« L’Europe nouvelle » de Hitler. Une illusion des intellectuels de la France de Vichy

Bernard Bruneteau, « L’Europe nouvelle » de Hitler. Une illusion des intellectuels de la France de Vichy, Paris, Editions du Rocher, 2003.

Il est rare qu’un livre nous apporte un éclairage aussi précieux sur des points essentiels de la « pensée européiste » en tant que phénomène national français. L’ouvrage de Bernard Bruneteau se propose de mettre au jour les thèmes constitutifs de cette pensée au cœur de toute une vision de la société et des relations internationales. Deux points importants méritent d’être retenus : l’idée de la « fédération européenne » est partagée par des courants de droite et de gauche; l’idée européenne et ses avatars collaborationnistes est antérieure à la venue au pouvoir du nazisme.
L’idée européenne, dans son expression française, n’est pas neuve en effet. Elle s’est formée dès avant le XVIIIe siècle et connaît une nouvelle faveur à la fin du XIXe siècle, sous l’angle de ce que Claude Digeon nommait la « crise allemande de la pensée française »(1). Au XXe siècle, de l’avant 14-18 à l’Union européenne d’aujourd’hui, les promoteurs de l’idée « européiste » n’ont cessé de développer leurs propositions qui d’emblée inscrivent les relations franco-allemandes dans un cadre privilégié. Bernard Bruneteau suit le parcours des idées et des hommes dans la première moitié du siècle, plus spécialement au cours de l’entre-deux-guerres. Sa lecture, sur la base d’une connaissance solide du passé, engage à réfléchir sur le temps présent. On retiendra quatre thèmes de la « pensée européiste », tels que l’auteur les restitue : l’histoire, la politique, l’économie, l’Europe.

La représentation de “l’histoire” et de son devenir
Il semble que pour nombre d’européistes, l’histoire advenue depuis la Révolution française se présente comme « un véritable malheur », qui a conduit au déclin, au déclassement de la France, enfin à la menace de la catastrophe: le communisme. La démocratie libérale (portée par les anglo-saxons) constitue un autre danger pour la civilisation. Tout “esprit européen” conséquent est ainsi conduit à condamner l’histoire réelle, celle de l’universalisme, de la souveraineté nationale, et autres « idéaux jugés épuisés du XIXe siècle », « comme la grande responsable de la division du continent ». Une partie de la gauche française lui intente « le plus dur des procès ». D’un autre côté, l’histoire en tant qu’histoire rêvée de l’Europe devient attente d’une rénovation, d’un nouveau départ, qui serait précisément la négation de ces idéaux.
Les européistes prônent dans cette optique une sorte de retour à la fonction impériale (en y incluant l’usage de la force et de la guerre). Le « malheur » de l’histoire peut se trouver rapporté à une autre date : 1648 (2), moment où l’idée européenne se serait effacée en tant qu’idée impériale. La force de l’idée européiste, ouvertement sollicitée et valorisée, s’affirme alors comme accoucheuse de l’histoire, d’une nouvelle histoire contredisant l’histoire réelle, dirigée contre la démocratie républicaine et contre tous les pays et régimes qui s’opposent à elle. Ainsi, l’idée d’Europe « s’est dès l’origine, construite sur le mépris, la crainte et la détestation de l’autre ». Poussée à son terme logique, indique Bernard Bruneteau, elle rend aussi nécessaire « d’occidentaliser toute la Russie d’Europe », éventuellement contre son régime politique et ses populations. Des plans de « table rase » sont aussi proposés par des universitaires qui « peuvent être considérés à juste titre comme les premiers concepteurs de l’extermination ».

Organisation technique de l’État contre la souveraineté des nations et des peuples

Au plan politique, la formation historique en nation est déclarée impropre au regard de cette reconstitution imaginaire de l’histoire. Ce sont les nations modernes, et non les Empires, qui seraient porteurs de guerre. Se développant sur la base de l’État-nation, les formes politiques d’organisation, les partis, sont rejetés par les européistes de la même façon, au profit des notions de fédération, de front, de génération. Le capitalisme anglo-saxon, le « cancer américain » sont récusés tout autant que la Russie soviétique « paradis infernal » (3). On prétend leur substituer « la troisième voie ».
Par ces choix, il s’agit de prévenir toute potentialité révolutionnaire, de supprimer ou de neutraliser le principe de la souveraineté du peuple, d’échapper au « régime d’opinion ». A ces fins un « État moderne » sans « représentation politique » est préconisé. Au plan européen, « le contrôle démocratique » sur l’autorité de gestion devrait être minimal. A l’intérieur, il s’agit de “dénationaliser” et promouvoir d’autres formes de regroupement : la famille, la profession, la région ; à l’extérieur l’européanisation se présenterait sous la forme d’une « communauté des communautés ». Dans ce retour au prénational, la notion d’identité est valorisée, or justement comme le souligne Bernard Bruneteau. « La notion d’identité présuppose l’identification des individus à des valeurs non universelles ». Le citoyen, le représentant politique élu, la forme républicaine sont combattus par les « non-conformistes » partisans de l’Europe. « Ils perdent totalement de vue l’exercice effectif de la souveraineté par le peuple. » Pour les européistes, le nouvel État ne pourra être que l’apanage des techniciens.

