I. Les conceptions économiques des XVIe et XVIIe siècles qu’on regroupe sous la dénomination : “mercantilisme”

d’après Pierre Deyon, Le mercantilisme  (*) et des extraits de textes  de Montchrestien

Les premières conceptions modernes de l’économie politique se constituent en France en relation avec l’extension des formes marchandes. Au plan politique, cette extension pose pour les gouvernants et les théoriciens la nécessité de canaliser les nouveaux phénomènes, encadrer leur mouvement. C’est ce qu’exposent du XVIe au XVIIIe siècles les premiers grands théoriciens de l’économie politique que la postérité nous a fait connaître sous le nom de “mercantilistes”.

Ce sont les Physiocrates, puis Adam Smith qui, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, forgeront le vocable de “ mercantilisme” pour critiquer leurs conceptions. Le mercantilisme a donc été caractérisé et baptisé par ses adversaires, en dénaturant pour partie le contenu de leurs conceptions de minorer leurs apports, plus spécialement pour ce qui touche à l’analyse du développement d’ensemble du système manufacturier et agricole, et au rôle directeur de la puissance étatique dans le développement de l’économie d’une nation.

Les critiques de ce courant de pensée ne mettent l’accent que sur des aspects partiels, afin de discréditer leur conception d’ensemble : on leur reproche d’identifier la richesse nationale et le volume de l’argent en circulation, ou de défendre de façon étroite l’autosuffisance économique de la nation l’encontre de toute importation de produits étrangers. Pour les courants libéraux, l’intervention de l’État comme assurant l’équilibre indispensable de la balance commerciale est estimée contraire à la bonne marche des échanges libres.

Du XVIe au XVIIIe siècle, aucun des théoriciens que l’on range sous la catégorie de “mercantilisme” ne s’est déclaré mercantiliste, il n’existe pas de véritable “école” ni de définition commune de ses caractères fondamentaux. Ce terme ne peut ainsi servir à caractériser l’ensemble des pratiques d’intervention économique qui se sont développées dans l’Europe moderne depuis le milieu du XVe siècle jusqu’au début de la révolution industrielle. On peut cependant chercher à caractériser ce courant, en portant l’accent sur les nouvelles formes de mise en œuvre de l’économie qu’il a suscitées sur les ruines des particularismes féodaux, sur le développement des forces productives modernes, et plus généralement sur le développement capitaliste.

Si l’on suit Pierre Deyon, la signification historique et théorique du “mercantilisme”, on pourrait dire que c’est une doctrine, et une pratique, de l’économie, conduite par des États nationaux du XVe au XVIIIe siècles, ou, une étape historique du développement des économies nationales, à l’époque du capitalisme commercial et de la formation du marché intérieur. Ce que l’on va développer en deux parties distinctes et liées : — les conditions historiques qui conduisent au développement des pratiques dites “mercantilistes” ; — les éléments théoriques qui se construisent sur la base de ces pratiques.

Des antécédents médiévaux aux politiques interventionnistes (XVIe-XVIIe siècles)

Les Communes bourgeoises du Moyen Age ont légué à l’État moderne une tradition d’intervention dans la vie économique et sociale. La réglementation des économies urbaines obéissait à des impératifs, que l’on retrouvera dans la politique économique des États européens. Déjà au Moyen Age, des magistrats municipaux et certains Princes, notamment en Italie, veillaient au ravitaillement des villes en produits alimentaires et en matières premières, base de toute son activité économique. Il y avait aussi la volonté de protéger le commerce et la richesse du pays, en évitant les sorties d’argent. Dans le cadre d’une politique intéressant cette fois l’ensemble d’un État, on va retrouver les mêmes préoccupations.

Dès 1381 le Parlement anglais oblige les marchands étrangers à réemployer en achats sur le marché anglais la moitié, puis la totalité de leurs ventes. En France, Louis XI exprime son inquiétude à propos des sorties d’or et d’argent, « d’où peut s’ensuivre la totale ruine et destruction du royaume ». L’interventionnisme étatique répond à la fois aux intérêts de quelques grands marchands et aux besoins financiers du roi. Dans les cahiers du Tiers État, et souvent dans les cahiers communs des trois Ordres, on trouve le même souci d’une politique nationale soutenant le commerce, les manufactures, la marine, et contrôlant le mouvement des monnaies. Il y a une certaine convergence entre les visées du pouvoir et celles des classes liées à la production et au commerce, la conscience d’une certaine communauté d’intérêts.

