{"id":927,"date":"2018-05-02T11:35:56","date_gmt":"2018-05-02T09:35:56","guid":{"rendered":"http:\/\/lunipop.fr\/?p=927"},"modified":"2018-05-02T11:35:56","modified_gmt":"2018-05-02T09:35:56","slug":"emmanuel-faye-heidegger-lintroduction-du-nazisme-dans-la-philosophie-2005","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lunipop.fr\/?p=927","title":{"rendered":"Emmanuel Faye,  Heidegger, l\u2019introduction du nazisme dans la philosophie (2005)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La plupart des critiques adress\u00e9es \u00e0 l\u2019ouvrage d\u2019Emmanuel Faye ne portent pas sur le fond. Parmi celles-ci, il en est une qui circule de bouche \u00e0 oreille. Il est reproch\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur d\u2019\u00eatre un sp\u00e9cialiste de Descartes, et non de Heidegger. Autrement dit, il aurait d\u00fb s\u2019abstenir de s\u2019affronter au \u201cma\u00eetre\u201d, seuls les disciples sur lesquels s\u2019est r\u00e9pandue la lumi\u00e8re divine \u00e9tant autoris\u00e9s \u00e0 interpr\u00e9ter les facettes obscures de sa pens\u00e9e (1). L\u2019auteur de ce compte-rendu n\u2019est sp\u00e9cialiste ni de l\u2019un ni de l\u2019autre de ces auteurs, il s\u2019int\u00e9resse seulement \u00e0 la question du fascisme, \u00e0 ce qu\u2019elle implique quant au rapport au politique et aux modes d\u2019an\u00e9antissement de la conscience. \u00e0 ce titre, le livre d\u2019Emmanuel Faye lui apporte nombre d\u2019\u00e9claircissements.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Emmanuel Faye expose en effet dans son ouvrage la relation entre la pens\u00e9e de Heidegger et le nazisme, la continuit\u00e9 de son engagement et les strat\u00e9gies discursives qu\u2019il met en \u0153uvre en fonction du contexte historique d\u2019ensemble. Sur cette base, il analyse plus particuli\u00e8rement les s\u00e9minaires in\u00e9dits de 1933 \u00e0 1935 qu\u2019il remet en perspective par rapport \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Heidegger, notamment <em>\u00eatre et Temps<\/em> et les \u00e9crits diffus\u00e9s apr\u00e8s 1945. Il reconsid\u00e8re aussi la question des relations intellectuelles entre Martin Heidegger et d\u2019autres penseurs \u00e9minents de la p\u00e9riode nazie, notamment Carl Schmitt, Bauemler, Rothacker, Erik Wolf, Oskar Becker, Rudolf Stadelmann.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Emmanuel Faye met au jour diverses formes de la propagation de l\u2019id\u00e9ologie national-socialiste sous un habillage philosophique. L\u2019implication politique de Heidegger dans le national-socialisme s\u2019inscrit selon lui dans un processus de radicalisation de sa pens\u00e9e bien ant\u00e9rieur \u00e0 1933. D\u00e8s la fin de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, Heidegger a poursuivi sur le long terme une action concert\u00e9e, si besoin \u00e9tait de mani\u00e8re souterraine. Son engagement n\u2019a pas pris fin en 1934 apr\u00e8s sa \u201cd\u00e9mission du rectorat\u201d, bien qu\u2019\u00e0 partir de 1936, il soit entr\u00e9 dans une nouvelle phase. Il s\u2019est poursuivi apr\u00e8s 1945, sous une forme crypt\u00e9e qui a permis un essaimage de sa pens\u00e9e dans diff\u00e9rents domaines, notamment l\u2019histoire. Toujours, selon Emmanuel Faye, les th\u00e8mes heidegg\u00e9riens popularis\u00e9s dans ses \u00e9crits parus apr\u00e8s 1945, notamment \u00ab\u00a0Le tournant\u00a0\u00bb (<em>die Kehre<\/em>), \u00ab\u00a0L\u2019autre commencement\u00a0\u00bb (<em>der andere Anfang<\/em>), ont constitu\u00e9 des leurres qui r\u00e9pondaient \u00e0 un double objectif\u00a0: faire croire pour se disculper \u00e0 un retournement dans son rapport au national-socialisme, et charger l\u2019ensemble de la tradition philosophique occidentale de la responsabilit\u00e9 de l\u2019industrie d\u2019an\u00e9antissement du IIIe\u00a0Reich. L\u2019entreprise s\u2019est perp\u00e9tu\u00e9e, plus particuli\u00e8rement aujourd\u2019hui, par la publication de la <em>Gesamstausgabe<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ne pas se laisser abuser, il faut voir, souligne Emmanuel Faye, que les seules mutations d\u2019importance au cours des ann\u00e9es 1942-1949, rel\u00e8vent d\u2019une motivation strat\u00e9gique. Esquiss\u00e9e alors que se profile la d\u00e9faite du nazisme, elles se pr\u00e9cisent apr\u00e8s celle-ci, qui signifie en m\u00eame temps l\u2019\u00e9chec de son \u0153uvre. Heidegger cependant n\u2019accepte pas cette d\u00e9faite, \u00e0 la fois g\u00e9n\u00e9rale et personnelle. De l\u00e0 les man\u0153uvres et stratag\u00e8mes en vue de faire admettre et diffuser son \u0153uvre dans l\u2019apr\u00e8s-guerre, en en falsifiant les contenus (on peut \u00e0 cet \u00e9gard consulter la fa\u00e7on dont ont \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9s en 1961 les cours sur Nietzsche des ann\u00e9es 1936-1941). S\u2019il y a un tournant chez Heidegger, il est de l\u2019ordre de la falsification et non du revirement de la pens\u00e9e. Une fois sa renomm\u00e9e mondiale assur\u00e9e, \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 1970, il pourra laisser r\u00e9\u00e9diter ses cours tels qu\u2019il les a profess\u00e9s, donnant ainsi \u00e0 lire aujourd\u2019hui son \u0153uvre telle qu\u2019il l\u2019a estim\u00e9e toujours op\u00e9ratoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1923, s\u2019adressant \u00e0 Jaspers, qu\u2019il semblait vouloir entra\u00eener dans ce qu\u2019il nommait leur \u00ab\u00a0communaut\u00e9 de combat\u00a0\u00bb, n\u2019indiquait-il pas\u00a0: \u00ab\u00a0cela exige, une <em>communaut\u00e9 <\/em>invisible\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Emmanuel Faye signale le danger de cette lame de fond qui, plus particuli\u00e8rement en France, s\u2019est empar\u00e9e des esprits, supprimant chez nombre de philosophes et apprentis philosophes toute notion de r\u00e9sistance. Son travail se fonde sur une analyse approfondie des textes dont il restitue le plus souvent l\u2019original allemand. Pour ma part, je rendrai compte ici de fa\u00e7on toute subjective de quelques facettes de ce travail en relation avec mes propres pr\u00e9occupations. Je s\u00e9lectionnerai ainsi quelques th\u00e8mes regroup\u00e9s autour de la question de \u201cl\u2019\u00eatre\u201d tel que le con\u00e7oit Heidegger\u00a0: le combat pour \u201cl\u2019\u00eatre\u201d et la destruction de l\u2019universalisme et de \u00ab\u00a0toute philosophie du moi\u00a0\u00bb, le combat pour \u201cl\u2019\u00eatre\u201d de la communaut\u00e9 allemande et son \u201cespace vital\u201d, l\u2019auto affirmation de \u201cl\u2019\u00eatre\u201d et la question du politique (au fondement de la question ami \/ ennemi). J\u2019ai bien conscience du caract\u00e8re limit\u00e9 de cette s\u00e9lection qui ne saurait rendre compte de l\u2019analyse exigeante des textes, telle que la pratique Emmanuel Faye.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>I \u2014\u00a0La continuit\u00e9 de l\u2019engagement<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Emmanuel Faye lie \u00e9troitement l\u2019engagement politique de Heidegger et sa production intellectuelle. Avant d\u2019en venir aux th\u00e8mes qui me pr\u00e9occupent plus particuli\u00e8rement, je propose de restituer quelques morceaux choisis li\u00e9s \u00e0 cet engagement politico-intellectuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Emmanuel Faye distingue nazisme et hitl\u00e9risme. Selon lui ces deux forces se sont unies dans la m\u00eame entreprise de destruction, mais ne sont pas compl\u00e8tement identifiables. Le nazisme viserait la promotion d\u2019une race pure dans la communaut\u00e9 du peuple et tendrait \u00e0 la discrimination, puis \u00e0 l\u2019\u00e9limination physique de tout ce qui s\u2019y oppose ou s\u2019en distingue. L\u2019hitl\u00e9risme pr\u00e9tendrait avant tout imposer la domination et la possession totale de chacun et de tous, la destruction des consciences par la volont\u00e9 et l\u2019esprit du F\u00fchrer. Dans son analyse, Emmanuel Faye \u00e9tablit que Heidegger participe des deux courants, mais \u00e0 notre avis aussi de courants plus anciens visant \u00e0 l\u2019affirmation mondiale de la \u00ab\u00a0communaut\u00e9 du peuple\u00a0\u00bb allemande.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le radicalisme de Heidegger avant <\/em><em>1933<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heidegger adh\u00e8re au parti national-socialiste le 1er\u00a0mai 1933, le m\u00eame jour que Carl Schmitt. Selon Faye, cette adh\u00e9sion n\u2019exprime pas un ralliement occasionnel d\u2019un homme dont l\u2019\u0153uvre philosophique se serait d\u00e9velopp\u00e9e de mani\u00e8re ind\u00e9pendante. En 1931, il aurait confi\u00e9 \u00e0 un \u00e9tudiant qu\u2019il \u00e9tait convaincu que le national-socialisme \u00e9tait le seul mouvement capable de s\u2019opposer de mani\u00e8re efficace au danger communiste, ce dont l\u2019id\u00e9alisme d\u00e9mocratique se r\u00e9v\u00e9lait incapable. Il indiquait aussi dans une lettre du 30 mars 1933, que son acquiescement \u00e0 la force du processus reposait sur des analyses \u00e9tablies depuis longtemps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s la fin de la premi\u00e8re guerre mondiale, les \u00e9crits d\u2019Heidegger r\u00e9v\u00e8lent la mont\u00e9e en puissance de th\u00e8mes que l\u2019on retrouvera au coeur de ses textes des ann\u00e9es 1933-1935. D\u00e8s 1919, s\u2019appuyant sur Dilthey et Spengler (qui vient de publier le <em>D\u00e9clin de l\u2019Occident<\/em>), et s\u2019inscrivant au sein de la mouvance intellectuelle de tout un groupe de penseurs allemands, il critique, l\u2019universalit\u00e9 comme inauthentique et marque un m\u00e9pris pour l\u2019id\u00e9al d\u2019humanit\u00e9. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1920, il affirme le primat de la pure d\u00e9cision de l\u2019existant face au n\u00e9ant, qu\u2019aucun motif rationnel ne doit \u00e9tayer, qu\u2019aucune pusillanimit\u00e9 au regard de ses effets destructeurs, ne doit arr\u00eater. La d\u00e9cision pure en vue d\u2019une existence \u00ab\u00a0authentique\u00a0\u00bb, qui ne s\u2019autorise que d\u2019elle-m\u00eame, tend \u00e0 nier toute d\u00e9lib\u00e9ration, et ne peut susciter qu\u2019un programme de destruction de la tradition philosophique qui vise l\u2019individualit\u00e9 humaine, ce qu\u2019il \u00e9noncera en 1927 dans <em>\u00eatre et Temps<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les Conf\u00e9rences qu\u2019il prononce en 1925, Heidegger d\u00e9signe d\u00e9j\u00e0 clairement ses adversaires. Il s\u2019agit pour lui de r\u00e9cuser les conceptions \u00e9trang\u00e8res, dont la philosophie cart\u00e9sienne en tant que \u00ab\u00a0philosophie du moi\u00a0\u00bb, mais aussi le n\u00e9o-kantisme, la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Husserl, qui se caract\u00e9riseraient par une perte de l\u2019histoire (<em>Geschichtslosigkeit<\/em>), le mot histoire \u00e9tant ici dot\u00e9 d\u2019une signification anhistorique selon la tradition romantique allemande (notamment Savigny). Ces premi\u00e8res r\u00e9cusations se font au nom de ce qu\u2019il nomme l\u2019effectivit\u00e9 de la vie, qui le conduit \u00e0 affirmer le primat du monde ambiant (<em>Umwelt<\/em>). \u00e0 noter que ce m\u00eame terme de <em>Umwelt <\/em>a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par Ludwig Clauss \u00e0 propos de \u201cl\u2019\u00e2me nordique\u201d, ce dernier appliquant la m\u00e9thode de Husserl \u00e0 la description de l\u2019identit\u00e9 raciale (<em>Artung<\/em>), de l\u2019empreinte (<em>Pr\u00e4gung<\/em>), de la communaut\u00e9 de destin (<em>Schickalsgemeinschaft<\/em>) du peuple. D\u00e8s ces Conf\u00e9rences, on peut d\u00e9gager l\u2019orientation de la pens\u00e9e de Heidegger\u00a0: travailler \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un \u201csol\u201d (<em>boden<\/em>), \u00ab\u00a0s\u2019emparer du pass\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 nous pouvons trouver les racines authentiques de notre existence\u00a0\u00bb, de quoi intensifier les forces vitales de notre propre pr\u00e9sent. Cette qu\u00eate du sol, de l\u2019enracinement authentique, de la lib\u00e9ration des forces vitales, mobilise Heidegger dans son combat pour une vision du monde faussement historique, l\u2019histoire n\u2019\u00e9tant pour lui que \u00ab\u00a0l\u2019advenir que nous sommes nous-m\u00eames\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb ne pouvant valoir que pour d\u00e9signer \u201cnous les Allemands\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Du moi individuel \u00e0 la communaut\u00e9 de destin du peuple<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1927, dans <em>\u00eatre et Temps<\/em>, Heidegger, tout en r\u00e9cusant la cat\u00e9gorie de substance, va substantifier l\u2019infinitif <em>\u00eatre <\/em>et parler d\u00e9sormais de \u201cl\u2019\u00eatre\u201d. Le mot homme jug\u00e9 trop d\u00e9termin\u00e9 est supprim\u00e9, il lui pr\u00e9f\u00e8re le terme plus ind\u00e9termin\u00e9 d\u2019existence. Face \u00e0 cette formulation ambigu\u00eb, le lecteur peut penser qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une description de l\u2019existence individuelle, mais il est question de tout autre chose. La ligne directrice de l\u2019ouvrage vise \u00e0 r\u00e9cuser toute pens\u00e9e de l\u2019universel, toute philosophie de l\u2019individualit\u00e9 humaine. Au <em>moi<\/em>, Heidegger oppose le <em>soi <\/em>(<em>Selbst<\/em>) de l\u2019existant, entendu comme un \u00eatre en commun (<em>Mitdasein<\/em>). Cette authenticit\u00e9 du <em>soi <\/em>n\u2019a rien d\u2019individuel, elle n\u2019est conquise que dans la temporalit\u00e9 et une [pseudo] historicit\u00e9 de l\u2019existence, entendue comme destin (<em>Schicksal<\/em>). Ce destin est lui-m\u00eame un advenir (<em>Geschehen<\/em>) et un sort (<em>Geschick<\/em>). L\u2019existence authentique ne s\u2019accomplit que comme un destin commun dan s\u00a0\u00bbl\u2019advenir de la communaut\u00e9 du peuple\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Faut-il souligner que telles notions correspondent aux formulations national-socialistes de \u00ab\u00a0communaut\u00e9 du peuple\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0communaut\u00e9 de destin\u00a0\u00bb, la <em>Gemeinschaft <\/em>con\u00e7ue comme <em>Schickalsgemeinschaft <\/em>et comme <em>Volksgemeinschaft<\/em>. Selon E. Faye, le v\u00e9ritable projet de <em>\u00eatre et Temps<\/em> tient dans la volont\u00e9 de d\u00e9truire la pens\u00e9e du moi pour laisser place \u00e0 une \u201cindividuation\u201d plus radicale qui ne se r\u00e9alise pas dans l\u2019individu mais dans l\u2019indivisibilit\u00e9 organique du peuple (2). \u00c0 partir de 1933 Heidegger va pr\u00e9senter ses conceptions de fa\u00e7on moins crypt\u00e9e. Il propose aux \u00e9tudiants, en guise de s\u00e9minaire de philosophie un cours d\u2019\u00e9ducation politique national-socialiste, qui va identifier la question fondamentale de la philosophie \u00e0 l\u2019affirmation de soi du peuple et de la race, ce qu\u2019il nomme dans son cours du semestre d\u2019hiver 1933-1934, \u00ab\u00a0les possibilit\u00e9s fondamentales de l\u2019essence de la race originellement germanique\u00a0\u00bb. La raison ou la culture mondialis\u00e9e sont oppos\u00e9es \u00e0 l\u2019enracinement de l\u2019homme dans la tradition \u201chistorique\u201d de son peuple, issu du sang et du \u201csol\u201d. Dans une lettre accompagnant son activit\u00e9 universitaire, il utilise aussi le mot \u201cenjuivement\u201d (Hitler parlera lui des universit\u00e9s \u201cenjuiv\u00e9es\u201d). Ce mot d\u00e9signe la proportion relativement \u00e9lev\u00e9e de professeurs et d\u2019\u00e9tudiants juifs dans les universit\u00e9s et les milieux intellectuels, et au sens large, le lib\u00e9ralisme, la d\u00e9mocratie, le subjectivisme, signes d\u2019une philosophie <em>enjuiv\u00e9e<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>La mise au pas\u00a0\u00bb et le nouveau droit des \u00e9tudiants<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 21 avril 1933. Heidegger est \u00e9lu recteur de l\u2019universit\u00e9 de Fribourg, il s\u2019int\u00e8gre dans le dispositif de la mise au pas (<em>Gleichschaltung <\/em>), dont l\u2019intention directrice est d\u2019ordre racial, il s\u2019agit d\u2019\u00e9carter les non aryens de la fonction publique et notamment de l\u2019universit\u00e9. Cette mise au pas commence avec la loi pour la \u00ab\u00a0reconstitution de la fonction publique\u00a0\u00bb du 7 avril 1933 qui r\u00e9voque les professeurs non aryens. Le 14 avril 1933, Husserl, professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Fribourg, s\u2019\u00e9tait ainsi vu retirer son \u00e9m\u00e9ritat. Pour protester, le pr\u00e9c\u00e9dent recteur avait d\u00e9missionn\u00e9, lib\u00e9rant la place pour Heidegger. En acc\u00e9dant au rectorat moins de dix jours apr\u00e8s la r\u00e9vocation de Husserl, Heidegger accepte ainsi la situation nouvelle de l\u2019universit\u00e9 (on n\u2019a pu faire \u00e9tat d\u2019aucune protestation contre la suppression de l\u2019\u00e9m\u00e9ritat de son ancien ma\u00eetre). Heidegger va se r\u00e9v\u00e9ler un acteur d\u00e9cisif de la mise en place d\u2019un des principaux volets de la \u00ab\u00a0mise au pas\u00a0\u00bb, le principe du F\u00fchrer dans les universit\u00e9s du pays de Bade.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ses relations avec les associations d\u2019\u00e9tudiants, on d\u00e9couvre une autre facette de son activit\u00e9. \u00c0 l\u2019universit\u00e9 de Fribourg le nouveau recteur Heidegger pr\u00e9voit de faire entrer en vigueur le nouveau droit des \u00e9tudiants. Seule la corporation des \u00e9tudiants allemands (dont les dirigeants sont membres du parti), est alors reconnue dans le nouveau droit, l\u2019association des \u00e9tudiants juifs a \u00e9t\u00e9 contrainte de se dissoudre. Pour donner un aper\u00e7u de l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit de ces associations, on peut relever de quelle fa\u00e7on ils participent en 1933 \u00e0 une campagne antis\u00e9mite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A partir du 12 avril, une affiche antis\u00e9mite r\u00e9dig\u00e9e en caract\u00e8res gothiques rouges sur fond blanc avait \u00e9t\u00e9 placard\u00e9e dans les universit\u00e9s du Reich. Elle s\u2019intitulait \u00ab\u00a0Contre l\u2019esprit non allemand\u00a0\u00bb. Peu apr\u00e8s s\u2019\u00e9taient multipli\u00e9s des autodaf\u00e9s d\u2019ouvrages cens\u00e9s repr\u00e9senter cet esprit non allemand. Le 20 juin 1933 est annonc\u00e9 un \u00ab\u00a0autodaf\u00e9 symbolique de la litt\u00e9rature de souillure et de salissure\u00a0\u00bb (<em>Schmutz und Schundliteratur<\/em>). Le jour pr\u00e9vu, le recteur Heidegger prononce ces mots\u00a0: \u00ab\u00a0Flamme, annonce-nous, \u00e9claire nous, montre nous le chemin d\u2019o\u00f9 il n\u2019y a plus de retour\u00a0\u00bb, il prononce \u00e0 cette occasion l\u2019\u00e9loge de la corporation \u00e9tudiante, parlant du \u00ab\u00a0concept de la libert\u00e9 des \u00e9tudiants allemands\u00a0\u00bb qui \u00ab\u00a0est maintenant reconduit \u00e0 sa v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la publication qui lui est consacr\u00e9e, en face du discours de Heidegger, on peut lire l\u2019affiche contre \u00ab\u00a0l\u2019esprit non allemand\u00a0\u00bb. En voici quelques passages significatifs\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">1.\u2002Le langage et l\u2019\u00e9criture sont enracin\u00e9s dans le peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le peuple allemand porte la responsabilit\u00e9 de ce que sa langue et son \u00e9criture sont l\u2019expression pure et non falsifi\u00e9e de son \u00eatre-peuple (<em>Volkstum<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">7.\u2002Nous entendons proscrire le juif en tant qu\u2019\u00e9tranger, et nous voulons prendre au s\u00e9rieux l\u2019\u00eatre-peuple. C\u2019est pourquoi nous exigeons de la censure\u00a0: que les \u0153uvres juives soient publi\u00e9es en langue h\u00e9bra\u00efque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">11.\u2002Nous exigeons la s\u00e9lection des \u00e9tudiants et des professeurs en fonction de l\u2019assurance \u00e0 penser selon l\u2019esprit allemand.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e9f\u00e9rences de la corporation des \u00e9tudiants au langage et \u00e0 l\u2019\u00eatre-peuple ne sont pas sans rapport avec les positions de Heidegger qui parlait dans son discours du rectorat de \u00ab\u00a0l\u2019homme occidental\u00a0\u00bb qui, \u00e0 partir d\u2019un \u00eatre-peuple (<em>Volkstum<\/em>), et par la force de sa langue (<em>Sprache<\/em>), se dresse pour la premi\u00e8re fois contre l\u2019\u00e9tant dans sa totalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La d\u00e9fense de la libert\u00e9 de l\u2019Universit\u00e9\u00a0?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a pu avancer que Heidegger avait d\u00e9fendu l\u2019Universit\u00e9 contre l\u2019emprise nazie. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un mythe. S\u2019il a pu d\u00e9fendre l\u2019affirmation de soi de l\u2019universit\u00e9 allemande, il convient de saisir la signification de cette formulation. Deux jours apr\u00e8s son adh\u00e9sion au parti nazi, le nouveau recteur prononce son premier discours public. Il commence en ces termes\u00a0: le peuple allemand dans sa totalit\u00e9 s\u2019est retrouv\u00e9 lui-m\u00eame sous une grande direction (<em>F\u00fchrung<\/em>). Sous cette <em>F\u00fchrung<\/em>, le peuple venu \u00e0 lui-m\u00eame se cr\u00e9e son \u00c9tat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce cadre, ne peut-on penser que la d\u00e9fense de la \u00ab\u00a0libert\u00e9\u00a0\u00bb ou de l\u2019autonomie\u00a0\u00bb de l\u2019Universit\u00e9 doit \u00eatre comprise en fonction de sa red\u00e9finition du concept de libert\u00e9. Selon Heidegger en effet \u00ab\u00a0la libert\u00e9 ne signifie pas \u00eatre libre <em>\u00e0 l\u2019\u00e9gard de<\/em>&#8230;\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la libert\u00e9 signifie \u00eatre libre <em>pour<\/em>\u2026 la r\u00e9solution en vue de l\u2019engagement spirituel et commun pour le destin allemand\u00a0\u00bb. L\u2019un des \u201cexistentiaux\u201d majeurs de <em>\u00eatre et Temps<\/em>, la r\u00e9solution (<em>Entschlossenheit<\/em>), est ici mobilis\u00e9 et orient\u00e9 dans le sens du destin spirituel de la communaut\u00e9 de peuple allemand, ce qu\u2019il nomme dans son discours la communaut\u00e9 de combat et d\u2019\u00e9ducation (<em>Kampf und Erziehungggemeinschaft<\/em>). La racine de cet esprit c\u2019est l\u2019\u00eatre-peuple ou <em>Volkstum<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 20 mai Heidegger adresse \u00e0 Hitler un t\u00e9l\u00e9gramme qui porte sur l\u2019accomplissement n\u00e9cessaire de la \u201cmise au pas\u201d et prononce ensuite son discours sur l\u2019affirmation de soi (<em>Selbsbehauptung<\/em>) de l\u2019universit\u00e9 allemande, qui n\u2019est pas sans rapport avec cette \u201cmise au pas\u201d. Invit\u00e9 le 30 juin \u00e0 Heidelberg \u00e0 tenir la premi\u00e8re conf\u00e9rence du programme d\u2019\u00e9ducation politique \u00e9tablie par la conf\u00e9d\u00e9ration des \u00e9tudiants, il indique que la r\u00e9volution allemande n\u2019a pas encore atteint l\u2019universit\u00e9, m\u00eame si\u00a0\u00ab\u00a0la nouvelle vie dans les camps de travail\u00a0\u00bb a ouvert la voie. L\u2019universit\u00e9 doit r\u00e9int\u00e9grer la communaut\u00e9 du peuple et se rattacher \u00e0 l\u2019\u00c9tat. Il ne se place nullement du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9sistance spirituelle au r\u00e9gime, mais proclame au contraire que le danger vient de cette r\u00e9sistance, exaltant un enseignement et une recherche enracin\u00e9s dans le \u201cpeuple\u201d. Il s\u2019agit de se battre comme \u00ab\u00a0une race dure\u00a0\u00bb (<em>ein hartes Geschlecht<\/em>), \u00e0 partir des forces du nouveau Reich.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La \u00ab\u00a0race dure\u00a0\u00bb, sa transmission, son expansion<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un discours tenu \u00e0 l\u2019institut d\u2019anatomie pathologique de Fribourg, Heidegger pose que ce qui est sain et ce qui est malade est d\u00e9termin\u00e9 en fonction de l\u2019appartenance de l\u2019\u00eatre humain \u00e0 tel ou tel \u201cpeuple\u201d. De la sorte, la notion humaine de sant\u00e9 est remplac\u00e9e par le concept racial de \u00ab\u00a0sant\u00e9 du peuple\u00a0\u00bb. Sur la base de cette conception, on peut l\u00e9gitimer l\u2019expansion du \u201cpeuple\u201d allemand, qui doit pouvoir \u00eatre assur\u00e9e dans sa dur\u00e9e et dans son \u00e9tendue. Heidegger ne va pas alors jusqu\u2019\u00e0 th\u00e9oriser le rapport du peuple \u00e0 son espace, question qu\u2019il d\u00e9veloppera dans son s\u00e9minaire in\u00e9dit de l\u2019hiver 1933-34.