{"id":861,"date":"2017-11-11T22:03:05","date_gmt":"2017-11-11T21:03:05","guid":{"rendered":"http:\/\/lunipop.fr\/?p=861"},"modified":"2017-11-11T22:03:05","modified_gmt":"2017-11-11T21:03:05","slug":"peuple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lunipop.fr\/?p=861","title":{"rendered":"Peuple"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Contribution du Centre de Sociologie Historique<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En guise d\u2019introduction, deux d\u00e9finitions du mot peuple\u2009:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00a0\u2014 \u00ab\u00a0Communaut\u00e9 \u00e0 la fois raciale et linguistique qui a maintenu sa particularit\u00e9 existentielle, ses traditions et son esprit propre, malgr\u00e9 les bouleversements de l\u2019histoire\u00a0\u00bb.<br \/>\n2 \u2014 \u00ab\u00a0Un peuple n\u2019est pas un rassemblement quelconque d\u2019hommes, c\u2019est le rassemblement d\u2019une multitude d\u2019individus, qui se sont associ\u00e9s en vertu d\u2019un accord sur le droit et d\u2019une communaut\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eats\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus de deux mill\u00e9naires s\u00e9parent ces deux d\u00e9finitions. Si l\u2019on sait que la premi\u00e8re fut propos\u00e9e par un politiste en 1965 (1), et la seconde environ cinquante ans avant notre \u00e8re (2), ne peut-on s\u2019interroger sur la modernit\u00e9 relative de l\u2019une par rapport \u00e0 l\u2019autre, modernit\u00e9 que peut contredire la chronologie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux questions m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre pos\u00e9es.<br \/>\n\u2014\u202fDe ces deux d\u00e9finitions, laquelle se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 m\u00eame de donner sens aux notions de r\u00e9publique et de d\u00e9mocratie, conf\u00e9rer au peuple le statut de sujet politique\u00a0?<br \/>\n\u2014\u202fSelon laquelle des deux tend-on aujourd\u2019hui \u00e0 vouloir conformer le(s) peuple(s)\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Puissance souveraine du peuple ou assujettissement \u00e0 son destin<\/strong><strong>\u2009?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La qualit\u00e9 de sujet (3) politique se fonde sur une capacit\u00e9 (potentialit\u00e9) \u00e0 se diriger, non \u201cpar d\u2019autres\u201d, mais par soi-m\u00eame, pour soi-m\u00eame, par cons\u00e9quent \u00e0 d\u00e9finir et oeuvrer \u00e0 faire pr\u00e9valoir les grandes orientations de la vie de la Cit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La possibilit\u00e9 pour un peuple de se poser en sujet politique suppose encore, \u00e9vidence m\u00e9connue, qu\u2019il soit institu\u00e9 en sujet dans le champ proprement politique. Faute d\u2019une telle institution, on ne peut reconna\u00eetre au peuple aucun \u201c\u00eatre\u201d ni \u201cexistence\u201d politiques, si ce n\u2019est en effigie. Il n\u2019y a qu\u2019une \u201cmultitude\u201d, incapable de tenir le r\u00f4le du sujet, le nom de peuple est usurp\u00e9. Le peuple-communaut\u00e9 consign\u00e9 dans une \u201cidentit\u00e9\u201d, dont l\u2019unit\u00e9 se maintiendrait en fonction d\u2019une \u00ab\u00a0particularit\u00e9 existentielle\u00a0\u00bb ne se trouve pas davantage \u00e0 m\u00eame de tenir un tel r\u00f4le. \u00c9manation d\u2019un\u00a0\u00ab\u00a0esprit propre\u00a0\u00bb, expression d\u2019une fusion communautaire imaginaire, hors de sa propre production historique, il ne peut d\u00e9ployer la qualit\u00e9 de sujet libre et souverain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La propension \u00e0 circonscrire la notion de peuple dans le champ de l\u2019identit\u00e9, du culturel, voire de l\u2019ethnique, du communautaire au sens de T\u00f6nnies (4), contre l\u2019id\u00e9e d\u2019un peuple politiquement institu\u00e9, est relativement r\u00e9cente dans le cadre de la formation historique fran\u00e7aise, propension qui touche plus particuli\u00e8rement la litt\u00e9rature courante ou de sp\u00e9cialit\u00e9 (5). Jusqu\u2019\u00e0 une \u00e9poque r\u00e9cente, les figures du peuple, que celui-ci soit positivement ou n\u00e9gativement connot\u00e9, \u00e9taient principalement inscrites dans le registre politique ou social.