Un texte de l’époque indique : « Par l’arrêt de l’importation des marchandises fabriquées à l’étranger, et qui pourraient l’être chez nous, par la restriction de l’exportation à l’état brut de nos laines, peaux et autres produits, par la venue […] d’artisans fabriquant des marchandises susceptibles d’être exportées et par l’apposition sur elles, […], du sceau de la ville, je pense que nos cités pourraient bientôt retrouver leur ancienne richesse. »

Le projet d’une politique économique au bénéfice de la nation va de pair avec le développement de la conscience qu’un bien commun économique se développe dans le cadre de la nation, et qu’il implique un renforcement du rôle de l’État. Les grandes monarchies du XVIe siècle, avec plus ou moins de bonheur, s’engagent dans la voie de l’interventionnisme économique, qui concerne tant la balance commerciale et les mouvements internationaux des monnaies que le développement des manufactures. Il s’agit d’abord d’une suite d’interventions dans la pratique, sur la base desquelles se constitue, à travers bien des tâtonnements, une première science des richesses, qui exprime à sa façon la possibilité pour les hommes de maîtriser les conditions de développement de la richesse pour eux et pour le pays.

Les gouvernements attachent une attention particulière aux mouvements monétaires entre nations qui s’exposent dans la balance commerciale. Partout on veut mettre fin aux sorties de numéraire, en restreignant les importations de produits à forte valeur. Mais à l’époque il est difficile de surveiller le mouvement du commerce, au niveau des frontières, des ports, le gouvernement dispose de peu d’agents et de lents moyens de transmission. Par ailleurs les négociants invoquent la nécessité de certaines importations indispensables aux fabrications françaises ou qui sont nécessaires à certaines réexportations. Les velléités gouvernementales de contrôle sont limitées et parfois trop arbitraires.

Il est en revanche plus facile de susciter de nouvelles productions et de leur accorder des privilèges contre les concurrents étrangers. En Angleterre, en France, la Couronne accorde ainsi des subventions aux manufacturiers qui lancent des fabrications. C’est sans doute en France que cette intervention directe du pouvoir monarchique se fait la plus systématique, annonçant la pratique des manufactures royales de l’époque d’Henri IV ou de Louis XIV. François 1er crée à Fontainebleau une manufacture royale de tapisserie. Henri II confie à un Bolognais, la fabrication des glaces à la vénitienne, avec un monopole de dix ans. Catherine de Médicis continue à protéger la soierie d’Orléans et de Tours. À côté des subventions en argent, les souverains disposent de tout un arsenal de mesures prohibitionnistes et de taxations pour mettre les fabrications nationales à l’abri de la compétition étrangère. En France, les restrictions imposées à la libre importation concernent d’abord les produits de luxe, les draps d’or et d’argent, les satins et damas. Mais, aux États généraux de 1576, le Tiers demande l’exclusion de tous les manufacturés étrangers. En 1581, pour la première fois un tarif général d’entrée est imposé à toutes les frontières.

Un caractère plus général de l’intervention étatique dans l’économie du XVIe siècle mérite de retenir l’attention, c’est son caractère unificateur : unification de la production par rapport aux besoins nationaux, unification du marché intérieur. Dans toute l’Europe occidentale, le pouvoir s’efforce, avec un succès inégal, de faciliter les relations à l’intérieur des États, de réduire les péages et taxes intérieures, d’organiser les postes. Cependant, des entraves internes à la libre circulation des hommes et des marchandises demeurent innombrables, aucun État n’étant assez puissant, ni assez affranchi des formes féodales, pour donner à l’intervention de l’État l’indispensable continuité.

Ces initiatives sont encore des mesures de circonstance, des entreprises temporaires, et les idées et “recettes” utilisées ne constituent pas encore une doctrine cohérente, mais leur convergence, leur inspiration dominante dégage progressivement les éléments d’un plan d’ensemble et annonce les grands projets économiques du siècle suivant.

Le mercantilisme au XVIIe siècle : l’exemple français

En fait, seules la France et l’Angleterre furent capables de mener au XVIIe siècle une politique économique cohérente et d’une relative efficacité.