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heidegger utilise les termes caract\u00e9ristiques de la pens\u00e9e raciale stylis\u00e9e, telle que l\u2019ont d\u00e9velopp\u00e9e Clauss et Rothacker, les mots d\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 (<em>Verebung<\/em>), de style (<em>Stil<\/em>), et d\u2019empreinte (<em>Vererbung<\/em>). La transmission cach\u00e9e de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 du peuple, en tant qu\u2019elle exprime la puissance et la loi de la nature et r\u00e8gle la sant\u00e9 du peuple, c\u2019est l\u2019unit\u00e9 du peuple fond\u00e9e dans le sang et la race. Ce fond cach\u00e9 se manifeste par des puissances qui constituent le devenir-\u00c9tat du peuple\u00a0: nature, histoire, technique, l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame qui constitue l\u2019essence de la v\u00e9rit\u00e9. En imposant ces puissances, l\u2019\u00c9tat en devenir renvoie le peuple dans les limites de sa <em>v\u00e9rit\u00e9 <\/em>r\u00e9elle. La caract\u00e9risation heidegg\u00e9rienne de la v\u00e9rit\u00e9 comme d\u00e9voilement (<em>aletheia<\/em>) sert ainsi \u00e0 d\u00e9signer le passage de la transmission cach\u00e9e de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 (<em>Vererbung<\/em>) \u00e0 l\u2019empreinte (<em>Pr\u00e4gung<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son cours sur la caverne de Platon, il rapporte l\u2019\u00eatre \u00e0 ce qui est cach\u00e9 et voil\u00e9 et la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 ce qui est d\u00e9voil\u00e9 (<em>Unverbogenheit<\/em>). Il reprend ainsi le th\u00e8me de\u00a0\u00ab\u00a0l\u2019Allemagne cach\u00e9e\u00a0\u00bb (<em>Geheimes Deutschland<\/em>) visant \u00e0 fonder le culte secret du peuple allemand pour son essence cach\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L\u2019apologie de la guerre et du combat spirituel <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le th\u00e8me des discours, des conf\u00e9rences, des cours de Heidegger est celui du combat, tout \u00e0 la fois guerre effective et combat spirituel. Lorsque la guerre militaire co\u00efncide avec la victoire des arm\u00e9es du Reich, indique Emmanuel Faye, Heidegger \u00e9l\u00e8ve les victoires militaires au rang d\u2019une ordalie m\u00e9taphysique, o\u00f9 se jouent l\u2019essence des peuples et leurs destins historiques. Lorsqu\u2019au contraire il doit faire face \u00e0 la d\u00e9faite, il soutient que la guerre ne d\u00e9cide rien. C\u2019est ce qu\u2019il avance en 1934 par rapport \u00e0 la d\u00e9faite allemande de 1918\u00a0: \u00ab\u00a0la guerre n\u2019a encore dans sa fin imm\u00e9diate apport\u00e9 aucune d\u00e9cision\u00a0\u00bb. Il soutiendra le m\u00eame point de vue apr\u00e8s 1945 dans \u00ab\u00a0Qu\u2019appelle-t-on penser\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le th\u00e8me heidegg\u00e9rien du combat spirituel est con\u00e7u comme venant relayer la guerre militaire. Comme il l\u2019avait fait apr\u00e8s 1918, il transpose sur le plan de l\u2019esprit ou de la parole, un combat perdu sur le th\u00e9\u00e2tre des arm\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00e9voquant en 1934, les deux millions de morts allemands de la Grande guerre, dont les tombes sans fin forment \u00ab\u00a0une couronne myst\u00e9rieuse autour des fronti\u00e8res du Reich et de l\u2019Autriche allemande\u00a0\u00bb, il fait sienne \u00e0 deux reprises la conception qui consiste \u00e0 int\u00e9grer dans ce qu\u2019il appelle notre race (<em>unser Geschlecht<\/em>) la communaut\u00e9 des camarades morts \u00e0 la guerre selon un culte des morts destin\u00e9 \u00e0 pr\u00e9parer la guerre \u00e0 venir. La Grande guerre est con\u00e7ue non seulement comme un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 mais comme s\u2019imposant pr\u00e9sentement \u00ab\u00a0au-dessus de nous\u00a0\u00bb, ce <em>nous <\/em>d\u00e9signant le peuple allemand et la race allemande. Cette guerre, dit Heidegger, nous devons \u00ab\u00a0la gagner spirituellement, c\u2019est-\u00e0-dire que le <em>combat <\/em>devient la <em>loi la plus intime<\/em> de notre existence\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour l\u2019homme essentiel, le combat est la <em>grande \u00e9preuve<\/em> de tout \u00eatre\u00a0: dans lequel se d\u00e9cide si nous sommes nous-m\u00eames des esclaves ou des ma\u00eetres..<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La d\u00e9mission du rectorat et la poursuite de l\u2019engagement au service du r\u00e9gime national-socialiste<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon Faye, la d\u00e9mission de Heidegger du rectorat le 23 avril 1934 n\u2019est pas li\u00e9e \u00e0 un rejet de l\u2019id\u00e9ologie du r\u00e9gime, comme l\u2019a \u00e9tabli Hugo Ott. Elle tient au contraire \u00e0 son radicalisme \u00e0 celui de son disciple \u00c9ric Wolf. Elle ne marque pas la fin de l\u2019activit\u00e9 publique de Heidegger au service de la <em>F\u00fchrung <\/em>hitl\u00e9rienne (3). Les conf\u00e9rences du mois d\u2019ao\u00fbt 1934 sur l\u2019universit\u00e9 allemande ne marquent aucune att\u00e9nuation de son engagement. Il affirme alors\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Notre pr\u00e9sent allemand est rempli d\u2019un grand bouleversement qui s\u2019empare de l\u2019existence historique tout enti\u00e8re de notre peuple. Le commencement de ce bouleversement nous le voyons dans la r\u00e9volution national-socialiste.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>II \u2014\u00a0le combat pour l\u2019\u00eatre de la \u00ab\u00a0communaut\u00e9 du peuple\u00a0\u00bb et la destruction de l\u2019universalisme<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les critiques de Heidegger \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la r\u00e9duction de la philosophie \u00e0 l\u2019anthropologie sont anciennes, elles ont \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9es dans <em>\u00eatre et Temps<\/em> en 1927, et dans <em>Kant et le probl\u00e8me de la m\u00e9taphysique<\/em> en 1929. Dans son d\u00e9bat avec Kant, Heidegger veut montrer que la question \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce que l\u2019homme\u00a0?\u00a0\u00bb, ne doit pas \u00eatre prise comme une interrogation mettant l\u2019essence de l\u2019homme au fondement de la m\u00e9taphysique, mais comme le signe de la finitude de l\u2019existence et de la n\u00e9cessit\u00e9 de passer de la question de l\u2019homme \u00e0 la question de l\u2019\u00eatre, ce qu\u2019il nomme le combat pour l\u2019\u00eatre. Selon Emmanuel Faye, le cours de mai-juin 1933 tend \u00e0 confirmer ce que l\u2019on pouvait d\u00e9j\u00e0 pressentir \u00e0 la lecture du paragraphe 74 de <em>\u00eatre et Temps<\/em>, \u00e0 savoir que la question de l\u2019\u00eatre et la question politique du destin du \u201cpeuple\u201d (<em>volk<\/em>) allemand ne font qu\u2019un. Heidegger invoque la grandeur de l\u2019instant historique dans lequel le peuple allemand dans sa totalit\u00e9 parvient jusqu\u2019\u00e0 soi-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire trouve sa <em>F\u00fchrung<\/em>. Il s\u2019en prend aux contemporains qui esp\u00e8rent que tout va redevenir comme avant et n\u2019ont pas compris que si \u00ab\u00a0le nouvel \u00c9tat allemand n\u2019est pas encore l\u00e0, nous voulons et allons le cr\u00e9er\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La philosophie est ainsi consid\u00e9r\u00e9e sous l\u2019angle de l\u2019histoire d\u2019un <em>nous <\/em>qui n\u2019est autre que le \u201cpeuple\u201d allemand (4), ce qu\u2019il nomme la \u00ab\u00a0m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb du peuple allemand identifi\u00e9 \u00e0 son destin.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nous sommes un peuple qui doit <em>d\u2019abord conqu\u00e9rir<\/em> sa m\u00e9taphysique et qui <em>va <\/em>la conqu\u00e9rir, ce qui veut dire que nous sommes un peuple qui a encore <em>un destin<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Cette question, au travers de laquelle notre peuple supporte son existence historique, l\u2019endure dans le danger, la porte jusqu\u2019\u00e0 la grandeur de sa mission, cette mission est son philosopher, sa philosophie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019essentiel des cours des ann\u00e9es 1933 et 1934 se r\u00e9duit \u00e0 cette obsession\u00a0: identifier toute la philosophie pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019interrogation et \u00e0 la d\u00e9cision (<em>Entscheidung<\/em>) du peuple allemand sur son histoire, son destin et son \u00eatre. Cette <em>Entscheidung <\/em>n\u2019est en aucune fa\u00e7on un choix r\u00e9flexif faisant appel au libre-arbitre des individus mais une r\u00e9solution et un combat face \u00e0 la \u00ab\u00a0duret\u00e9 et l\u2019obscurit\u00e9 de notre destin allemand\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb et l\u2019unit\u00e9 cach\u00e9e du \u201cpeuple\u201d [v\u00f6lkisch]<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le cours du semestre d\u2019\u00e9t\u00e9 1934 intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La logique comme la question de l\u2019essence du langage\u00a0\u00bb, la question de la logique conduit \u00e0 celle de l\u2019essence du langage, qui m\u00e8ne \u00e0 poser la m\u00eame question \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce que l\u2019homme\u00a0?. La r\u00e9ponse ici encore n\u2019est pas dans le <em>moi <\/em>explicitement r\u00e9cus\u00e9, mais dans le <em>nous<\/em>. Le temps du <em>moi<\/em>, c\u2019est le temps du lib\u00e9ralisme aujourd\u2019hui r\u00e9volu, voici venu le temps du <em>nous<\/em>. Ce <em>nous <\/em>c\u2019est le peuple. \u00c0 la question \u00ab\u00a0qui sommes-nous nous-m\u00eames\u00a0? (<em>Wer sind wir selbst<\/em>), Heidegger r\u00e9pond \u00ab\u00a0nous sommes le peuple\u00a0\u00bb\u00a0; non pas d\u2019abord un peuple mais <em>le <\/em>peuple, nous, en tant qu\u2019existants, sommes ce peuple m\u00eame, \u00ab\u00a0notre \u00eatre soi-m\u00eame est le peuple\u00a0\u00bb. L\u2019auteur \u00e9voque l\u2019action du mouvement <em>v\u00f6lkisch <\/em>qui veut \u00ab\u00a0r\u00e9tablir le peuple dans la puret\u00e9 de sa race\u00a0\u00bb. L\u2019usage raciste du mot <em>volk <\/em>est accept\u00e9 sans l\u2019ombre d\u2019une r\u00e9serve, et parmi les diff\u00e9rents sens acceptables, il soutient qu\u2019il existe entre eux une \u00ab\u00a0unit\u00e9 cach\u00e9e\u00a0\u00bb (<em>ein verborgene Einheit<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment atteindre cette \u00ab\u00a0unit\u00e9 cach\u00e9e\u00a0\u00bb du peuple\u00a0? Il ne s\u2019agit pas de penser le peuple comme un \u00ab\u00a0ensemble d\u2019hommes pris un \u00e0 un\u00a0\u00bb. Heidegger indique \u00ab\u00a0un autre chemin\u00a0\u00bb\u00a0: nous sommes <em>l\u00e0<\/em>,<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0accord\u00e9s dans l\u2019ordre et la volont\u00e9 d\u2019un \u00c9tat, nous sommes <em>l\u00e0<\/em>, accord\u00e9s dans ce qui advient aujourd\u2019hui dans l\u2019appartenance \u00e0 ce <em>peuple<\/em>, nous sommes ce peuple m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il affirme que<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0des concepts comme le peuple et l\u2019\u00c9tat ne peuvent pour ainsi dire pas \u00eatre d\u00e9finis, mais doivent \u00eatre saisis comme relevant d\u2019un \u00eatre historique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ne devons donc pas demander \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce qu\u2019un peuple\u00a0\u00bb mais \u00ab\u00a0quel est <em>ce <\/em>peuple que nous sommes nous-m\u00eames\u00a0?\u00a0\u00bb. Tout le mouvement du cours est fait pour conduire les auditeurs \u00e0 s\u2019identifier r\u00e9solument \u00e0 ce \u201cnous\u201d du \u201cpeuple\u201d allemand. On retrouve le terme de d\u00e9cision (<em>Eintscheidung<\/em>), l\u2019appartenance commune au peuple est de l\u2019ordre de la \u00ab\u00a0d\u00e9cision\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R\u00e9cusation de Descartes et de toute \u201cphilosophie du moi\u201d<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le cadre du cours d\u00e9di\u00e9 au destin du peuple allemand dans le nouvel \u00c9tat national-socialiste, une section critique est consacr\u00e9e \u00e0 Descartes. L\u2019enseignement de Descartes est ramen\u00e9 \u00e0 un \u00ab\u00a0d\u00e9ch\u00e9ance spirituelle\u00a0\u00bb. Descartes est l\u2019adversaire que Heidegger entend d\u00e9truire, et \u00e0 travers lui il vise toute philosophie attach\u00e9e \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019individualit\u00e9 humaine et l\u2019esprit humain entendu comme intellect et comme raison.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u2019affirme que 1. Le radicalisme du doute cart\u00e9sien et la rigueur des fondations nouvelles de la philosophie et du savoir en g\u00e9n\u00e9ral sont une illusion et par cons\u00e9quent la source de tromperies funestes qu\u2019il est encore aujourd\u2019hui difficile d\u2019\u00e9radiquer. 