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le registre de la philosophie politique classique, le peuple \u00e9tait le plus souvent distingu\u00e9 de la multitude, il n\u2019\u00e9tait v\u00e9ritablement institu\u00e9 ou constitu\u00e9 en peuple que r\u00e9uni par un principe d\u2019ordre politique, lui conf\u00e9rant une unit\u00e9, une coh\u00e9rence. Dans de grands textes litt\u00e9raires ou d\u2019anciens dictionnaires, nombre d\u2019illustrations situaient aussi le peuple du c\u00f4t\u00e9 de la \u201cgueuserie\u201d, de l\u2019ignorance, de la soumission \u00e0 l\u2019imm\u00e9diat, du d\u00e9r\u00e8glement, sans pour autant qu\u2019il soit assign\u00e9 \u00e0 une identit\u00e9 ethnique ou culturelle (6). Dans ses principales figures le peuple \u00e9tait la multitude ignorante, agit\u00e9e, soumise \u00e0 ses passions, ou de fa\u00e7on plus neutre un ensemble plac\u00e9 au bas de la hi\u00e9rarchie sociale. Mais le peuple pouvait aussi d\u00e9signer la partie active, la seule indispensable de la soci\u00e9t\u00e9, ayant vocation \u00e0 devenir le souverain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis quelques d\u00e9cennies cependant, la pr\u00e9dominance relative de telles figures, sociales et politiques, d\u00e9cline au profit d\u2019acceptions \u201cidentitaires\u201d. Ces remobilisations du mot peuple, ou des peuples au pluriel, t\u00e9moignent-elles d\u2019un souci de (re)donner toute sa place au peuple, aux peuples, dans le jeu politique, contrecarrer la tendance \u00e0 ne lui accorder la place du souverain qu\u2019en effigie\u00a0? Ou bien s\u2019agit-il de remplacer une effigie par une autre, d\u2019inciter les \u201cpeuples\u201d \u00e0 une concentration de leurs efforts pour la conqu\u00eate d\u2019identit\u00e9s plus ou moins improbables, conqu\u00eates finalement moins p\u00e9rilleuses que celle de droits politiques et sociaux\u00a0? La figure du peuple en souverain n\u2019est-elle pas toujours susceptible d\u2019\u00eatre prise au mot, pour faire d\u2019un cadre formel un \u00e9l\u00e9ment du r\u00e9el\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En opposant les peuples d\u00e9finis par une identit\u00e9 au peuple politiquement et historiquement institu\u00e9, c\u2019est aussi le peuple au sens social qu\u2019on efface de la sc\u00e8ne, celui qui n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9uni par une \u201cparticularit\u00e9\u201d originaire, mais par la place occup\u00e9e dans l\u2019ensemble des rapports sociaux, peuple social qui \u00e9tait aussi le support n\u00e9cessaire du peuple politique. Les deux usages du mot peuple, l\u2019usage social et politique, l\u2019usage identitaire, autorisent certes \u00e0 penser et dire l\u2019unit\u00e9 et l\u2019antagonisme, mais il ne s\u2019agit pas de la m\u00eame unit\u00e9, ni des m\u00eames antagonismes, et cela n\u2019est pas sans incidence sur les luttes men\u00e9es, leur conf\u00e9rant des formes sp\u00e9cifiques et oppos\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand le peuple \u00e9tait identifi\u00e9 aux travailleurs, ou quand les termes prol\u00e9taires, classe ouvri\u00e8re, jouaient comme doublets s\u00e9mantiques, l\u2019unit\u00e9 du peuple relevait du social et du politique, contre