L’âpreté des compétitions internationales dans lesquelles se trouvent engagés les deux pays excitèrent le nationalisme économique. Cela concernait en relation avec l’Espagne, le monopole du commerce des épices orientales, le marché des manufacturés textiles, le bénéfice de la navigation. Plus tard, la concurrence des marchands des Provinces-Unies dans les ports et dans les régions atlantiques françaises, vont indigner Colbert, la guerre de 1672 ne fut à ses yeux que le couronnement de toute une persévérante contre-offensive industrielle et commerciale.

Toutes ces guerres et luttes présentent d’ailleurs à côté de leurs aspects militaires, des aspects tarifaires, et commerciaux. Et en retour, les efforts financiers imposés aux États par les guerres justifient toujours plus l’intervention des gouvernements dans les activités économiques.

Les progrès de la pratique interventionniste sont également facilités par la modernisation de l’appareil d’État. En France, la réforme tarifaire de 1664 permet d’avoir une vision plus nette de la balance commerciale, des bureaux se constituent peu à peu sous l’autorité du Contrôleur général, ils permettent de suivre mieux les fluctuations des échanges.

Des données conjoncturelles donnent une justification supplémentaire aux thèses interventionnistes: la baisse prolongée des prix, les crises périodiques (1), les difficultés des trésoreries publiques. Les financiers et les ministres sont contraints de s’intéresser à l’équilibre des échanges commerciaux, qui conditionne la prospérité et la circulation des monnaies, intermédiaire indispensable du prélèvement fiscal. Le fait qu’un certain nombre de bras ne trouvent plus à s’employer, la misère, entretiennent et multiplient les risques de séditions populaires. Hier comme aujourd’hui, la crise économique pour des raisons politiques et sociales conduit à la nécessité d’une intervention de l’État, l’effort de Colbert est en ce sens un plan de reconstruction, de relèvement national, tout autant qu’un service du Roi.

En France, après Bodin, les œuvres de Laffemas, Montchrestien, Richelieu lui-même, ont directement inspiré Colbert.

Barthélemy de Laffemas, ministre du commerce sous Henri IV, est le premier, au lendemain du désastre des guerres de Religion, qui se fait l’apologiste du travail créateur et l’adversaire de la léthargie économique qui menaçait la France. Les écrits de son fils, Isaac, puis ceux de Montchrestien, achèvent de faire entrer ses idées dans le domaine public.

Colbert pour sa part, a formulé dans sa correspondance les principes des conceptions qui consistent à attirer l’argent dans le royaume, et empêcher qu’il en sorte.

« Il faut augmenter l’argent dans le commerce public en l’attirant des pays d’où il vient, en le conservant au-dedans du royaume, empêchant qu’il n’en sorte et en donnant des moyens aux hommes d’en tirer profit […]… il n’y a que le commerce seul et tout ce qui en dépend qui puisse produire ce grand effet. »

Pour cela, Colbert procède à un nouvel aménagement des tarifs douaniers, qui permet d’importer sans les taxer les marchandises qui servent aux manufactures françaises et taxer celles qui sont déjà travaillées à l’étranger :

« il faut décharger les entrées des marchandises, qui servent aux manufactures du dedans du royaume, charger celles qui demeurent manufacturées, décharger entièrement les marchandises du dehors, qui ayant payé l’entrée, sortent pour le dehors, et soulager les droits de sortie des marchandises manufacturées au-dedans du royaume ».

L’arme essentielle de cette compétition internationale, est pour Colbert le développement de la marine, la multiplication des compagnies de commerce  et des manufactures. Arsenaux, fonderies de canons, manufactures de dentelle, de bonneterie, de bas de laine et de soie, draperie de luxe ou draperie légère, compagnies commerciales, bénéficient tour à tour de son exigeante protection. Mais, l’écart est grand entre les ambitions et les résultats, et bien des manufactures, bien des compagnies disparurent avant même la mort du ministre. De nombreux obstacles se sont opposés à ses entreprises : la réticence des marchands (2) à participer à des compagnies semi-publiques, leur goût excessif pour les placements dans les affaires de finance, la terre ou l’affermage de charges publiques, l’insuffisance du système de crédit en France, la déflation internationale des activités et des prix, l’indigence de la paysannerie et l’absence d’un vaste marché intérieur.