2. Ce nouveau commencement pr\u00e9tendu de la philosophie des Temps modernes avec Descartes non seulement n\u2019existe pas, mais est en v\u00e9rit\u00e9 le d\u00e9but d\u2019un d\u00e9clin nouveau et essentiel de la philosophie. Descartes ne reconduit pas la philosophie \u00e0 elle-m\u00eame, \u00e0 son fondement et \u00e0 son sol, mais il la repousse encore plus loin du questionnement de sa question fondamentale.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Faisant \u00e9cho aux th\u00e9ories contre-r\u00e9volutionnaires d\u2019un Bonald, et dans une continuit\u00e9 parfaite avec <em>\u00eatre et Temps<\/em>, Heidegger ne pardonne pas \u00e0 Descartes d\u2019\u00eatre parti du <em>moi <\/em>et non du <em>soi <\/em>(<em>selbst<\/em>) de l\u2019homme, cette distinction entre le moi et le soi de l\u2019homme, prenant un sens probl\u00e9matique dans la mesure o\u00f9 le soi est identifi\u00e9 \u00e0 \u201cl\u2019\u00eatre en commun\u201d, la communaut\u00e9. Le recul jusqu\u2019au <em>moi <\/em>ne serait qu\u2019une illusion de radicalit\u00e9. On ne consid\u00e8re pas si le <em>soi <\/em>de l\u2019homme n\u2019est pas quelque chose de plus originel que le <em>moi<\/em>. Bref, ce qui est reproch\u00e9 \u00e0 Descartes est d\u2019avoir d\u00e9termin\u00e9 l\u2019essence du moi comme conscience (<em>Bewusstein<\/em>), manquant par l\u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019historicit\u00e9 de l\u2019homme et son lien essentiel \u00e0 son \u00eatre en commun\u00a0\u00bb. Descartes a voulu penser l\u2019homme \u00e0 partir de sa conscience individuelle et non \u00e0 partir de l\u2019existence de la \u00ab\u00a0communaut\u00e9 historique du peuple\u00a0\u00bb. En prenant appui sur le moi et sur la conscience, il fait ainsi obstacle \u00e0 la question fondamentale de la philosophie qui, selon Heidegger, porte sur le peuple allemand dans son destin et sa d\u00e9cision historique dans le mouvement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a pu dire que Heidegger avait voulu spiritualiser le national-socialisme, encore s\u2019agit-il d\u2019entendre ce qu\u2019est pour lui \u201cl\u2019esprit\u201d. Selon lui, l\u2019esprit ne doit pas \u00eatre compris comme \u00ab\u00a0l\u2019agitation sans fin de l\u2019analyse et de la d\u00e9composition par l\u2019entendement\u00a0\u00bb, ni comme\u00a0\u00ab\u00a0l\u2019activit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e d\u2019une raison pr\u00e9tendument universelle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019esprit est depuis longtemps le souffle, le vent, la temp\u00eate (<em>Sturm<\/em>), l\u2019engagement et la r\u00e9solution. Nous n\u2019avons pas besoin de spiritualiser aujourd\u2019hui le grand mouvement de notre peuple. L\u2019esprit est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est <em>d\u00e9j\u00e0 l\u00e0<\/em> pour nous qui pouvons saisir l\u2019histoire allemande dans \u00ab\u00a0la grandeur du commencement de notre existence spirituelle-<em>v\u00f6lkisch<\/em>\u00a0\u00bb. Cet esprit <em>v\u00f6lkisch <\/em>ne fait qu\u2019un avec l\u2019engagement du peuple allemand dans la \u201cr\u00e9volution\u201d nazie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En fonction d\u2019une telle conception, Heidegger affirme son opposition \u00e0 l\u2019ensemble de la philosophie telle qu\u2019elle a pu se constituer \u00e0 partir de Descartes, mais aussi \u00e0 l\u2019ensemble des nations et des peuples qui s\u2019opposent \u00e0 cette \u201cr\u00e9volution\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>III \u2014\u00a0Le combat pour l\u2019\u00catre et ses enjeux mondiaux<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1929, Heidegger aurait dit \u00e0 Cassirer que \u00ab\u00a0la philosophie n\u2019a pas pour t\u00e2che de fournir une vision du monde\u00a0\u00bb, qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse c\u2019est plut\u00f4t \u00ab\u00a0la vision du monde qui est la condition de l\u2019acte de philosopher\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait reconna\u00eetre que pour lui la pens\u00e9e philosophique n\u2019est nullement fondatrice, qu\u2019elle d\u00e9rive d\u2019une vision du monde d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La \u201cd\u00e9cision\u201d du \u201dnous\u201d [germanique] et la \u00ab\u00a0transformation totale du monde\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le cours du semestre d\u2019hiver 1933-1934 intitul\u00e9 \u00ab\u00a0L\u2019essence de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, cette prise de position est actualis\u00e9e. Il identifie alors la question de l\u2019essence de la v\u00e9rit\u00e9 et la question d \u00ab\u00a0l\u2019histoire de l\u2019essence de l\u2019homme\u00a0\u00bb. Encore s\u2019agit-il d\u2019examiner ce qu\u2019il entend par l\u2019essence (<em>Wesen<\/em>) de l\u2019homme. Cette essence en effet ne repose plus pour lui sur une possible d\u00e9finition de l\u2019homme, mais dans la \u00ab\u00a0d\u00e9cision\u00a0\u00bb sur soi-m\u00eame, par le savoir que \u00ab\u00a0l\u2019homme est un soi\u00a0\u00bb, et que dans cette \u00ab\u00a0d\u00e9cision\u00a0\u00bb il en va de son \u00eatre. On ne demande plus \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce que l\u2019homme\u00a0?\u00a0\u00bb, mais \u00ab\u00a0qui est l\u2019homme\u00a0?\u00a0\u00bb Cette transformation ne marque pas l\u2019abandon du vocabulaire de l\u2019essence. Heidegger identifie l\u2019\u00eatre de l\u2019homme au <em>souci<\/em>, ajoutant que sur le fondement de \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre comme souci\u00a0\u00bb, l\u2019homme est d\u2019une essence non seulement historique mais aussi \u201cpolitique\u201d. Cette essence [pseudo] \u201chistorique\u201d et [pseudo] \u201cpolitique\u201d r\u00e9side dans le combat pour \u00ab\u00a0la grande transformation de l\u2019existence de l\u2019homme\u00a0\u00bb, un combat dont l\u2019adversaire est identifi\u00e9 tant\u00f4t \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019asiatique\u00a0\u00bb [\u00e0 l\u2019\u00e9poque le juif], tant\u00f4t au lib\u00e9ralisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le cours de l\u2019hiver 1933-1934, demander \u00ab\u00a0qui est l\u2019homme\u00a0?\u00a0\u00bb, c\u2019est demander \u00ab\u00a0qui sommes-<em>nous<\/em>\u00a0?\u00a0\u00bb et demander \u00ab\u00a0qui sommes-<em>nous<\/em>\u00a0?\u00a0\u00bb c\u2019est se d\u00e9cider pour ce que Heidegger nomme \u00ab\u00a0les possibilit\u00e9s fondamentales de l\u2019essence et de la souche originellement germanique\u00a0\u00bb. Et cela a \u00e0 voir avec des enjeux mondiaux.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Lorsque aujourd\u2019hui le F\u00fchrer parle sans cesse de la r\u00e9\u00e9ducation en direction de la vision du monde national-socialiste, cela ne signifie pas inculquer n\u2019importe quel slogan, mais produire une <em>transformation totale<\/em>, un <em>projet mondial<\/em>, sur le fondement duquel il \u00e9duque le peuple tout entier. Le national-socialisme n\u2019est pas n\u2019importe quelle doctrine, mais la transformation fondamentale du monde allemand et, comme nous le croyons, du monde europ\u00e9en.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Concept de \u201crace\u201d contre la \u00ab\u00a0biologie lib\u00e9rale\u00a0\u00bb et projet mondial de l\u2019Allemagne<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En se fondant sur certains textes et d\u00e9clarations de Heidegger, plusieurs commentateurs ont fait \u00e9tat de sa non adh\u00e9sion \u00e0 la doctrine raciale du national-socialisme. Selon Emmanuel Faye pourtant, le concept de race n\u2019est pas vraiment r\u00e9cus\u00e9 par Heidegger (5), mais il pose que la race doit \u00eatre pens\u00e9e \u00e0 partir de l\u2019existence et non pas \u00e0 partir de ce qu\u2019il nomme avec m\u00e9pris la \u00ab\u00a0biologie lib\u00e9rale\u00a0\u00bb, \u00e0 laquelle il oppose l \u00ab\u00a0biologie de la forme\u00a0\u00bb d\u2019origine allemande. Ce qu\u2019il r\u00e9cuse dans cette biologie n\u2019est pas la discrimination raciale, mais le fait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une science qui n\u2019est pas d\u2019origine allemande, fond\u00e9e sur la doctrine de Darwin, donc sur une compr\u00e9hension lib\u00e9rale de l\u2019homme et de la soci\u00e9t\u00e9 humaine. De la m\u00eame fa\u00e7on il \u00e9met des r\u00e9serves \u00e0 l\u2019\u00e9gard des mots qui ne sont pas d\u2019origine allemande (<em>r\u00f6mische W\u00f6rter<\/em>), dont le mot race. Il lui pr\u00e9f\u00e8re le terme germanique \u00e9quivalent de <em>Geschlecht<\/em>, qui dans des contextes o\u00f9 il l\u2019utilise ne peut signifier que race. L\u2019expression <em>Blut and Boden<\/em>, clairement associ\u00e9e \u00e0 la notion de race, est d\u2019ailleurs assum\u00e9e dans les discours et cours des ann\u00e9es 1933 et 1934. Il n\u2019y a pas d\u2019incompatibilit\u00e9 chez Heidegger, entre le vocabulaire du sang et celui de l\u2019esprit (<em>Geist<\/em>), mais une conjonction des deux. Ce vocabulaire de l\u2019esprit (<em>Geist<\/em>, <em>geistig<\/em>, <em>Geistesleben<\/em>) appartient d\u2019ailleurs \u00e0 la litt\u00e9rature nazie de l\u2019\u00e9poque autant que le vocabulaire du sang et de la race.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le \u201cpeuple\u201d, l\u2019\u00e9tat <\/em>v\u00f6lkisch <em>et le F\u00fchrer<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durant l\u2019hiver 1933-1934, Heidegger propose un s\u00e9minaire d\u2019\u00e9ducation politique pour \u00e9tudiants avanc\u00e9s, \u00ab\u00a0Sur l\u2019essence et les concepts de nature, d\u2019histoire et d\u2019\u00e9tat\u00a0\u00bb. Lorsqu\u2019il y \u00e9voque la notion du politique, Heidegger mentionne deux conceptions, celle de Carl Schmitt et celle de Bismarck. De Bismarck, il retient sa conception de la politique comme \u00ab\u00a0l\u2019art du possible\u00a0\u00bb, le possible \u00e9tant pos\u00e9 non comme le r\u00e9sultat d\u2019un choix, mais comme \u00ab\u00a0l\u2019unique possible\u00a0\u00bb, qui doit \u00ab\u00a0par essence et n\u00e9cessit\u00e9 jaillir d\u2019une situation historique\u00a0\u00bb, un possible impos\u00e9 par le destin. Ce destin s\u2019identifie au \u00ab\u00a0projet cr\u00e9ateur du grand homme d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, qui se fixe un but \u00ab\u00a0dont il ne d\u00e9viera jamais\u00a0\u00bb, il s\u2019agit d\u2019un d\u00e9cisionnisme sans justification rationnelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par rapport \u00e0 Schmitt, qui insiste davantage sur le r\u00f4le du \u00ab\u00a0mouvement\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire du parti, et sur celui du conseil du F\u00fchrer (<em>F\u00fchrerrat<\/em>), \u00e0 l\u2019exemple du Conseil institu\u00e9 par Goering en Prusse, Heidegger mobilise ce qui est au coeur de sa doctrine, \u00e0 savoir la diff\u00e9rence ontologique de l\u2019\u00eatre et de l\u2019\u00e9tant, pour la mettre au service de la conception du rapport entre l\u2019\u00c9tat du F\u00fchrer et le peuple. La relation entre l\u2019\u00c9tat et le peuple (<em>Staat <\/em>et <em>Volk<\/em>), est identifi\u00e9e \u00e0 la relation entre l\u2019\u00eatre et l\u2019\u00e9tant (<em>Sein-Seiende<\/em>) \u00ab\u00a0le peuple, l\u2019\u00e9tant, entretient une relation tr\u00e8s pr\u00e9cise avec son \u00eatre, avec l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00c9tat ne doit plus \u00eatre con\u00e7u comme une institution juridique, mais comme un fondement invisible et occulte,<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0ancr\u00e9 (<em>verankert<\/em>) dans l\u2019\u00eatre politique des hommes, lorsque l\u2019existence et la sup\u00e9riorit\u00e9 du F\u00fchrer se sont enfonc\u00e9s (<em>eingesunken<\/em>) dans l\u2019\u00eatre, dans l\u2019\u00e2me du peuple.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">La volont\u00e9 du peuple a le caract\u00e8re imp\u00e9rieux d\u2019une pouss\u00e9e, d\u2019un affect. Il s\u2019agit de pr\u00e9senter la volont\u00e9 et l\u2019amour (eros) du peuple \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son \u00e9tat comme aussi imp\u00e9ratif que la volont\u00e9 pour chaque homme de vivre et d\u2019\u00eatre l\u00e0.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le peuple aime et veut l\u2019\u00c9tat\u00a0; c\u2019est l\u00e0 son genre et sa modalit\u00e9 d\u2019\u00eatre en tant que peuple. Le peuple est r\u00e9gi par la pouss\u00e9e, par l\u2019\u00e9ros envers l\u2019\u00c9tat.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u2019est-il pas aussi r\u00e9gi par une autre \u00ab\u00a0pouss\u00e9e\u00a0\u00bb qui conduit \u00e0 poser la relation entre les notions de \u201cpeuple\u201d et d\u2019espace vital\u00a0?