des conditions d\u2019oppression communes. L\u2019antagonisme d\u00e8s lors ne pouvait passer entre peuples, entre \u201ccommunaut\u00e9s\u201d, mais entre classes, groupes sociaux, et le fait que la lutte se d\u00e9roul\u00e2t au sein de formations nationales, n\u2019excluait nullement, (sans nier les sp\u00e9cificit\u00e9s historiques de chacune d\u2019elles) les relations entre peuples de diff\u00e9rentes nations, une certaine conception de l\u2019internationalisme. Il n\u2019en est pas de m\u00eame pour les peuples d\u00e9finis par une \u201cidentit\u00e9\u201d irr\u00e9ductible, qui r\u00e9alisent, chacun pour leur part, l\u2019identit\u00e9 des contraires sociaux, et pour lesquels, de par la logique de leur d\u00e9finition, l\u2019unit\u00e9 tend ici \u00e0 prendre la forme de la lutte entre \u201cpeuples\u201d, entre \u201ccommunaut\u00e9s\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Souverainet\u00e9 et principe d\u2019unification politique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9finition du peuple dans l\u2019orbe du social et son institution politique, rel\u00e8ve d\u2019un proc\u00e8s historique, proc\u00e8s de \u201cformation\u201d, s\u2019opposant \u00e0 l\u2019inn\u00e9it\u00e9. Le proc\u00e8s de formation en peuple, con\u00e7u comme association ou \u201ccorps politique\u201d, ne peut s\u2019actualiser sans un principe d\u2019unit\u00e9 (d\u2019unification) proprement politique qui le soutienne. Le \u201ccorps politique\u201d ne rel\u00e8ve pas d\u2019une corpor\u00e9it\u00e9 \u201coriginelle\u201d, \u201cnaturelle\u201d, c\u2019est un corps artificiel (c\u2019est-\u00e0-dire produit par l\u2019art humain). Sa coh\u00e9sion n\u2019est pas pr\u00e9-donn\u00e9e, elle doit \u00eatre construite pour que se manifeste ce \u201cmoi commun\u201d qu\u2019\u00e9voque Rousseau, qui le constitue en sujet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il convient ici de saisir le rapport entre cette institution et le droit politique. L\u2019association politique, et le droit politique qui l\u2019institue, sont des \u00e9laborations. Le droit politique a pour objet l\u2019\u00e9laboration des rapports entre ce qui est pr\u00e9-donn\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9, les groupements humains tels qu\u2019ils se sont spontan\u00e9ment d\u00e9velopp\u00e9s, et ce qui est construit en fonction de finalit\u00e9s humaines. Relation donc entre les processus \u201cnaturels\u201d, ici au sens d\u2019involontaires, et ce qui ressort du vouloir et de l\u2019art humain, donc de l\u2019artifice, l\u2019artificiel. Sans nier l\u2019existence de lois ext\u00e9rieures au pouvoir humain, le droit politique se constitue en posant la possibilit\u00e9 d\u2019une souverainet\u00e9 de l\u2019ordre humain sur lui-m\u00eame, dans l\u2019\u00e9tablissement de ses propres institutions, souverainet\u00e9 prise en charge par des sujets politiques s\u2019assignant leurs propres fins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le concept de souverainet\u00e9 et non celui d\u2019identit\u00e9 se trouve au c\u0153ur de la probl\u00e9matique de l\u2019institution du sujet politique, que celui-ci soit un roi, une aristocratie ou le peuple. Ce mot de souverainet\u00e9, aujourd\u2019hui banalis\u00e9, n\u2019\u00e9voque le plus souvent que l\u2019id\u00e9e de pouvoir, d\u2019autorit\u00e9 supr\u00eames. Le travail de conceptualisation de la notion en avait pourtant d\u00e9gag\u00e9 une signification plus essentielle, celle de la ma\u00eetrise d\u2019un sujet sur les orientations qu\u2019il d\u00e9termine, sa capacit\u00e9 \u00e0 se diriger par lui-m\u00eame, pour lui-m\u00eame. Cette capacit\u00e9, d\u00e8s lors qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un corps physique, mais