L’œuvre de Colbert a suscité de son vivant, puis après sa mort, de violentes oppositions. Il a été la cible de pamphlets, et, dès le lendemain de sa mort, publiquement critiqué. Boisguilbert et les économistes français du XVIIIe lui reprochent d’avoir négligé l’agriculture, source de toute richesse, de l’avoir sacrifiée au profit des manufactures. Selon eux, Colbert aurait soutenu une politique de pain à bon marché, pour abaisser les prix de revient. Ce qui est inexact. La baisse exceptionnelle des prix agricoles en France de 1662 à 1687 correspond à un mouvement international, sensible sur tous les marchés d’Europe occidentale. On reproche aussi à Colbert, à juste titre ou non, de ne pas s’être dégagé comme en Angleterre des traditions réglementaires en matière de circulation et de négoce des grains et de n’avoir pas développé de politique agricole. Et encore de n’avoir pas pris en compte le caractère multilatéral des échanges ni fait confiance au libre développement du marché.

De la pratique interventionniste à la théorisation

Aucun ministre ne s’est proclamé mercantiliste, aucun économiste n’a eu le sentiment d’appartenir à une école, d’adhérer à une doctrine cohérente, définie par des maîtres et codifiée dans une bible.

C’est seulement avec les transformations économiques du XVIe siècle, que naissent leurs réflexions fécondes. Les phénomènes monétaires et sociaux, qui affectent alors l’Europe, sont si étonnants, qu’ils inquiètent les contemporains, entretiennent leur activité spéculative. C’est d’abord l’élargissement prodigieux des limites du monde connu, puis l’ouverture de nouveaux marchés aux entreprises de l’économie européenne, la croissance sur le vieux continent de nouvelles métropoles financières.

Et bientôt pour certaines populations, une modification brutale de leurs conditions de vie. La crise économique, la baisse, des prix qui atteignent l’Europe dans le courant du XVIIe siècle n’interrompent pas ce mouvement intellectuel, mais lui donnent une forme plus ordonnée.

En France, ce sont surtout des magistrats, des ministres, des hommes politiques, qui ont participé, plus nombreux que les marchands et manufacturiers, aux premiers efforts de réflexion théorique. L’écrivain le plus prolixe est Colbert lui-même, dont les longs mémoires sont de véritables ouvrages de vulgarisation, à l’intention de ses collaborateurs, intendants et magistrats. En Angleterre la littérature économique présente le même aspect à la fois pratique et théorique, mais la participation des hommes d’affaires à cette réflexion collective est plus fréquente et plus régulière.

Les conceptions que l’on a qualifiées de “mercantilistes” expriment dans tous les pays une double volonté, recherche de puissance et de développement de la richesse. Il n’y a plus de place pour les princes sans le sou et les États pauvres. Il n’y a plus de place pour les États incapables de mobiliser des armées et des flottes nombreuses. « Il est impossible de faire la guerre sans hommes, d’entretenir des hommes sans solde, de fournir à leur solde sans tributs, de lever des tributs sans commerce » écrit Montchrestien.

Il s’instaure une solidarité de fait qui conduit la monarchie à s’intéresser aux entreprises des marchands et des manufacturiers. La communauté d’intérêt entre l’État et les principales classes liées au développement économique constitue un puissant facteur d’unification nationale, et donne à la chose publique, à la raison d’État une dimension supplémentaire. dans une nation, le lien entre les individus et les classes n’est plus uniquement de nature politique ou religieuse, mais aussi de nature économique.

Cette recherche de puissance et d’unité fournit aussi, aux rivalités entre puissances, de nouveaux motifs. Aux guerres religieuses, aux guerres dynastiques se juxtaposent et se mêlent les conflits nés des concurrences commerciales : « Les marchands étrangers […] sont des pompes qui tirent […] hors du royaume […] la pure substance de vos peuples. Ce sont sangsues qui s’attachent à ce grand corps [de la France], tirent son meilleur sang et s’en gorgent ».

On le voit, d’après cette citation de Montchrestien, l’élargissement des pratiques commerciales, le développement de ce que l’on pourrait nommer, toutes proportions gardées, une “mondialisation” du marché, conduisent à se préoccuper tout à la fois de la protection des productions nationales vis à vis de la concurrence étrangère, et de leur développement. Cette préoccupation va s’organiser autour d’un programme douanier et manufacturier, qui aboutit à une exaltation de l’esprit d’entreprise et du travail créateur.