<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Lorsque nous nous interrogeons sur le peuple dans l\u2019espace, il nous faut commencer par \u00e9liminer deux repr\u00e9sentations erron\u00e9es. Lorsque nous entendons ces deux termes, nous pensons tout d\u2019abord \u00e0 un slogan contemporain\u00a0: \u201cpeuple sans espace\u201d. Si nous entendons par l\u00e0 l\u2019espace vital, il ne fait pas de doute que c\u2019est trop dire. On pourrait peut-\u00eatre dire peuple sans espace vital suffisant, n\u00e9cessaire \u00e0 son d\u00e9ploiement positif. Nous ne devons jamais oublier que, n\u00e9cessairement, l\u2019espace est toujours corollaire du peuple dans son \u00eatre concret, que, litt\u00e9ralement, il n\u2019existe pas de peuple sans espace.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">En liant peuple et espace, Heidegger reprend \u00e0 son compte la th\u00e8se de la \u00ab\u00a0corr\u00e9lation de l\u2019homme et du monde\u00a0\u00bb de Rothaker (ou relation essentielle entre le <em>Dasein <\/em>et son monde environnant, selon ses formulations), le <em>Lebensraum <\/em>n\u2019est qu\u2019une autre formulation pour l\u2019<em>Umwelt<\/em>. Poursuivant cette essentialisation de l\u2019espace, il affirme que la ma\u00eetrise de l\u2019espace et le fait d\u2019\u00eatre caract\u00e9ris\u00e9 par lui, appartiennent \u00e0 l\u2019essence et au mode d\u2019\u00eatre d\u2019un peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il utilise ensuite toutes les ressources de son vocabulaire pour introduire la notion d\u2019empire (<em>Reich<\/em>), affirmant que l\u2019espace de l\u2019\u00c9tat est en un certain sens l\u2019espace du peuple autochtone, compris comme le d\u00e9ploiement effectif de sa \u00ab\u00a0circulation\u00a0\u00bb dans le commerce et le trafic, l\u2019\u00e9tendue (<em>Be-reich<\/em>) de son pouvoir et l\u2019empire (<em>Reich<\/em>) de son r\u00e9gime et de sa loi. D\u2019o\u00f9 la conclusion selon laquelle nous ne pouvons parler d\u2019\u00c9tat que lorsque la volont\u00e9 d\u2019expansion, la \u00ab\u00a0circulation\u00a0\u00bb, s\u2019ajoute \u00e0 l\u2019enracinement dans le sol ou caract\u00e8re autochtone (<em>Bodenst\u00e4ndigkeit<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le combat pour \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb et l\u2019an\u00e9antissement de l\u2019ennemi<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9pit de divergences secondaires, Emmanuel Faye discerne une convergence dans l\u2019\u00e9volution de la pens\u00e9e de Heidegger et de Schmitt depuis sa <em>Th\u00e9orie de la constitution<\/em> de 1928 jusqu\u2019\u00e0 ses \u00e9crits de l\u2019ann\u00e9e 1933. Cette \u00e9volution peut \u00eatre mise en rapport avec celle qui va de <em>\u00eatre et Temps<\/em> jusqu\u2019aux cours, discours et conf\u00e9rences des ann\u00e9es 1933-1935. Carl Schmitt toutefois se montre plus explicite que Heidegger. Ce dernier publie ainsi en 1933 \u00e0 propos de la \u201cmise au pas\u201d, un commentaire intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le bon droit de la r\u00e9volution allemande\u00a0\u00bb, r\u00e9v\u00e9lant sa vis\u00e9e antis\u00e9mite et raciste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans sa production, Schmitt a us\u00e9 du mot <em>gleich <\/em>qui peut signifier \u00e0 la fois \u00e9gal et identique, et qu\u2019on peut faire correspondre au concept d\u00e9mocratique d\u2019\u00e9galit\u00e9 (politique et sociale). Mais il emploie en outre le terme de <em>Homogene\u00eftat <\/em>comme un synonyme de <em>Gleichartigkeit<\/em>, et il appara\u00eet que ce qu\u2019il nomme dans sa <em>Th\u00e9orie de la constitution<\/em>, \u00ab\u00a0l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 substantielle du peuple\u00a0\u00bb (<em>die substantielle Gleichartigkeit des Volkes<\/em>) ne peut ainsi renvoyer \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 sociale, mais \u00e0 une r\u00e9f\u00e9rence d\u2019ordre racial.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La <em>Gleichschaltung <\/em>ainsi con\u00e7ue ne peut \u00eatre comprise comme une simple \u201cmise au pas\u201d politique, elle vise \u00e0 la reconstitution de l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 raciale, par l\u2019exclusion des \u00e9l\u00e9ments non aryens de la vie publique. Ce qui constitue en effet l\u2019objet de la loi pour la reconstitution de la fonction publique du 7 avril 1933, qui ne sera qu\u2019une \u201couverture\u201d, suivie par les lois raciales de Nuremberg (15 septembre 1935), dont Schmitt se fera le commentateur enthousiaste, dans un \u00e9crit intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La constitution de la libert\u00e9\u00a0\u00bb, puis la nuit de cristal de 1938, et la solution finale d\u00e9cid\u00e9e en 1942. Cet encha\u00eenement n\u2019\u00e9tait-il pas annonc\u00e9 d\u00e9j\u00e0 lorsqu\u2019en 1926, Carl Schmitt envisageait \u00ab\u00a0l\u2019an\u00e9antissement\u00a0\u00bb des \u00e9l\u00e9ments dits \u00ab\u00a0h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1933, Schmitt envoie \u00e0 Heidegger la troisi\u00e8me \u00e9dition du <em>Concept du politique<\/em>. Heidegger exprime dans une lettre \u00e0 Schmitt tout le bien qu\u2019il pense de cette version, o\u00f9 le terme le plus central de l\u2019analytique existentielle de <em>\u00eatre et Temps<\/em> est repris, confirmant l\u2019analyse de ceux qui rapprochent la distinction heidegg\u00e9rienne entre existence propre et existence impropre (ou authentique et inauthentique) et la discrimination schmittienne entre ami et ennemi. Parler de discrimination \u00ab\u00a0proprement politique\u00a0\u00bb, c\u2019est indiquer que ce sont ceux qui savent distinguer l\u2019ennemi qui poss\u00e8dent la conception \u00ab\u00a0propre\u00a0\u00bb de l\u2019existence politique, tandis que la conception lib\u00e9rale de la politique, qui tend \u00e0 la r\u00e9solution pacifique des conflits dans la discussion, serait \u00ab\u00a0impropre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour sa part, Heidegger ici encore tend \u00e0 dissimuler sous des termes en apparence ind\u00e9termin\u00e9s comme \u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0essence\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0existence\u00a0\u00bb (<em>Dasein<\/em>), le contenu racial [ou au moins communautariste, c\u2019est-\u00e0-dire non politique] de la distinction ami\/ennemi. On trouve cependant un \u00e9cho des consid\u00e9rations de Schmitt dans le cours qu\u2019il professe sur \u00ab\u00a0L\u2019essence de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb (hiver 1933-1934). \u00c0 la suite du passage o\u00f9 Schmitt pr\u00e9cise que l\u2019ennemi politique est l\u2019autre, l\u2019\u00e9tranger, il ajoute une s\u00e9rie de consid\u00e9rations qui, lorsqu\u2019on conna\u00eet le vocabulaire racial de l\u2019\u00e9poque, montrent que les mots amis et ennemis sont des termes raciaux. L\u2019ami est identifi\u00e9 comme \u00e9tant de la m\u00eame race (<em>gleichgeartet<\/em>) et l\u2019ennemi comme d\u2019une autre race (<em>andersgeartet<\/em>). Le vocabulaire racial de l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 (<em>Gleichartigkeit<\/em>) et le vocabulaire existentiel du propre, de l\u2019authenticit\u00e9 (<em>Eigentlichkeit<\/em>) et de l\u2019existence, commun \u00e0 Heidegger et \u00e0 Schmitt, se rejoignent et se confondent pour justifier la radicalit\u00e9 du conflit politique\u00a0: l\u2019ennemi est existentiellement tel, c\u2019est-\u00e0-dire, par son essence m\u00eame, un \u00e9tranger, alors le conflit ami \/ ennemi est existentiel au sens o\u00f9 c\u2019est l\u2019existence de l\u2019autre qui est en jeu, sans qu\u2019aucune m\u00e9diation, ne soit possible, ni par des normes, ni par un tiers. L\u2019an\u00e9antissement de l\u2019ennemi devient non seulement justifi\u00e9, mais existentiellement n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le combat pour \u201cl\u2019essence de l\u2019\u00e9tant\u201d. D\u00e9signer l\u2019ennemi et s\u2019\u00e9riger contre lui<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toujours dans l\u2019\u00e9dition de 1933 du <em>Concept du politique<\/em>, Carl Schmitt \u00e9voque la relation entre le combat, le politique et la guerre, en se r\u00e9f\u00e9rant notamment \u00e0 H\u00e9raclite. La question de l\u2019ennemi (<em>Feind<\/em>) est entendue par Schmitt comme <em>hostis <\/em>et non comme <em>inimicus<\/em>, elle est envisag\u00e9e en relation avec la guerre. Seule une guerre entre les Hell\u00e8nes et Barbares qui, \u00e9crit Schmitt, sont \u00ab\u00a0ennemis de nature\u00a0\u00bb, est une guerre v\u00e9ritable. Il n\u2019y a donc pour lui de guerre v\u00e9ritable qu\u2019entre \u201cpeuples\u201d oppos\u00e9s, ennemis de nature, c\u2019est-\u00e0-dire qui ne sont pas de la m\u00eame race, et la guerre doit aboutir \u00e0 l\u2019an\u00e9antissement de l\u2019ennemi. Dans sa correspondance avec J\u00fcnger, il cite le mot de L\u00e9on Bloy\u00a0: \u00ab\u00a0la guerre est d\u00e9nu\u00e9e de sens quand elle n\u2019est pas exterminatrice\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Schmitt fait aussi r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019ouvrage de Baeumler, <em>Fr\u00e9d\u00e9ric Nietzsche le philosophe et le politique<\/em>, publi\u00e9 en 1931. Baeumler reprend \u00e0 Nietzsche la notion d\u2019une justice immanente au combat, dont Heidegger fera l\u2019un des cinq mots cl\u00e9s de la m\u00e9taphysique de Nietzsche. La critique de la romanit\u00e9, celle du monde sans combat, qui vise le christianisme et la d\u00e9mocratie, l\u2019exaltation d\u2019H\u00e9raclite dont la parole est identifi\u00e9e \u00e0 la conception originalement germanique, ces points se retrouveront dans les cours de Heidegger sur Nietzsche, et celui de l\u2019hiver 1933-1934. Voici ce qu\u2019\u00e9crivait Baeumler\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les pr\u00e9suppos\u00e9s de la justice sont l\u2019in\u00e9galit\u00e9 et le combat. Cette justice ne r\u00e8gne pas sur le monde, elle ne r\u00e8gne pas sur le tumulte des parties en conflit, elle ne conna\u00eet ni culpabilit\u00e9 ni responsabilit\u00e9, ni proc\u00e9dure de justice ni prononc\u00e9 de jugement\u00a0: elle est immanente au combat. C\u2019est la raison pour laquelle elle n\u2019est pas possible dans un monde pacifique. La justice ne peut exister que l\u00e0 o\u00f9 les forces se mesurent librement les unes aux autres. Sous une autorit\u00e9 absolue, dans un ordre des choses qui reconna\u00eet un ma\u00eetre divin, dans le domaine de la <em>Pax Romana<\/em>, il n\u2019y a plus de justice, car il n\u2019y a plus de combat. Le monde se p\u00e9trifie alors en une forme conventionnelle. Nietzsche en revanche affirme\u00a0: du combat lui-m\u00eame la justice se r\u00e9-engendre \u00e0 chaque instant, le combat est le p\u00e8re de toutes choses, c\u2019est lui qui fait du ma\u00eetre le ma\u00eetre et de l\u2019esclave l\u2019esclave. Ainsi parle H\u00e9raclite d\u2019\u00c9ph\u00e8se. Mais c\u2019est aussi l\u00e0 une conception originalement germanique\u00a0: c\u2019est dans le combat que se r\u00e9v\u00e8le qui est noble et qui ne l\u2019est pas\u00a0; c\u2019est par son courage inn\u00e9 que le ma\u00eetre devient le ma\u00eetre, et c\u2019est par sa l\u00e2chet\u00e9 que l\u2019esclave devient l\u2019esclave. Et c\u2019est justement par l\u00e0 que s\u2019exprime l\u2019\u00e9ternelle justice\u00a0: elle structure et s\u00e9pare, elle cr\u00e9e l\u2019ordre du monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son cours du semestre d\u2019hiver \u00ab\u00a0L\u2019essence de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, Heidegger consacre un paragraphe \u00e0 \u00ab\u00a0la sentence d\u2019H\u00e9raclite\u00a0\u00bb, le combat comme essence de l\u2019\u00e9tant. Il voit lui aussi en H\u00e9raclite \u00ab\u00a0le nom d\u2019une puissance originelle de l\u2019existence historique occidentale et germanique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Avec grandeur et simplicit\u00e9 figure au commencement de la sentence <em>polemos<\/em>, guerre (<em>Krieg<\/em>). Ce qui est ainsi d\u00e9sign\u00e9 n\u2019est pas l\u2019\u00e9v\u00e9nement ext\u00e9rieur ou la mise en avant du \u00ab\u00a0militaire\u00a0\u00bb, mais ce qui est d\u00e9cisif\u00a0: se dresser contre l\u2019ennemi. Nous avons traduit par \u00ab\u00a0combat\u00a0\u00bb (<em>Kampf<\/em>) pour saisir l\u2019essentiel\u00a0; mais il importe de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ceci\u00a0: il n\u2019est pas dit <em>agon<\/em>, lutte, comp\u00e9tition, dans laquelle deux adversaires amis (<em>freundliche<\/em>) mesurent leurs forces, mais il s\u2019agit du combat, du <em>polemos<\/em>, de la guerre\u00a0; ce qui veut dire qu\u2019il y a du s\u00e9rieux dans le combat, l\u2019adversaire n\u2019est pas un partenaire, mais un ennemi. Le combat comme tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019ennemi, plus pr\u00e9cis\u00e9ment\u00a0: comme l\u2019endurance dans la confrontation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heidegger introduit son interpr\u00e9tation du fragment de H\u00e9raclite par l\u2019\u00e9vocation de la Grande Guerre, faisant de la \u00ab\u00a0guerre mondiale\u00a0\u00bb la \u00ab\u00a0grande \u00e9preuve pour chaque peuple\u00a0\u00bb, la question pos\u00e9e \u00e0 tous les peuples pour savoir s\u2019ils \u00ab\u00a0veulent se rajeunir ou bien vieillir\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit alors de rep\u00e9rer et d\u00e9busquer l\u2019ennemi \u00e0 la racine la plus intime de l\u2019existence d\u2019un peuple, de le d\u00e9masquer pour mieux l\u2019an\u00e9antir\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019ennemi est celui-l\u00e0 [&#8230;] qui fait planer une menace essentielle contre l\u2019existence du peuple.