d\u2019un corps artificiel, ne peut s\u2019actualiser sans un principe de coh\u00e9sion, d\u2019unit\u00e9 interne. Quelles sont les conditions de formation de cette unit\u00e9\u00a0? Quelle forme donner \u00e0 \u00ab\u00a0la liaison des parties qui constitue le tout\u00a0\u00bb, comment dans le cas d\u2019un peuple l\u2019unir en lui-m\u00eame pour qu\u2019il puisse affirmer un vouloir propre\u00a0? Comment r\u00e9gler le rapport de soi \u00e0 soi\u00a0: \u2014 de soi, comme sujet capable d\u2019agir sur le monde et sur lui-m\u00eame, en fonction de fins vis\u00e9es, \u2014\u00a0\u00e0 soi, comme r\u00e9alit\u00e9, objet pr\u00e9-donn\u00e9, ou pr\u00e9-d\u00e9termin\u00e9, et agi par le monde\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autant de questions qui touchent \u00e0 l\u2019institution de tout \u201c\u00eatre\u201d politique, que les conditions historiques d\u2019institution du peuple en souverain se trouvent ou non r\u00e9unies. Questions auxquelles Jean Bodin s\u2019efforce de r\u00e9pondre dans les <em>Six livres de la R\u00e9publique<\/em> (7). Travail th\u00e9orique de d\u00e9finition de la souverainet\u00e9 \u00e0 nouveaux frais, qui r\u00e9pond \u00e0 des exigences pratiques. Travail men\u00e9 \u00ab\u00a0 en temps d\u2019orage\u00a0\u00bb, temps qui exhorte \u00e0 rem\u00e9dier \u00e0 la d\u00e9sagr\u00e9gation en cours, aux mis\u00e8res du temps, aux partages de pouvoir entre f\u00e9odalit\u00e9s, aux ruines de la guerre civile et de la guerre \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment, au sein d\u2019un processus de morcellement, penser cette forme politique qu\u2019il nomme r\u00e9publique, capable d\u2019unir un groupement humain, lui donner sa coh\u00e9sion\u2009? Comment la d\u00e9finir, pour \u00eatre \u00e0 m\u00eame d\u2019atteindre la fin vis\u00e9e, sans faire abstraction des conditions r\u00e9elles et des caract\u00e8res propres d\u2019un substrat historique donn\u00e9\u2009?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pour bien viser une cible, il faut la bien conna\u00eetre\u00a0\u00bb. A cet effet, Jean Bodin observe les principes d\u2019organisation de toutes les soci\u00e9t\u00e9s connues, et sur cette base d\u00e9gage des \u00e9l\u00e9ments directeurs\u00a0: ce qu\u2019il nomme la forme essentielle des choses, sans s\u2019arr\u00eater aux innombrables accidents\u00a0: d\u00e9gager les \u00e9l\u00e9ments <em>communs <\/em>et <em>distinctifs<\/em>, les diff\u00e9rences <em>essentielles <\/em>et <em>formelles<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La souverainet\u00e9, selon Bodin, est \u00ab\u00a0l\u2019\u00e2me de la r\u00e9publique\u00a0\u00bb. Le mot <em>\u00e2me <\/em>a pour sens le principe organisateur d\u2019une forme donn\u00e9e, en relation avec une finalit\u00e9 (ainsi ce que l\u2019on nomme \u201cl\u2019\u00e2me d\u2019un canon\u201d, l\u2019espace vide du f\u00fbt qui ordonne sa forme essentielle en vue d\u2019un but sp\u00e9cifique\u00a0: tirer des boulets capables d\u2019atteindre une cible). Pour faire saisir en quoi la souverainet\u00e9 constitue le principe organisateur de ce corps moral, non physique, qu\u2019est la r\u00e9publique, Bodin pose une analogie de rapports avec la forme d\u2019un navire. Les \u00e9l\u00e9ments qui le constituent, tant qu\u2019ils sont s\u00e9par\u00e9s, n\u2019ont pas d\u2019unit\u00e9 de forme. Ils l\u2019acqui\u00e8rent dans le proc\u00e8s de construction du navire, corps mat\u00e9riel dont l\u2019unit\u00e9 rel\u00e8ve d\u2019une conception et production de l\u2019art humain, qui lui ont conf\u00e9r\u00e9 une forme correspondant \u00e0 sa finalit\u00e9\u00a0: flotter, naviguer, ne pas sombrer, etc. Forme et fins sont pos\u00e9es dans le m\u00eame mouvement. Les qualit\u00e9s propres des \u00e9l\u00e9ments ne sont pas sans importance au regard de la forme et de la finalit\u00e9 (ici le bois pour la maniabilit\u00e9 et la flottabilit\u00e9 par exemple). Mais ces \u00e9l\u00e9ments peuvent demeurer en tas ou \u00eatre agenc\u00e9s selon une autre forme, une b\u00e2tisse par exemple. C\u2019est la forme propre du navire qui conf\u00e8re aux \u00e9l\u00e9ments leur place et au b\u00e2timent son unit\u00e9 sp\u00e9cifique. Quant au principe central, organisateur de la forme navire, qui lui donne sa coh\u00e9rence, c\u2019est, indique Bodin, son armature axiale, l\u2019ensemble de \u00ab\u00a0la quille, la proue, la poupe, le tillac\u00a0\u00bb qui fait \u00ab\u00a0tenir ensemble\u00a0\u00bb les diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments, leur conf\u00e8re une forme d\u00e9termin\u00e9e de coh\u00e9sion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la m\u00eame fa\u00e7on, la souverainet\u00e9 est ce qui fait \u201ctenir ensemble\u201d le corps immat\u00e9riel de la r\u00e9publique. Sans la quille, la proue, la poupe, le tillac, il n\u2019y a plus de navire, mais des morceaux \u00e9pars. Sans souverainet\u00e9, la r\u00e9publique est d\u00e9membr\u00e9e, comme le navire d\u00e9pourvu d\u2019axe central. Sans souverainet\u00e9, la r\u00e9publique n\u2019est plus la r\u00e9publique mais des \u00e9l\u00e9ments disparates sans principe de coh\u00e9sion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les conditions du temps, Bodin penche en faveur d\u2019une souverainet\u00e9 monarchique pour maintenir le principe de coh\u00e9sion. Toutefois, dans l\u2019ordre logique (et m\u00eame si tel n\u2019est pas le cas historiquement), la souverainet\u00e9 subordonne la question de son d\u00e9tenteur, dans la mesure o\u00f9 elle est au principe de toute association politique. Il faut qu\u2019une association politique soit constitu\u00e9e dans son ind\u00e9pendance pour qu\u2019un sujet politique\u00a0: roi, aristocratie ou peuple, puisse tenir la place du souverain. Faute de quoi la ma\u00eetrise souveraine ne peut s\u2019exercer puisqu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019\u00eatre politique commun, mais une multitude d\u2019\u00e9l\u00e9ments disjoints, sans principe de liaison interne, sur lesquels aucune souverainet\u00e9 effective ne peut \u00eatre exerc\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La souverainet\u00e9, cl\u00e9 de vo\u00fbte du droit politique, institue un sujet \u00e0 m\u00eame de d\u00e9cider, par lui et non par un autre, ce qui convient \u00e0 sa conservation et aux finalit\u00e9s qu\u2019il pose. Et c\u2019est alors la loi form\u00e9e dans l\u2019orbe du pouvoir souverain, et non le glaive, qui peuvent durablement unifier, structurer l\u2019association politique (m\u00eame si le glaive a pu dans la chronologie historique soutenir la formation souveraine). Principe souverain et Loi ne peuvent soutenir durablement la coh\u00e9sion s\u2019ils ne sont pas orient\u00e9s par une finalit\u00e9 publique, commune (mais non communautaire) aux diff\u00e9rents membres de la r\u00e9publique, ce qui est au principe m\u00eame de ses premi\u00e8res d\u00e9finitions (8). Faute d\u2019une telle orientation, l\u2019unit\u00e9 se dissout et les \u00e9l\u00e9ments retournent \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9l\u00e9ments disjoints.