Le programme douanier, les taxes qui frappent les importations de marchandises manufacturées, les barrières douanières, ne représentent cependant qu’une condition préalable au développement de l’économie productive. Les manufacturiers, les marchands, inspirés et soutenus par l’État, apparaissent comme des agents de la prospérité commune et de la puissance publique.

L’apologie du commerce et de ses bienfaits constitue alors un thème banal. On vise à combattre une tradition de méfiance et de répugnance à l’égard de l’activité commerciale et du profit. La monarchie française conserve cependant quelque prudence, car elle est tenue de ménager les ordres privilégiés et la noblesse. Colbert vante les mérites du commerce, mais se méfie en même temps de la tendance des marchands à ne considérer que leur intérêt privé. Il n’entend favoriser leurs affaires qu’après les avoir soumises à des règlements et à des contrôles sévères. D’autres théoriciens exaltent le négociant lui-même comme un type d’homme nouveau : « Les marchands sont plus qu’utiles en l’État et leur souci de profit qui s’exerce dans le travail et l’industrie fait et cause une bonne part du bien public. Pour cette raison on leur doit permettre l’amour et la quête du profit. » De l’exaltation du travail productif, on passe ainsi insensiblement à la légitimation du profit.

La conception d’un cycle d’ensemble de l’économie d’une nation

 On trouve dans la littérature mercantiliste des comparaisons empruntées à l’anatomie et à la physiologie du corps humain. Les espèces monétaires représentent le sang, dont la circulation donne la vie à tout l’organisme, et aux différentes classes ou ordres de la société, membres d’un État. Ces analogies préparent les progrès de la compréhension du processus de production et de distribution des richesses dans l’ensemble de la nation. On verra comment les Physiocrates développeront cette vision des choses.

La balance du commerce

La politique mercantiliste cherche à assurer un excédent des exportations sur les importations, comme seul moyen pour un pays dépourvu de minerais (argentifère et aurifère) d’attirer l’argent (métaux précieux), indispensables à la prospérité de la nation et à la puissance de l’État, dans les nouvelles conditions de l’économie mondiale (généralisation de la production marchande).

Un élément important des conceptions dites mercantilistes, le plus controversé, concerne ainsi ce que l’on a nommé la “balance du commerce”, c’est-à-dire la conviction qu’une action concertée, dirigée par l’État, doit permettre l’équilibre positif de cette balance, assimilée à une source de prospérité et de puissance pour la nation, puisque l’or et l’argent sont considérés comme la mesure de toute richesse (3). Les exportations de produits manufacturés par les Compagnies de commerce conduisent à faire rentrer une abondance de monnaie (4). Bien comprise, cette permanente préoccupation fait la réalité et l’unité des conceptions interventionnistes.

On a reproché aux mercantilistes cette confusion entre l’abondance de monnaie et la richesse matérielle elle-même. Mais cette accusation repose sur des citations tronquées, tirées de leur contexte. En réalité, beaucoup considéraient qu’une nombreuse population industrieuse, un sol fertile sous un climat favorable, des manufactures et une marine active, étaient les véritables sources de la richesse. La notion de “balance du commerce” permettait de réunir et de concilier l’obsession monétaire du pouvoir, la volonté de développement de la production, l’ambition matérielle des sujets. Toutes les considérations, toutes les propositions visaient ainsi à unifier les différentes classes autour du souverain, favoriser l’autosuffisance de l’économie nationale, la développer, par la création d’entreprises manufacturières et commerciales.

Les économistes libéraux se moqueront des naïvetés de la théorie mercantiliste du commerce, son ignorance de certains mécanismes régulateurs de l’économie marchande, librement développée. En réalité, ces économistes “mercantilistes” avaient compris que le commerce extérieur était à l’époque la source essentielle d’enrichissement et d’accumulation d’argent, susceptible de se transformer en capital (à investir dans la production). La difficulté des communications, l’inélasticité de l’offre et de la demande sur bien des marchés internationaux, la fréquence désordonnée des mutations monétaires, et les entraves de toutes sortes, apportées partout à la circulation des espèces, rendaient aléatoires les automatismes que les libéraux ont célébrés avec un bel optimisme.