\u00a0\u00bb Il peut sembler qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019ennemis, l\u2019exigence radicale est alors de trouver l\u2019ennemi, de le mettre en lumi\u00e8re ou peut-\u00eatre m\u00eame de le cr\u00e9er, afin qu\u2019ait lieu ce surgissement contre l\u2019ennemi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui diff\u00e8re par rapport au discours de Schmitt, est l\u2019insistance sur le \u00ab\u00a0tenir t\u00eate\u00a0\u00bb ou le fait de s\u2019\u00e9riger (<em>Stehen<\/em>) contre l\u2019ennemi. Heidegger va user de toutes les variations autour de ce mot, pour faire du combat le \u00ab\u00a0surgissement dans l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019origine jaillissante de l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb et la manifestation de la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. C\u2019est en cela que, selon Faye, Heidegger est plus dangereux que Schmitt, car son ontologisation de la violence et du combat, qu\u2019il inscrit au c\u0153ur m\u00eame de l\u2019\u00eatre, donne \u00e0 cette doctrine une fausse allure de \u00ab\u00a0noblesse\u00a0\u00bb existentielle qui s\u00e9duit et peut tromper un nombre consid\u00e9rable de lecteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Erik Wolf, Le droit et \u201cl\u2019esprit du peuple\u201d<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon Jean-Michel Palmier, Heidegger se serait montr\u00e9 critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de \u00ab\u00a0l\u2019id\u00e9ologie\u00a0\u00bb national-socialiste, et se serait oppos\u00e9 \u00e0 son fondement m\u00eame, \u00ab\u00a0en attaquant le totalitarisme dans la personne du grand juriste nazi, Carl Schmitt\u00a0\u00bb. Il pr\u00e9cise en outre que le professeur \u00c9ric Wolf, dont l\u2019activit\u00e9 fut li\u00e9e \u00e0 celle de Heidegger, fut sans doute \u00ab\u00a0l\u2019un des plus grands adversaires du droit national-socialiste et du totalitarisme dont Carl Schmitt \u00e9tait le repr\u00e9sentant officiel\u00a0\u00bb. S\u2019inscrivant en faux contre cette affirmation, Emmanuel Faye reconsid\u00e8re \u00e0 partir des textes ce qu\u2019il en est de l\u2019anti-nazisme d\u2019Erik Wolf.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui-ci a rencontr\u00e9 Heidegger en 1928. Il a repris et d\u00e9velopp\u00e9 certaines notions mises en \u0153uvre par le \u201cma\u00eetre\u201d, faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019essence originelle de l\u2019homme m\u00eame\u00a0\u00bb (<em>urspr\u00fcnglichen Wesen des Menschen selbst<\/em>), reprenant la notion d\u2019 \u00ab\u00a0\u00eatre au monde pour former un nouvel existential\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre dans le monde du droit\u00a0\u00bb (<em>In-der-Welt-des-Rechts-Sein<\/em>). Le terme <em>Mensch <\/em>dispara\u00eet chez lui comme chez Heidegger pour laisser place au mot <em>Dasein<\/em>, rapportant l\u2019essentiel de notre existence (ou <em>Dasein<\/em>) au \u00ab\u00a0destin de la communaut\u00e9 populaire allemande\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame que Heidegger, Erik Wolf pose la notion de race, en ne la limitant pas \u00e0 la seule biologie, sur laquelle s\u2019appuie trop exclusivement la nouvelle anthropologie, \u00e0 laquelle il oppose la r\u00e9f\u00e9rence existentielle \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre authentique\u00a0\u00bb des Allemands. La communaut\u00e9 de race est con\u00e7ue comme \u00e9tant \u00e9galement communaut\u00e9 de langage, d\u2019esprit. On retrouve cela dans la plupart des \u00e9crits et discours des nazis de l\u2019\u00e9poque, surtout dans les premi\u00e8res ann\u00e9es, le mot <em>Geist <\/em>\u00e9tant alors plus souvent \u00e9voqu\u00e9 que le mot <em>rasse<\/em>. Pour Erik Wolf \u00ab\u00a0l\u2019esprit du peuple\u00a0\u00bb (form\u00e9 \u00ab\u00a0sans l\u2019intervention essentielle d\u2019aucun \u00e9l\u00e9ment de race \u00e9trang\u00e8re\u00a0\u00bb) devient directement source de droit\u00a0: le <em>Volksrecht <\/em>s\u2019alimente au <em>Volksgeist<\/em>. Et cet \u00ab\u00a0esprit du peuple\u00a0\u00bb souffle plus sp\u00e9cialement dans les mouvements <em>S.A<\/em>., <em>S.S<\/em>., et la <em>Hitlerjugend<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il utilise la notion \u00ab\u00a0d\u2019honneur\u00a0\u00bb (centrale chez Rosenberg et Schmitt), qui, dans l\u2019\u00e9tat total, a pris la place de l\u2019\u00e9galit\u00e9 juridique propre aux \u00e9tats de droit. \u00ab\u00a0L\u2019honneur du peuple\u00a0\u00bb (<em>Volksehre<\/em>), s\u2019incarne dans le F\u00fchrer lui-m\u00eame.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Dans le combat contre les tumeurs malfaisantes de l\u2019\u00e2ge du lib\u00e9ralisme, il importe [&#8230;] d\u2019\u00e9radiquer sans \u00e9gard l\u2019\u00e9go\u00efsme asocial et toute attitude originale \u00e9trang\u00e8re au peuple (<em>Volksfremdheit<\/em>), mais aussi, d\u2019autre part, de cultiver la libert\u00e9 morale, spirituelle et juridique de la communaut\u00e9 de droit, car l\u00e0 se trouvent les racines dispensatrices de vie des principes authentiques que sont le principe du F\u00fchrer et le principe de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme, y compris dans le champ du renouvellement <em>v\u00f6lkisch <\/em>du droit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Erik Wolf va s\u2019attacher \u00e0 pr\u00e9ciser le contenu de ce nouveau droit fond\u00e9 non plus sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 juridique des citoyens, mais sur \u00ab\u00a0l\u2019honneur\u00a0\u00bb. Il fait correspondre, \u00e0 la triade remani\u00e9e du peuple de l\u2019\u00c9tat et du mouvement, la partition du sang, de l\u2019\u00c9tat ou du rang (<em>Stand<\/em>) et de l\u2019histoire. Ce qui est pr\u00f4n\u00e9 est \u00ab\u00a0une conception du droit qui voit dans l\u2019esprit du peuple la racine du droit, et dans le service rendu \u00e0 l\u2019\u00eatre-peuple (<em>Volkstum<\/em>) son but\u00a0\u00bb. D\u00e9sormais, il n\u2019y a plus de r\u00e9alit\u00e9 du droit hors de la communaut\u00e9 <em>v\u00f6lkisch<\/em>, plus de droit des gens (droit international).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la m\u00eame fa\u00e7on, Heidegger pose que la question du droit et de l\u2019\u00c9tat ne saurait \u00eatre d\u00e9termin\u00e9e par les juristes. La d\u00e9finition de l\u2019\u00c9tat ne proc\u00e8de pas du \u00ab\u00a0droit des juristes, il a un sens m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb. Il va identifier, indique Emmanuel Faye, tous les concepts et des liens gravitant autour de sa doctrine de l\u2019\u00c9tat, de mani\u00e8re \u00e0 montrer que chacun d\u2019eux ne dit rien d\u2019autre que l\u2019\u00eatre. Il proc\u00e8de \u00e0 une r\u00e9duction tautologique de tous les concepts \u00e0 l\u2019affirmation pure de l\u2019\u00eatre et du soi, o\u00f9 savoir = vouloir = libert\u00e9 = droit = \u00c9tat = puissance absolue = esprit du peuple = affirmation de soi du peuple et de la race.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0\u00e0 propos du savoir (<em>Wissen<\/em>), Heidegger \u00e9crit ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0le savoir appartient au vouloir\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le simple savoir d\u00e9pourvu de vouloir est simple connaissance (<em>Kenntnis<\/em>) et n\u2019est pas un savoir au sens de l\u2019\u00eatre et d\u2019\u00eatre dans la chose.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le savoir, au sens que lui donne Heidegger, ne renvoie ni \u00e0 la connaissance, ni au discernement de la pens\u00e9e, mais \u00e0 l\u2019\u00eatre. Ce n\u2019est donc pas un concept philosophique, mais un mot discriminatoire\u00a0: ne sait que celui qui est tel par son \u00eatre.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nous disons par exemple [&#8230;] \u201cje me <em>sais <\/em>d\u00e9cid\u00e9\u201d, <em>ainsi<\/em>, le savoir n\u2019est pas pris au sens de la connaissance, mais au sens o\u00f9 \u201cje me sais r\u00e9solu \u00e0 cela, je suis cela\u201d.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">On retrouve la position constante de Heidegger d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans <em>\u00eatre et Temps<\/em>, la \u00ab\u00a0d\u00e9cision\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0r\u00e9solution\u00a0\u00bb, et d\u00e9sormais le \u00ab\u00a0savoir\u00a0\u00bb, n\u2019expriment pas l\u2019usage par l\u2019\u00eatre humain du libre arbitre et de la facult\u00e9 de discerner, ils ne font que manifester son \u00eatre. Ne peut \u00ab\u00a0d\u00e9cider\u00a0\u00bb, \u00eatre r\u00e9solu ou savoir, que celui qui est tel par son \u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb. La \u00ab\u00a0constitution\u00a0\u00bb se trouve r\u00e9duite au \u00ab\u00a0savoir de soi-m\u00eame\u00a0\u00bb de l\u2019\u00eatre authentique. Par cette ontologisation du mot constitution se trouve supprim\u00e9e toute possibilit\u00e9 de r\u00e9flexion juridique sur la formation effective du droit constitutionnel. Ici encore [un peu \u00e0 la mani\u00e8re de la th\u00e9orie contre-r\u00e9volutionnaire de Bonald], il ne peut y avoir \u00e0 proprement parler de constitution que pour l\u2019\u00eatre affirm\u00e9 comme authentique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>IV\u00a0\u2014\u00a0Le combat pour \u00ab\u00a0l\u2019affirmation de soi et le d\u00e9bat sur \u00ab\u00a0l\u2019essence du politique\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a pu opposer Schmitt et Heidegger, \u00e0 propos de la question de \u00ab\u00a0l\u2019essence du politique\u00a0\u00bb. Pourtant le d\u00e9bat selon Faye ne porte pas sur l\u2019opposition ami \/ ennemi, mais sur son fondement. Dans le s\u00e9minaire \u00ab\u00a0Hegel, sur l\u2019\u00e9tat\u00a0\u00bb, profess\u00e9 en collaboration avec Erik Wolf pendant le semestre 1934-1935, Heidegger expose en effet une conception du politique comme \u00e9tant d\u2019abord <em>affirmation de soi<\/em> (<em>Selbstbehauptung<\/em>) d\u2019un \u201cpeuple\u201d, cette affirmation \u00e9tant pr\u00e9sent\u00e9e comme plus originaire que la discrimination entre l\u2019ami et l\u2019ennemi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rapportant le mot politique \u00e0 <em>polis<\/em>, l\u2019explicitation heidegg\u00e9rienne r\u00e9cuse le terme latin <em>status <\/em>d\u2019o\u00f9 vient le mot moderne \u00e9tat. Cette r\u00e9cusation vise Schmitt qui, au d\u00e9but de l\u2019\u00e9dition de 1932 du <em>Concept du politique<\/em>, faisait de l\u2019\u00c9tat, au sens strict du terme et dans son apparition historique, le statut par excellence\u2026 \u00ab\u00a0<em>Status <\/em>signifie \u00e9tat, <em>status rei publicae<\/em> = \u00e9tat de la chose publique (dans l\u2019acception moderne, d\u2019abord apparue dans l\u2019italien <em>stato<\/em>)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, selon Heidegger, la question de la d\u00e9finition du politique doit en revenir \u00e0 la signification de la <em>polis<\/em>. <em>Polis <\/em>n\u2019est pas la communaut\u00e9 de la <em>politeia<\/em>a. \u00ab\u00a0Ce qu\u2019est la <em>polis<\/em>, dit Heidegger, nous l\u2019apprenons d\u00e9j\u00e0 d\u2019Hom\u00e8re, de <em>l\u2019Odyss\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Autour de la <em>polis<\/em>, il construisit (fit \u00e9difier) une enceinte et b\u00e2tit des maisons, les temples des dieux et fit le partage des terres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>Polis <\/em>est donc le milieu authentique de l\u2019empire de l\u2019existence. Ce milieu est proprement le temple et le march\u00e9, o\u00f9 l\u2019assembl\u00e9e de la <em>politeia <\/em>trouve place. La <em>polis <\/em>est le milieu authentique et d\u00e9terminant de l\u2019existence historique d\u2019un peuple, d\u2019une race, d\u2019un clan\u00a0; ce autour de quoi la vie se d\u00e9roule\u00a0; le milieu \u00e0 quoi tout se rapporte, dont la protection comme affirmation de soi importe. L\u2019essentiel de l\u2019existence est affirmation de soi. Enceinte, maison, terre, Dieu. C\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que l\u2019on doit saisir l\u2019essence du politique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Heidegger, cela revient \u00e0 soutenir que l\u2019affirmation d\u2019existence est premi\u00e8re et que c\u2019est \u00e0 partir d\u2019elle que se produit la lutte pour la vie. Toujours selon Emmanuel Faye, c\u2019est en cela qu\u2019il critique le concept schmittien du politique, non pour le r\u00e9cuser compl\u00e8tement, mais pour dire qu\u2019il est second et d\u00e9riv\u00e9, que la discrimination entre l\u2019ami et l\u2019ennemi vient seulement apr\u00e8s l\u2019affirmation de soi. Dans les deux cas pourtant c\u2019est le combat pour l\u2019\u00eatre qui est mis au c\u0153ur du politique (6). Heidegger indique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0R\u00e9cemment est apparue la relation ami-ennemi comme l\u2019essence du politique. Elle pr\u00e9suppose l\u2019affirmation de soi et est donc une cons\u00e9quence essentielle du politique.