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les \u00e9tats de groupement humain et la formation des \u201c\u00eatres\u201d politiques<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La difficult\u00e9 \u00e0 penser le peuple en tant que sujet politique, capable d\u2019unit\u00e9 de volont\u00e9, tient notamment \u00e0 ce que dans la r\u00e9alit\u00e9 physique, il se pr\u00e9sente comme ensemble d\u2019\u00e9l\u00e9ments s\u00e9par\u00e9s les uns des autres. \u00e0 cet \u00e9gard, la th\u00e9orie des \u201c\u00eatres moraux\u201d, ou \u201c\u00eatres de raison\u201d, \u201ccorps artificiels\u201d, autorise \u00e0 penser un principe de coh\u00e9sion non \u201cnaturel\u201d, non imm\u00e9diatement donn\u00e9 (9). Cette th\u00e9orie permet de concevoir la formation d\u2019\u00eatres immat\u00e9riels (tels le pouvoir, le droit, la r\u00e9publique), qu\u2019on ne peut imm\u00e9diatement saisir, \u00e0 la diff\u00e9rence des \u00eatres physiques, produits originaires de la nature.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la th\u00e9orie classique, les \u00eatres moraux se forment par institution, institution divine pour <em>l\u2019\u00e9tat de nature<\/em> par exemple, ou institution humaine, produit d\u2019une convention, d\u2019un contrat. Les \u00eatres moraux peuvent \u00eatre des <em>\u00e9tats<\/em>, des modalit\u00e9s de groupement humain, <em>\u00e9tat de nature<\/em>, <em>\u00e9tat civil<\/em>, <em>\u00e9tat de guerre<\/em>. Ces \u00e9tats sont des \u201cmilieux\u201d qui sont aux personnes morales ce qu\u2019est l\u2019espace aux choses physiques. Chaque <em>\u00e9tat <\/em>est ordonn\u00e9 selon une forme d\u00e9termin\u00e9e, un agencement sp\u00e9cifique qui conditionne les modes de relation entre les hommes, leurs propres \u201c\u00e9tats moraux\u201d\u2009: par exemple libert\u00e9 de l\u2019\u00e9tat de nature ou libert\u00e9 de l\u2019\u00e9tat civil. Par une m\u00e9diation politique, gouvernement, trait\u00e9, convention, il y a possibilit\u00e9 de passage d\u2019un \u00e9tat \u00e0 un autre. Les \u00eatres moraux peuvent aussi \u00eatre des personnes\u00a0: simples, tel un monarque (le corps politique du roi co\u00efncidant avec un corps physique), ou des \u00eatres compos\u00e9s, tel <em>le peuple<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une telle th\u00e9matique ne semble pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019un Bossuet. Celui-ci, pas plus que Bodin n\u2019est en faveur de l\u2019\u00c9tat populaire, bien qu\u2019il en admette en th\u00e9orie la possibilit\u00e9. Pourtant, en posant les conditions de passage entre \u00e9tat de nature et \u00e9tat social, il contribue \u00e0 signaler les conditions de possibilit\u00e9 d\u2019une institution du peuple en sujet politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le temps de Bossuet, comme celui de Bodin, est temps de changement. Sous l\u2019apparence de l\u2019unit\u00e9 monarchique, la coh\u00e9sion est menac\u00e9e par des facteurs de division, tenant aux survivances f\u00e9odales, au maintien de privil\u00e8ges qui sont autant de lois priv\u00e9es contre la loi commune, et surtout \u00e0 des facteurs d\u2019\u00e9branlement souterrain, au d\u00e9sordre engendr\u00e9 par la concurrence des int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La coh\u00e9sion de la soci\u00e9t\u00e9 ne se pr\u00e9sente pas pour Bossuet comme un donn\u00e9 permanent. Dans le monde r\u00e8gne la division, l\u2019unit\u00e9 se pose en ext\u00e9riorit\u00e9 relative, en Dieu, unit\u00e9 manifest\u00e9e sur terre par le roi. Dieu, les lois naturelles, et la royaut\u00e9, servent \u00e0 figurer l\u2019unit\u00e9 n\u00e9cessaire du corps politique, contre les processus d\u2019anarchie et de guerre sociale. Mais c\u2019est bien sur terre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019instituer ou maintenir la soci\u00e9t\u00e9 politique, soci\u00e9t\u00e9 qui ne ressort pas spontan\u00e9ment de la fr\u00e9quentation mutuelle, d\u2019un mouvement laiss\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0[&#8230;] \u00e0 regarder les hommes comme ils sont naturellement [&#8230;] on ne trouve [&#8230;] [qu\u2019] une