Les défenseurs du mercantilisme et de la doctrine de Colbert, souvent protégés et encouragés par l’administration, prolongeront jusqu’au milieu du XVIIIe siècle l’enseignement de ce courant, mais l’adapteront aux conditions nouvelles.

Les critiques à l’égard de la conception interventionniste

Les critiques les plus vives furent adressées à Colbert dès le début de son administration et se poursuivirent tout au long du XVIIIe siècle, avec des motifs très divers. Beaucoup de marchands (et de fabricants marchands) se méfiaient des compagnies à monopole, dirigées de Paris par quelques favoris et conseillers du ministre. Ils se plaignaient des représailles douanières de la Hollande et de l’Angleterre, peu à peu ils en sont venus à réclamer une modération des tarifs et une plus grande liberté d’entreprise.

Développant les critiques de Fénelon, et surtout de Boisguilbert, l’opposition aristocratique et/ou agraire, rendait la politique “mercantile” responsable de la baisse des revenus agricoles à la fin du siècle de Louis XIV, qui aurait ruiné le royaume. Cette opposition voyait dans le mercantilisme l’expression économique du règne de “vile bourgeoisie”, qui avait sacrifié les intérêts des agrariens au profit de “l’égoïsme” des marchands. Les impôts excessifs et mal répartis, les aides et les douanes intérieures auraient diminué la demande, qui alimentait le développement des produits agricoles. Il fallait, selon eux, pour porter la production agricole à son niveau le plus élevé, libérer les marchés, permettre l’exportation des grains, ainsi la prospérité agricole pourrait s’étendre naturellement à toute la nation.

Fondée sur la production agricole, indiquait Boisguilbert, qui dépassait la stricte critique du mercantilisme, et annonçait les analyses de Quesnay, il existe une solidarité fondamentale entre toutes les activités économiques et toutes les professions, les revenus gagnés dans un secteur offrent des débouchés aux produits d’un autre secteur. La circulation des produits et des revenus est la condition essentielle de la prospérité.

Deux grandes catégories de revenus  — ceux qui viennent des propriétés foncières (qu’elles soient seigneuriales ou non), et, — ceux qui viennent de l’industrie, circulent dans la société et mettent en rapport, les consommateurs et les producteurs : laboureurs, marchands et manufacturiers. La création de la richesse repose sur le libre mécanisme des prix qui conduisent à ce que, dans l’échange, les deux parties tirent profit, et les fins égoïstes des individus s’harmonisent et concourent à l’intérêt général. Il faut donc laisser jouer ces lois naturelles :

« Il n’est pas question d’agir, mais il est nécessaire de cesser d’agir avec une grande violence que l’on fait à la nature […] aussitôt cette même nature mise en liberté […] rétablira le commerce et la proportion de prix entre toutes les denrées. »

Les Physiocrates, Adam Smith, systématiseront ces critiques. Quesnay reprend la plupart des critiques de Boisguilbert. Il reproche à Colbert et à ses successeurs d’avoir délaissé l’agriculture, de n’avoir songé qu’aux manufactures et au commerce extérieur. Adam Smith, pour sa part, dans la Richesse des nations, condamne  le « système mercantile » qui, par l’intervention du gouvernement dans la vie économique, détourne les capitaux des emplois les plus productifs vers lesquels ils se seraient spontanément dirigés (5).

L’école libérale en économie, qui veut que l’on donne toute liberté aux lois de l’économie marchande, prolonge la critique. Le système est considéré comme néfaste et absurde, hors de la science économique. On dénonce l’obsession de la « balance du commerce » et la réglementation qui freine la liberté des échanges.

Les défenseurs du principe interventionniste

Au milieu du XIXe siècle, des défenseurs du mercantilisme, se manifestent, notamment en Allemagne. En 1841, le Système d’Economie politique de Frédéric List réclame l’intervention de l’État pour constituer ou développer le marché intérieur, et assurer à chaque nation son droit à l’industrialisation et à la prospérité. En 1884, G. Schmoller dans son Essai sur la signification historique du mercantilisme, établit que ce système constitue un élément essentiel du processus d’unification nationale, une étape dans la constitution d’une économie cohérente. Parti du colbertisme pour trouver un écho en Allemagne, la défense des conceptions mercantilistes fera retour en France à la fin du XIXe siècle, avec Paul Cauwès, et la renaissance d’une théorie de “l’économie nationale”, nouveau nom donné à ce qui constituait, de fait, l’économie politique, au sens étymologique du terme.

