurs ! (4) L’Allemagne « prolétaire » doit pouvoir, pour respecter le principe d’égalité entre États, mettre la main sur les richesses des pays privilégiés. La guerre actuelle ne constitue ainsi qu’un « réajustement » du point de vue de la « justice distributive ».

L’Allemagne nouvelle a fait de ce principe de l’égalité entre États une application nouvelle en l’étendant à l’ordre économique […]. Exactement comme les classes laborieuses, s’apercevant que l’égalité juridique et même politique était peu de choses sans l’égalité économique, ont tenté de la conquérir aux dépens de la classe jusque-là privilégiée, les États se classent volontiers à notre époque entre États have et have not, il y a d’un côté ceux qui possèdent de riches territoires, riches en matières premières et de l’autre ceux qui en sont démunis.

Dans ce contexte, le “réajustement” de la possession de ces richesses, la réalisation de la “justice distributive” se présente comme un devoir [de pillage]. Il en va de même pour une redistribution équitable des territoires.

La comparaison [parle d’elle-même] entre l’Allemagne de quatre-vingt millions d’habitants entassés sur un territoire restreint et la Grande-Bretagne qui, avec ses quarante millions d’habitants voit son pouvoir s’étendre à un quart du globe, en territoire et en population. Tels petits États comme la Belgique et la Hollande ont d’immenses colonies très riches et l’Allemagne n’en a plus une seule.

Il est certain, que, mis à part les événements historiques qui expliquent cet état de choses, du point de vue de la justice distributive, aux États défavorisés une telle situation peut paraître difficile à admettre comme définitive. Il ne semble guère douteux que la guerre actuelle ne doive se terminer par un réajustement de cette situation.

Sur ces bases nouvelles l’Union européenne à construire pourrait comprendre outre l’Allemagne et la France, les pays de la Mitteleuropa déjà intégrés, les Pays baltes, les régions soviétiques de Géorgie et d’Ukraine. S’adjoignant des « compléments » africains et latino-américains, l’Europe nouvelle contrebalancerait le poids des autres continents [dans un monde “multipolaire” pourrait-on dire]. La constitution de cette Europe doit cependant affronter des obstacles, car elle se heurte aux visées de la Grande-Bretagne et de l’Union Soviétique. La victoire de l’Allemagne permettra de balayer ces obstacles, et de faire valoir une politique européenne au niveau mondial. « Il n’y aurait plus ainsi deux ou plusieurs Europes acharnées à se nuire, mais une Europe unie et redevenue forte et qui pourrait, sinon maintenir sa primauté mondiale déjà bien compromise, du moins traiter sur un pied d’égalité avec les autres continents. »

Cela suppose, on l’a vu, de se détacher des dogmes de l’État nation unitaire, et pour mieux s’en détacher d’adhérer à l’idée fédéraliste des régions (ou provinces).

L’esprit provincial [régionaliste], indique Raymond Postal, « conduit en fédérant à l’unité harmonieuse. Or, la vie a les mêmes lois à tous les échelons : qui comprend le fédéralisme dans la nation est plus apte que quiconque à comprendre le fédéralisme de l’Europe. »

« Les régionalistes attendaient leur heure » écrit Charles Brun. Cette heure est venue avec la “révolution nationale” et le nouvel ordre européen. Contre la « centralisation excessive [qui] facilite les révolutions et les coups d’État », les régionalistes proposent la « décentralisation » des finances et des pouvoirs, mais aussi de l’enseignement (« qui le tient tient tout »). Plutôt que l’histoire nationale unifiante, l’enseignement régionaliste et décentralisé favorisera les histoires et géographies locales, « les diversités ». Henri Pourrat propose pour sa part des écoles secondaires rurales, le moins livresque possible, des foyers de culture terrienne, la « réactivation des dialectes » et du folklore local.

Charles Brun évoque les liens entre le renouveau de l’esprit régionaliste et la réorganisation européenne en cours. Communauté européenne des « groupes nationaux » et des régions, organisation de “communautés de travail” vont de pair, tandis que Maurice Bouvier-Ajam indique qu’avec le régime nouveau, l’Institut d’Études corporatives et sociales « eut la joie d’assister au succès, tardif et tant espéré, de sa doctrine d’organisation régionaliste et corporative de la profession dans l’opinion publique, très revenue des erreurs de 1936. »

NOTES

(1) Éditions Alsatia, Paris, 1941.

(2) R. Postal, « Introduction », R. Gillouin, « Pétain », G. Truc, « Restauration des valeurs », Chanoine Hemmer, « La leçon chrétienne de l’épreuve ». Ch. Brun, « La France et ses provinces », M. Leblond, « L’Empire et la France de Pétain », L. Le Fur, « La France devant l’Europe », Mme Vérine, « La famille », G. Pelorson, « Jeunesse 1941 », J. Rimaud, « Le redressement français et l’éducation », A. Bellesort, « Les lettres à l’épreuve de la guerre », M. Lherbier, « Cinématographe », P. Bertin, « Le théâtre », R. Leriche, « Médecine 1941 », R. Vercel, « Le sport dans la cité », P. Lucius, « La réforme de l’économie française », M. Bouvier-Ajam, « Le corporatisme », L. Salleron, « Agriculture et industrie », H. Pourrat, « Le problème paysan », R. Goussault, « Paysans et production agricole », L. Léon-Martin, « L’artisanat », J. Lescure, « Le chômage », J. Gréber, « Urbanisme », A. Dauphin-Meunier, « L’équipement national ». Livois, « Vues sur la monnaie française ».

(3) Louis Salleron à cet égard pose que l’Allemagne nazie a substitué à l’économie capitaliste « l’économie travailliste », dans laquelle le capital disponible s’identifie au « travail disponible ».

(4) Marcel l’Herbier s’élève contre les importations de films américains et célèbre la leçon de lutte et de force des Dieux du stade de Leni Riestenfahl, il prétend ainsi rendre au cinéma français son caractère “national”.

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