libert\u00e9 farouche et sauvage, o\u00f9 chacun peut tout pr\u00e9tendre et en m\u00eame temps tout contester ; o\u00f9 tous sont en garde, et par cons\u00e9quent en guerre continuelle contre tous ; [&#8230;] o\u00f9 le droit m\u00eame de la nature demeure sans force puisque la raison n\u2019en a point ; o\u00f9 par cons\u00e9quent il n\u2019y a ni propri\u00e9t\u00e9 [\u2026] ni repos assur\u00e9, ni \u00e0 vrai dire aucun droit, si ce n\u2019est celui du plus fort. Encore ne sait-on jamais qui l\u2019est puisque chacun tour \u00e0 tour le peut devenir (10).\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour transformer ces mani\u00e8res d\u2019\u00eatre, en rivalit\u00e9, des hommes, les conditions g\u00e9n\u00e9rales sont \u00e0 ordonner par une m\u00e9diation politique: gouvernement capable de r\u00e9gler la vie commune, faire tenir ensemble les \u00e9l\u00e9ments s\u00e9par\u00e9s et en lutte. La possibilit\u00e9 du passage est donn\u00e9e dans les conditions m\u00eame de l\u2019\u00e9tat de nature, c\u2019est en raison m\u00eame de l\u2019\u00e9tat de d\u00e9sordre que se d\u00e9veloppe le besoin d\u2019un gouvernement commun.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tout se divise et se partialise parmi les hommes. Il ne suffit pas que les hommes habitent la m\u00eame contr\u00e9e ou parlent le m\u00eame langage, parce qu\u2019\u00e9tant devenus intraitables par la violence de leurs passions, et incompatibles par leurs humeurs diff\u00e9rentes, ils ne pouvaient \u00eatre unis \u00e0 moins de se soumettre tous ensemble \u00e0 un m\u00eame gouvernement qui les r\u00e9gl\u00e2t tous (11).\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">La coh\u00e9sion ne semble pour Bossuet devoir venir que de la soumission commune \u00e0 une m\u00eame puissance. Cependant, en leur principe, toutes les formes de gouvernement, y compris l\u2019\u00e9tat populaire peuvent conf\u00e9rer \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 sa coh\u00e9sion.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0[&#8230;] du fond de cette anarchie [&#8230;] sont sorties toutes les formes de gouvernement, la monarchie, l\u2019aristocratie, l\u2019\u00e9tat populaire et les autres (12).\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019institution d\u2019un gouvernement r\u00e9gl\u00e9, au sens large d\u2019institution politique, peut donner les conditions d\u2019une possible constitution du peuple en sujet politique. Dans l\u2019\u00e9tat de nature, indique Bossuet, les communaut\u00e9s peuvent lutter les unes contre les autres, ce ne sont pas encore de v\u00e9ritables peuples. C\u2019est par une unification d\u2019ordre politique, que peuvent \u00eatre r\u00e9unies les conditions de leur institution.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il peut bien y avoir des familles, et encore mal gouvern\u00e9es et mal assur\u00e9es ; il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde, une multitude confuse ; mais il ne peut y avoir de peuple parce qu\u2019un peuple suppose d\u00e9j\u00e0 quelque chose qui r\u00e9unisse, quelque conduite r\u00e9gl\u00e9e et quelque droit \u00e9tabli, ce qui n\u2019arrive qu\u2019\u00e0 ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 sortir de cet \u00e9tat malheureux (13).\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aucune identit\u00e9 d\u2019origine ou de culture, pour reprendre des termes contemporains, ne conf\u00e8re ici imm\u00e9diatement au peuple un \u201c\u00eatre\u201d propre. Il ne se forme que par institution, par une m\u00e9diation politique, forme d\u2019association unissant le peuple en lui-m\u00eame. Le peuple ne peut pr\u00e9tendre au statut de peuple, sans pacte, sans trait\u00e9 d\u2019union, et pour Bossuet, ce trait\u00e9 d\u2019unit\u00e9 qui transforme la multitude en peuple, requiert la pr\u00e9sence d\u2019une puissance plac\u00e9e au-dessus de lui.