A cette époque, la dépression économique qui sévit de 1873 à 1896 entraîne, en France et en Angleterre, ce regain d’intérêt. Les échecs du libre-échange rehaussent le prestige des conceptions qu’Adam Smith, Jean-Baptiste Say et Ricardo avaient condamnées. Ce sera plus vrai encore après la Première Guerre mondiale. La disparition du système de l’étalon or et des mécanismes autorégulateurs qu’il permettait, la renaissance des prétentions à l’autosuffisance économique des nations, contribuent à multiplier les ouvrages consacrés à ce sujet. On exalte Colbert. Après 1929, en pleine dépression économique mondiale, E. F. Heckscher (Suédois) publie son grand ouvrage le Mercantilisme (1931-1932). Pour lui le mercantilisme est avant tout un « système de pouvoir » et une politique d’unification nationale. Le souci de l’État et de la nation, étant au cœur de l’effort mercantiliste.

A chaque nouvelle crise, on constate de la même façon, une réévaluation positive des théories mercantilistes ou du colbertisme.

Près de deux siècles après la sentence rendue par A. Smith, la question de la survivance de préoccupations interventionnistes demeure ainsi posée. Car l’expérience a prouvé, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la non pertinence des théories libérales de la division internationale du travail et de l’équilibre automatique des balances de paiement, face au déchaînement des rivalités commerciales. Ce qui a conduit, dès la fin du XIXe siècle à la résurgence périodique de politiques protectionnistes.

Après la nouvelle grande crise de l’économie capitaliste au plan mondiale, où en est-on ?

(*) Question d’histoire, Flammarion,

NOTES

(1) Ces crises n’ont pas le même caractère que les crises de surproduction capitaliste. On les caractérise comme “crises d’Ancien Régime”.

(2) Six grands corps des marchands de Paris ont plaidé pour la liberté du commerce et l’abaissement des tarifs institués en 1654. Le même attachement à la liberté du commerce suscitait la méfiance à l’égard de la réglementation minutieuse des fabrications.

(3) En outre, pour mettre en mouvement l’économie, assurer les échanges, un stock fluide et abondant d’espèces monétaires devait pouvoir circuler à travers le pays. Ce qui rend compte de l’importance accordée à la balance du commerce.

(4) Dans le commerce intérieur, le troc, les compensations par simple comparaison des livres de commerce, ne pouvaient se dispenser du recours à l’or et à l’argent, pour régler périodiquement les soldes. Il n’existait en effet en France aucune banque de dépôt, comparable aux banques hollandaises, capable d’effectuer par virement de compte à compte toutes les opérations du commerce, et jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la circulation intérieure des lettres de change tarda à se généraliser. C’est encore en métaux précieux, « en bonnes espèces » qu’il fallait régler les impôts du roi, et ses receveurs refusaient, même des plus pauvres, les monnaies de cuivre ou de billon. L’entreprise militaire et la diplomatie ne pouvaient pas non plus se passer de l’or et de l’argent, nerfs de la guerre et source de toute puissance. Dans le négoce international, circulaient entre Londres, Venise, Séville, Lyon, Paris, Anvers, Amsterdam, des lettres de change, mais là non plus il n’était pas possible de se passer de stocks importants de métaux précieux.

(5) David Hume, est plus nuancé et tient mieux compte des conditions concrètes. Ses Essais économiques (1752) comportent à la fois une justification historique et une réfutation du mercantilisme. Ils montrent l’importance du commerce extérieur comme stimulant de l’économie et source du progrès manufacturier en Europe occidentale. Mais il expose aussi une conception de l’équilibre automatique des échanges. Il soutient que l’abondance d’or et d’argent est indifférente à un État, puisque cette abondance provoque automatiquement une hausse des prix, un progrès des importations et un recul des sorties. Inversement une nation qui perd une partie de ses métaux précieux voit baisser ses prix intérieurs, et augmente ses ventes à l’étranger. Ainsi est rétabli l’équilibre et arrêtée l’hémorragie monétaire.

 

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