Monnaie européenne, continentalisation de l’économie

Au rejet politique du principe souverain, du communisme et du capitalisme libéral, au nom de la “troisième voie”, correspond un projet économique européen. On y affirme le primat de l’économie sur la politique, le primat de l’administration des choses sur le gouvernement des hommes, et la formation d’une organisation continentale contre les formations économiques nationales. Une fédération monétaire européenne est proposée. Dès 1926-1930, il est question de créer une monnaie unique, un « étalon-travail », contre l’étalon or. La valorisation de l’espace européen (moyennant une avancée vers l’Est et vers le Sud, en l’occurrence, l’Afrique) serait en mesure de lui assurer son autarcie.
Cette continentalisation de l’économie est soutenue par une partie de la gauche qui imagine par là qu’elle mettrait fin à la crise et au chômage. Elle est soutenue par la une partie de la droite dans la mesure où une économie à l’échelon européen semble à même de se poser à armes égales face aux États-Unis. L’économie couplée à un « super État » (dirigé par des techniciens et des experts libérés de l’instance politique) devait ainsi permettre d’assurer « l’organisation, l’abondance et la paix, c’est-à-dire l’Europe ». Dans les années trente, des personnalités (Alain et ses proches, Jean Monnet notamment) défendent le principe de l’Union européenne, sur des bases plus ou moins communes. Jules Romains en appelle à un « parti européen » indépendant des partis politiques nationaux (4).

Le combat mondial pour l’Europe. Vers un Axe Nord-Sud

Se fondant sur le fédéralisme, avec sa soif « d’espace » et « d’identité », les européistes ont formulé leurs orientations en matière de politique mondiale. L’Europe retrouvant son « unité culturelle » devenait selon eux apte à renouer avec l’idée impériale et à réhabiliter la force européenne. Devenant puissance “de la terre”, elle se devait selon cette optique combattre les puissances “de la mer” (Grande Bretagne et États-Unis), la chute de l’URSS constituant à l’autre pôle « une délivrance pour l’Europe ». Dans le droit fil des conceptions européistes, la politique extérieure de l’Europe, devait ici relever du ressort d’une autorité européenne indépendante.
La politique mondiale de l’Europe ne devait pas dans ce cadre se limiter aux confins proches, mais envisager d’autres continents, comme ses prolongements naturels. Ces orientations furent développées en France, par Caillaux (5), « l’apôtre du rapprochement franco-allemand et de l’Eurafrique », par A. Sarraut qui en 1921 déclara l’Afrique « bien commun de tous les Européens ». René Viard proposa pour sa part le concept « d’Eurafrique » qui fut reprise par Anton Zischka, son livre traduit en français fut préfacé par “l’européiste intégral” Francis Delaisi. [Voir dans Lectures, le compte-rendu de l’ouvrage]
L’investigation proposée par Bernard Bruneteau dessine tout le panorama des idées et propositions “européistes” et leurs correspondances jusqu’à nos jours. Il estime qu’il ne faut pas se laisser aveugler par « une représentation enchantée de l’Europe », ni se contenter d’une « représentation commode et rassurante » de l’européisme. A l’époque étudiée, les intellectuels français ont oublié « tout sens critique » et ont commis une « tragique méprise », qui a contribué à l’acceptation de la défaite, de la collaboration (dans les années 40 il est vrai !).

NOTES
(1) Sur l’idée de la filiation continue ou du passage d’une part importante de la gauche française sur le terrain de la “pensée allemande”, voir Claude DIGEON, La crise allemande de la pensée française 1870-1914, PUF, 1959. « En 1871 la gauche française est belliciste et donc anti-allemande, tandis que la droite cléricale est avant tout conservatrice et pacifique, en 1906 la droite française est devenue nationaliste et anti-allemande, tandis que la gauche, représentée par le jeune parti socialiste est internationaliste et pacifique ». p. 332.
(2) 1648, Traités de Westphalie. Ils « posèrent les bases d’une organisation de l’Europe centrale qui subsista dans ses grandes lignes jusqu’aux conquêtes de la Révolution française et de Napoléon 1er. Ils consacrèrent en particulier l’abaissement des Habsbourg en Allemagne, l’émiettement politique de l’Allemagne, le rôle prépondérant joué désormais par la France en Europe. La France se voyait confirmée dans la possession de Metz, Toul et Verdun; elle recevait la plus grande partie de l’Alsace (sans Strasbourg). L’indépendance des Provinces-Unies et de la Suisse, qui jusqu’alors relevaient nominalement de l’Empire, était reconnue », le Petit Mourre, Bordas, Paris 1990.
(3) Das Sowjetparadies (Le paradis des Soviets). Exposition de propagande nazie au Lustgarden (musée de Berlin) au printemps 1942. Voir : Victor KLEMPERER, Je veux témoigner jusqu’au bout. Journal 1942-1945, Le Seuil, 2000.
(4) Témoignant d’un certain aveuglement (largement partagé) à l’égard de la réalité européenne et des rapports franco-allemands, Pierre Mendès France, publie en 1935 dans l’Europe nouvelle une étude tendant à montrer les « bases d’une politique d’avenir » en matière de relations commerciales franco-allemandes, dans laquelle le jeune député de l’Eure fait de cette spécialisation différentielle « la seule collaboration économique entre deux pays qui soit saine et profitable ».
(5) Joseph Caillaux 1863-1944, président du Conseil en 1911, il dû démissionner en janvier 1912 après des accords passés avec l’Allemagne sur le Congo français. Arrêté par le gouvernement Clemenceau en 1917, il fut condamné par la Haute Cour de justice pour aide involontaire à l’ennemi en 1920, il fut amnistié quelques années plus tard.

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