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a d\u2019ami et d\u2019ennemi que l\u00e0 o\u00f9 il y a affirmation de soi. L\u2019affirmation de soi prise en ce sens exige une conception d\u00e9termin\u00e9e de l\u2019\u00eatre historique du peuple et de l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame. Parce que l\u2019\u00c9tat est cette affirmation de soi de l\u2019\u00eatre historique d\u2019un peuple et parce que l\u2019on peut appeler l\u2019\u00e9tat <em>polis<\/em>, le politique appara\u00eet en cons\u00e9quence comme la relation ami\/ennemi\u00a0; mais cette relation n\u2019est pas le politique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut noter que le mot \u00ab\u00a0affirmation de soi\u00a0\u00bb choisi par Heidegger pour d\u00e9finir le politique avait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par Baeumler \u00e0 propos de sa vision de l\u2019histoire mondiale.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le combat du F\u00fchrer contre Versailles \u00e9tait le combat contre le mythe d\u00e9mocratique juif. Ce fut la t\u00e2che de Rosenberg de conduire ce combat \u00e0 son terme au niveau du fondamental. Le compagnon d\u2019armes du F\u00fchrer r\u00e9solvait la t\u00e2che en prouvant que l\u2019histoire mondiale ne peut pas \u00eatre comprise comme un d\u00e9veloppement imaginaire d\u2019un but imaginaire, mais comme l\u2019affirmation de soi (<em>Selbsbehauptung<\/em>) et le combat les uns contre les autres des mythes qui fa\u00e7onnent l\u2019\u00eatre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les fondements de la politique\u00a0 et la domination mondiale de l\u2019essence allemande<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9finition heidegg\u00e9rienne du politique comme affirmation de soi est inspir\u00e9e de la d\u00e9finition de Spengler, la politique comme la modalit\u00e9 d\u2019existence qui afflue s\u2019affirme, grandit, triomphe des autres courants vitaux. Il transpose dans un vocabulaire existentiel et ontologique ce que Spengler \u00e9nonce dans un vocabulaire plus vitaliste. L\u00e0 o\u00f9 Spengler parle \u00ab\u00a0d\u2019histoire des courants de l\u2019existence humaine\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0d\u00e8s que nous les envisageons comme mouvement\u00a0: race, ordre, peuple, nation\u00a0\u00bb, Heidegger insiste sur la d\u00e9fense de ce qu\u2019il nomme dans son cours du semestre d\u2019\u00e9t\u00e9 1934, les possibilit\u00e9s cr\u00e9atrices et les auto affirmations de la force du peuple allemand. Pour cela il faut puiser dans ce qu\u2019il nomme les possibilit\u00e9s fondamentales de l\u2019essence de la race originellement germanique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1939, il reprend sans aucune distance, le d\u00e9veloppement suivant de Spengler\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La politique est la modalit\u00e9 o\u00f9 l\u2019existence humaine qui afflue s\u2019affirme (<em>sich behauptet<\/em>), grandit, triomphe des autres courants vitaux. La vie enti\u00e8re est politique, dans chacun de ses traits instinctifs, jusqu\u2019\u00e0 la moelle la plus int\u00e9rieure. Ce que nous qualifions aujourd\u2019hui volontiers d\u2019\u00e9nergie vitale, ce qui est en nous, qui veut avancer et monter \u00e0 tout prix, notre \u00e9lan aveugle, cosmique, nostalgique vers la reconnaissance et la puissance, qui reste li\u00e9 \u00e0 la terre comme une plante, \u00e0 la patrie par sa race, existence dirig\u00e9e et n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019action&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019affirmation de soi doit ainsi se d\u00e9ployer par la reconnaissance de la puissance, contre les autres courants \u201cvitaux\u201d, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019identifier et de combattre. D\u00e8s son livre sur <em>Kant et le probl\u00e8me de la m\u00e9taphysique<\/em>, Heidegger avait oppos\u00e9 les \u00ab\u00a0fous de l\u2019organisation\u00a0\u00bb aux \u00ab\u00a0amis de l\u2019essentiel\u00a0\u00bb. Sous le mot organisation, il visait les r\u00e9gimes politiques oppos\u00e9s \u00e0 la communaut\u00e9, qu\u2019il s\u2019agisse du bolchevisme sovi\u00e9tique ou du lib\u00e9ralisme de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet enjeu de puissance entre les d\u00e9mocraties et le Reich sera plus sp\u00e9cialement d\u00e9fini en 1940.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les puissances de l\u2019Ouest avaient port\u00e9 \u00e0 la plus haute clart\u00e9 et l\u2019acuit\u00e9 la plus haute leur volont\u00e9 jusque-l\u00e0 exprim\u00e9e de maintenir en leur possession la puissance mondiale au sens des d\u00e9mocraties nationales. Chez nous, ce n\u2019est que dans le pressentiment des guerriers essentiels que le pressentiment a commenc\u00e9 \u00e0 passer \u00e0 la certitude qu\u2019un changement dans la mani\u00e8re de poss\u00e9der la puissance mondiale se pr\u00e9parait. Les puissances de l\u2019Ouest luttent pour sauver le pass\u00e9, nous luttons pour la formation d\u2019un futur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Dans la prochaine zone de d\u00e9cision, la lutte porte uniquement sur la puissance mondiale, et cela non pas tant au sens de la seule possession de la puissance, que bien plut\u00f4t comme la capacit\u00e9 \u00e0 maintenir dans la puissance la puissance comme essence de la r\u00e9alit\u00e9, et cela veut toujours dire ici\u00a0: l\u2019augmenter.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La d\u00e9cision consiste avant tout \u00e0 savoir si les \u201cempires\u201d d\u00e9mocratiques (Angleterre, Am\u00e9rique) demeurent capables de puissance ou si la dictature imp\u00e9riale de l\u2019armement absolu pour l\u2019armement devient capable de puissance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La distinction entre e\u00a0\u00bbl\u2019accomplissement de la m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb commence \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler sa signification cach\u00e9e. En 1940, la guerre mondiale doit se poursuivre et la puissance d\u2019armement du Reich se mesurer aux d\u00e9mocraties. Ce n\u2019est pas seulement, parce qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019opposer le \u00ab\u00a0socialisme allemand\u00a0\u00bb \u00e0 la \u00ab\u00a0ploutocratie de l\u2019Ouest\u00a0\u00bb\u00a0: les justifications id\u00e9ologiques anciennes ne suffisent plus. La puissance du Reich allemand doit l\u2019emporter parce qu\u2019elle seule combat pour la configuration d\u2019un futur. Invoquer l\u2019espace vital n\u00e9cessaire \u00e0 80 millions d\u2019Allemands ne suffit pas non plus, car ce n\u2019est pas une question de nombre d\u2019individus. Heidegger invoque quelque chose de plus fondamental \u00e0 ses yeux, \u00e0 savoir ce qu\u2019il nomme \u00ab\u00a0notre\u00a0\u00bb croyance au lien cach\u00e9 entre la \u00ab\u00a0force essentielle des Allemands\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous le nom de m\u00e9taphysique, c\u2019est l\u2019exaltation de la puissance et de la domination de l\u2019Allemagne hitl\u00e9rienne qu\u2019Heidegger a faite sienne (7). Mais cela ne se limite pas \u00e0 la p\u00e9riode 1933-1945. Il faut se pr\u00e9senter comme celui qui est en mesure de voir plus loin, au-del\u00e0 m\u00eame du si\u00e8cle \u00e0 venir, cette d\u00e9cision est seulement une d\u00e9cision pr\u00e9liminaire, son r\u00e8glement peut exiger un si\u00e8cle ou plus.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est seulement si le lieu d\u2019une telle d\u00e9cision est atteint que l\u2019\u00e2ge de l\u2019\u00e9poque moderne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme surmont\u00e9. Que la force de l\u2019essence cach\u00e9e et non encore purifi\u00e9e des Allemands s\u2019\u00e9tende aussi loin, telle est notre croyance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00e0 la suite de la d\u00e9faite, Heidegger modifie son discours, affirmant comme en 1918 que \u00ab\u00a0la guerre n\u2019a rien d\u00e9cid\u00e9\u00a0\u00bb. Il laisse alors entendre, ce qui sera d\u00e9velopp\u00e9 par ses \u00e9pigones, que la m\u00e9taphysique elle-m\u00eame et la subjectivit\u00e9 cart\u00e9sienne en particulier, seraient les v\u00e9ritables responsables du d\u00e9cha\u00eenement plan\u00e9taire de la technique, les chambres \u00e0 gaz et les camps d\u2019an\u00e9antissement nazi n\u2019\u00e9tant pr\u00e9sent\u00e9s eux-m\u00eames dans les conf\u00e9rences de Br\u00eame de 1949, que comme une particularit\u00e9 parmi d\u2019autres du dis-positif (<em>Ge-stell<\/em>) de la technique moderne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le n\u00e9gationnisme ontologique des conf\u00e9rences de Br\u00eame<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a beaucoup parl\u00e9 du silence d\u2019Heidegger concernant l\u2019an\u00e9antissement des juifs d\u2019Europe par les nazis. En r\u00e9alit\u00e9, indique Emmanuel Faye, il ne s\u2019est pas tu. En r\u00e9ponse \u00e0 une lettre de Herbert Marcuse qui attend de son ancien ma\u00eetre une d\u00e9claration dans laquelle il reconna\u00eetrait son erreur pass\u00e9e, Heidegger r\u00e9pond le 20 janvier 1948.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s avoir affirm\u00e9 \u00ab\u00a0combien il est difficile de discuter avec des personnes qui n\u2019\u00e9taient plus en Allemagne depuis 1933\u00a0\u00bb, (sans faire \u00e9tat des motifs pour lesquels Marcuse a d\u00fb fuir de l\u2019Allemagne), il commence par justifier son adh\u00e9sion publique de 1933 en des termes qui montrent qu\u2019il croit qu\u2019il est toujours dans son bon droit, n\u2019attendait-il pas du national-socialisme un \u00ab\u00a0renouvellement spirituel de la totalit\u00e9 de la vie\u00a0\u00bb. Il affirme cependant avoir reconnu d\u00e8s 1934 ce qu\u2019il nomme son erreur politique. Puis, s\u2019abritant derri\u00e8re un mot de Jaspers selon lequel \u00ab\u00a0avoir surv\u00e9cu, telle est notre faute\u00a0\u00bb, il d\u00e9clare que son enseignement de 1933-1945 a pr\u00e9serv\u00e9 ses \u00e9tudiants de l\u2019id\u00e9ologie nazie. Il se borne en guise de repentir \u00e0 reprendre une phrase de son correspondant sur les millions de juifs an\u00e9antis par les nazis, pour dire qu\u2019on peut maintenant ajouter qu\u2019au lieu de juifs, on aurait pu \u00e9crire Allemands de l\u2019Est, avec cette diff\u00e9rence que ce qu\u2019a fait (l\u2019Union sovi\u00e9tique) depuis 1945 est mondialement connu, alors que ce qu\u2019avaient fait les nazis demeurait cach\u00e9 au peuple allemand.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, alors que la politique d\u2019extermination nazie n\u2019appelait chez Heidegger aucun sursaut de r\u00e9volte, c\u2019est seulement lorsque \u00ab\u00a0l\u2019essence des Allemand\u00a0\u00bb lui semble menac\u00e9e dans son \u00eatre, apr\u00e8s la d\u00e9faite, qu\u2019il exprime une crainte radicale. Il identifie ainsi l\u2019essence de l\u2019homme au seul destin des Allemands de souche et sa croyance en l\u2019avenir de cette \u201cessence \u201ddemeure inentam\u00e9e. Comme il l\u2019\u00e9crit dans une phrase obscure \u00e0 Rudolf Stadelmann\u00a0: \u00ab\u00a0Nous, Allemands, nous ne pouvons pas d\u00e9cliner parce que nous ne nous sommes pas encore \u00e9lev\u00e9s et que nous devons tout d\u2019abord traverser la nuit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les conf\u00e9rences de Br\u00eame en 1949, la n\u00e9gation heidegg\u00e9rienne de la singularit\u00e9 du g\u00e9nocide nazi rev\u00eat une expression plus radicale. Heidegger s\u2019est gard\u00e9 d\u2019en publier certains passages de son vivant (le premier texte a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 dans la premi\u00e8re \u00e9dition en 1962 et n\u2019a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019en 1983, il ne para\u00eetra qu\u2019en 1994). Il se sert du caract\u00e8re plan\u00e9taire de la technique moderne pour nier la sp\u00e9cificit\u00e9 irr\u00e9ductible du g\u00e9nocide nazi et l\u2019associer \u00e0 l\u2019une des manifestations les plus banalis\u00e9es de la technicisation de l\u2019existence, la transformation de l\u2019agriculture en industrie.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019agriculture est aujourd\u2019hui une industrie d\u2019alimentation motoris\u00e9e, dans son essence la m\u00eame chose que la fabrication de cadavres dans les chambres \u00e0 gaz et les camps d\u2019an\u00e9antissement, la m\u00eame chose que le blocus et la r\u00e9duction de pays \u00e0 la famine, la m\u00eame chose que la fabrication de bombes \u00e0 hydrog\u00e8ne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la conf\u00e9rence \u00ab\u00a0le Danger\u00a0\u00bb, publi\u00e9e en 1994, tout se passe comme si Heidegger s\u2019en prenait \u00e0 l\u2019\u00eatre m\u00eame des victimes (8). Il \u00e9nonce en effet que pouvoir mourir signifie avoir la possibilit\u00e9 de cette d\u00e9marche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est pourquoi l\u2019homme peut mourir si et seulement si l\u2019\u00eatre lui-m\u00eame approprie l\u2019essence de l\u2019homme dans l\u2019essence de l\u2019\u00eatre \u00e0 partir de la v\u00e9rit\u00e9 de son essence. La mort est l\u2019abri de l\u2019\u00eatre dans le po\u00e8me du monde. Pouvoir la mort dans son essence signifie\u00a0: pouvoir mourir. Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels au sens porteur de ce mot.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les formulations utilis\u00e9es, \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0po\u00e8me du monde\u00a0\u00bb, masquent l\u2019atrocit\u00e9 du propos, souligne Emmanuel Faye. Ainsi, personne ne serait mort dans les camps d\u2019an\u00e9antissement, parce que personne de ceux qui furent extermin\u00e9s ne portait dans son essence la possibilit\u00e9 de la mort. Ceux qui ont disparu ne pouvaient pas \u00eatre sauv\u00e9s par \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb, parce qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas des mortels, qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient donc pas des hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La post\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre et sa port\u00e9e destructrice<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi ceux qui admirent le contenu de l\u2019\u0153uvre d\u2019Heidegger, indique Emmanuel Faye, certains ne partagent pas la conception national-socialiste, d\u2019autres, qui n\u2019ont certainement en eux rien de nazi, s\u2019en tiennent \u00e0 la surface de l\u2019\u0153uvre, et ne cherchent pas \u00e0 l\u2019analyser en profondeur. Mais une fois que l\u2019on a compris que son \u0153uvre constitue le prolongement de l\u2019hitl\u00e9risme et du nazisme dans la pens\u00e9e, il faut, insiste-t-il, lui r\u00e9sister avec la m\u00eame d\u00e9termination que celle qui fut n\u00e9cessaire pour r\u00e9sister au nazisme, faute de quoi on se laisse impr\u00e9gner, et dominer par elle. Sinon, toute personne qui se laisse poss\u00e9der par le culte de Heidegger, au point de voir en lui un grand penseur, ne risque-t-elle pas \u00e0 mesure qu\u2019elle d\u00e9couvre l\u2019intensit\u00e9 de son nazisme, d\u2019en conclure qu\u2019il doit y avoir quelque chose de grand dans cette doctrine et cette pratique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plusieurs strat\u00e9gies ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre pour \u00e9riger une statue virginale \u00e0 la gloire du \u201cgrand penseur\u201d. Tant\u00f4t on a minimis\u00e9 la question de l\u2019antis\u00e9mitisme, tant\u00f4t on a pr\u00e9tendu que le nazisme comprenait un noyau rationnel comme le fit Ernst Nolte. Le nazisme ne serait que la r\u00e9action d\u2019auto-d\u00e9fense de \u00ab\u00a0l\u2019existence allemande\u00a0\u00bb menac\u00e9e par le bolchevisme. Dans son ouvrage, <em>Heidegger, Politik und Geschichte im Leben und Denken<\/em> (1992), Nolte justifie l\u2019engagement nazi de Heidegger, comme relevant de son \u00ab\u00a0droit historique\u00a0\u00bb, s\u00e9parant l\u2019histoire de toute morale humaine pour forger l\u2019expression \u00ab\u00a0droit historique\u00a0\u00bb, par laquelle il entend justifier l\u2019inexcusable. Le nazisme devient un ph\u00e9nom\u00e8ne historiquement l\u00e9gitime, dont on peut simplement regretter qu\u2019il ait mal tourn\u00e9 pour ses promoteurs. Bref, c\u2019est la d\u00e9faite de 1945, c\u2019est l\u2019\u00e9croulement de l\u2019Allemagne nazie et non pas le processus d\u2019extermination que l\u2019on doit d\u00e9plorer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la m\u00eame fa\u00e7on, Heidegger avait disqualifi\u00e9 toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la moralit\u00e9. Une fois d\u00e9truite l\u2019attitude morale, il n\u2019y a plus de limite infranchissable entre ce qui est humainement acceptable et ce qui ne l\u2019est pas. On peut alors sans \u00e9tats d\u2019\u00e2me intempestifs, en usant d\u2019expressions aussi ind\u00e9termin\u00e9es que la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb ou le \u00ab\u00a0droit historique\u00a0\u00bb, promouvoir progressivement \u2014 ou brutalement si l\u2019histoire s\u2019acc\u00e9l\u00e8re\u00a0\u2014 les r\u00e9alit\u00e9s les plus discriminatoires et les plus meurtri\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Christian Tilitzki, qui se pr\u00e9sente comme un disciple de Nolte, publie en 2002, <em>Die deutsche Universit\u00e4tphilosophie in der Weimarer Republik und im Dritten Reich<\/em>, o\u00f9 il d\u00e9veloppe ces m\u00eames th\u00e8ses r\u00e9visionnistes. Il soutient que la position allemande de 1918 \u00e0 1945 \u00e9tait politiquement l\u00e9gitime dans une situation internationale d\u00e9crite en termes de \u00ab\u00a0guerre civile\u00a0\u00bb. La vision du monde national-socialiste est pr\u00e9sent\u00e9e pour sa part comme contenant un \u00ab\u00a0noyau rationnel\u00a0\u00bb, qui consiste dans \u00ab\u00a0l\u2019opposition de la particularit\u00e9 et de l\u2019universalit\u00e9\u00a0\u00bb. Pour rendre moins inacceptable son entreprise, il affirme que le racisme n\u2019est qu\u2019un \u00e9l\u00e9ment du particularisme, cette particularit\u00e9 n\u2019\u00e9tant autre que celle \u00ab\u00a0de l\u2019existence <em>v\u00f6lkisch <\/em>contre tous les universalismes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La boucle semble boucl\u00e9e, lorsqu\u2019un des admirateurs de Heidegger, Fran\u00e7ois Nebout, critiquant les interpr\u00e9tations d\u2019Emmanuel Faye, propose, comme pour les confirmer, cette phrase qui semble presque cod\u00e9e, du \u201cplus grand philosophe du xxe\u00a0si\u00e8cle\u201d\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La patience\u00a0: ce calme pressentiment qui s\u2019\u00e9veille tandis que nous prenons fid\u00e8lement en garde <em>ce que nous devons vouloir qu\u2019il soit<\/em>. C\u2019est le souci se d\u00e9tournant de toute pr\u00e9occupation bruyante pour faire retour vers <em>le tout du<\/em> <em>Dasein<\/em>. [&#8230;]. La vraie patience est l\u2019une des vertus fondamentales du philosopher, celle qui comprend que <em>nous devons constamment dresser le b\u00fbcher avec du bois appropri\u00e9 et choisi, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il prenne feu enfin<\/em>\u00a0 (9).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>NOTES<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(*) Emmanuel Faye, <em>L\u2019Introduction du nazisme dans la Philosophie. Autour des s\u00e9minaires in\u00e9dits de 1933-1935<\/em>. Paris, Biblioth\u00e8que Albin Michel Id\u00e9es, 2005. Compte-rendu de Hourya Fontnova, publi\u00e9 dans les Cahiers pour l\u2019Analyse concr\u00e8te, 57-58.<br \/>\n(1)\u2002Le \u00ab\u00a0questionnement\u00a0\u00bb de l\u2019\u0153uvre d\u2019Heidegger est r\u00e9serv\u00e9 aux seuls herm\u00e9neutes agr\u00e9\u00e9s, tel est le point de vue qu\u2019expose Fran\u00e7ois Nebout, lorsqu\u2019il d\u00e9cr\u00e8te qu\u2019Emmanuel Faye n\u2019a pas vraiment \u201clu\u201d Heidegger.<br \/>\n(2)\u2002La destruction de l\u2019ontologie cart\u00e9sienne annonc\u00e9e dans le plan du livre ne sera pas publi\u00e9e, mais la force persuasive de la rh\u00e9torique de Heidegger, indique E. Faye, a suffi pour que des lecteurs aient tenu ce projet pour un acquis. C\u2019est ainsi que Habermas a pu faire l\u2019\u00e9loge de <em>\u00eatre et Temps<\/em> comme accomplissant \u00ab\u00a0un pas d\u00e9cisif sur le chemin de l\u2019argumentation qui permettra de d\u00e9passer la philosophie de la conscience\u00a0\u00bb.<br \/>\n(3)\u2002Apr\u00e8s sa d\u00e9mission du rectorat, Heidegger participe \u00e0 la cr\u00e9ation de la \u00ab\u00a0Commission pour la philosophie du Droit de l\u2019Acad\u00e9mie pour le droit allemand\u00a0\u00bb, dans laquelle si\u00e8gent Hans Frank, Carl Schmitt, Julius Strecher, Alfred Rosenberg. Il y joue un r\u00f4le actif au moins jusqu\u2019en 1936 (on peut noter que cette Acad\u00e9mie a particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9laboration des lois racistes de Nuremberg de septembre 1935). \u00e0 partir de 1936, il participe aux travaux des Archives Nietzsche que Hitler a honor\u00e9es comme un haut lieu du nazisme.<br \/>\n(4)\u2002Faut-il le pr\u00e9ciser, il ne s\u2019agit pas du mot peuple, au sens social et politique, mais bien au sens racial, ou ethnique et \u201cculturel\u201d<br \/>\n(5)\u2002Notons \u00e0 cet \u00e9gard que le 13 avril 1934 peu de jours avant que sa d\u00e9mission du rectorat ne prenne effet, Heidegger \u00e9crit au minist\u00e8re de Karlsruhe pour exiger la cr\u00e9ation qu\u2019il r\u00e9clame \u00ab\u00a0depuis des mois\u00a0\u00bb d\u2019une chaire de \u00ab\u00a0professeur ordinaire de doctrine raciale et de biologie h\u00e9r\u00e9ditaire\u00a0\u00bb.<br \/>\n(6)\u2002Ce \u201cparadigme\u201d de \u00ab\u00a0l\u2019auto-affirmation\u00a0\u00bb est pass\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9, servant de fondement \u00e0 toutes les logiques de \u201cfiert\u00e9\u201d identitaire (ethnique, culturelle, religieuse, de \u201cgenre\u201d), logiques qui impliquent le combat contre ce qui s\u2019oppose \u00e0 cette auto-affirmation, et que l\u2019on doit alors d\u00e9signer comme \u201cl\u2019ennemi\u201d.<br \/>\n(7)\u2002La \u00ab\u00a0motorisation de la Wehrmacht\u00a0\u00bb est entendue par Heidegger comme \u00ab\u00a0acte m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0s\u00e9lection raciale\u00a0\u00bb est qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0m\u00e9taphysiquement n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb, la d\u00e9faite de la France par les arm\u00e9es du Reich nazi, est comment\u00e9e comme le \u00ab\u00a0jour o\u00f9 un peuple n\u2019est plus \u00e0 la hauteur de la m\u00e9taphysique surgie de sa propre histoire\u00a0\u00bb, bref est m\u00e9taphysique tout ce qui va dans le sens de l\u2019accomplissement de la domination plan\u00e9taire de l\u2019Allemagne nazie.<br \/>\n(8)\u2002Notons que l\u2019interpr\u00e9tation de ce texte par Emmanuel Faye est la plus vivement contest\u00e9e, dans la mesure o\u00f9 il semble que le questionnement ou \u201cd\u00e9codage\u201d des propos du ma\u00eetre doive demeurer, et pour cause, domaine r\u00e9serv\u00e9.<br \/>\n(9)\u2002Heidegger, \u00ab\u00a0La philosophie de l\u2019esprit\u00a0\u00bb de Hegel, c\u2019est nous qui soulignons.<\/p>\n ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La plupart des critiques adress\u00e9es \u00e0 l\u2019ouvrage d\u2019Emmanuel Faye ne portent pas sur le fond. Parmi celles-ci, il en est une qui circule de bouche \u00e0 oreille. Il est reproch\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur d\u2019\u00eatre un sp\u00e9cialiste de Descartes, et non de Heidegger. 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