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le peuple ne pouvait s\u2019unir en soi-m\u00eame par une soci\u00e9t\u00e9 inviolable, si le trait\u00e9 n\u2019en \u00e9tait fait dans son fond en pr\u00e9sence d\u2019une puissance sup\u00e9rieure [&#8230;]. Le trait\u00e9 [&#8230;] a un double effet\u00a0: il unit le peuple \u00e0 Dieu, et il unit le peuple en soi-m\u00eame (14).\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ce trait\u00e9, les communaut\u00e9s, les individus modifient leurs rapports. Ali\u00e9nant leurs forces particuli\u00e8res, instables, en lutte les unes contre les autres, ils les r\u00e9unissent en une force commune, qui rend chacun plus fort, plus assur\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le prologue du contrat social \u00e9tant \u00e9nonc\u00e9, Rousseau pourra formuler les conditions d\u2019institution d\u2019une forme politique vraiment capable d\u2019unir les hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Soci\u00e9t\u00e9 l\u00e9gitime et int\u00e9r\u00eat commun<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme l\u2019\u00e9tait le peuple selon Bossuet, la soci\u00e9t\u00e9, selon Rousseau, d\u00e9signe une forme d\u00e9termin\u00e9e, non quelconque, de groupement humain. La soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas une cat\u00e9gorie de la pr\u00e9histoire des hommes, lorsque rien ne les diff\u00e9renciait vraiment des animaux. Une agr\u00e9gation d\u2019hommes, des troupeaux et leurs ma\u00eetres, ne font pas soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La soci\u00e9t\u00e9 ne se r\u00e9duit pas non plus \u00e0 une simple fr\u00e9quentation mutuelle. La fr\u00e9quentation mutuelle est une condition n\u00e9cessaire, mais non suffisante pour la formation de soci\u00e9t\u00e9s. Ainsi celles-ci ne ressortent pas seulement des processus spontan\u00e9s de rencontre entre les hommes, soumis \u00e0 des rapports de force et de d\u00e9pendance. Elle est un produit d\u00e9termin\u00e9 de l\u2019\u00e9volution des relations qui s\u2019\u00e9tablissent entre les hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour que la fr\u00e9quentation mutuelle soit r\u00e9put\u00e9e soci\u00e9t\u00e9, il faut un minimum d\u2019accord, de r\u00e8gles, de conventions, communes. \u00ab\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 humaine n\u2019est fond\u00e9e que sur la foi des conventions\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019ordre social ne vient point de la nature, il est fond\u00e9 sur des conventions\u00a0\u00bb. Et, m\u00eame si les termes de la convention sont tacites dans leurs premiers accomplissements, cette notion signale que la soci\u00e9t\u00e9 est une \u00e9laboration, pour partie \u201cartificielle\u201d, une production de l\u2019art humain,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La soci\u00e9t\u00e9 est de fa\u00e7on double un <em>produit<\/em>, produit de la fr\u00e9quentation entre les hommes, et \u00e9laboration de ce rapport, se formant sur la base d\u2019un donn\u00e9 et d\u2019un construit. En retour, cette \u00e9laboration sociale permet que l\u2019homme se modifie, se perfectionne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour d\u00e9gager l\u2019influence des diff\u00e9rents facteurs, on peut isoler en pens\u00e9e \u201cl\u2019homme\u201d, le consid\u00e9rer hors de toute relation sociale. Par cette fiction th\u00e9orique, on fait la part des conditions sociales sur les moeurs, les mani\u00e8res d\u2019\u00eatre des hommes. En r\u00e9introduisant les conditions g\u00e9n\u00e9rales, on peut par exemple poser les questions de la sociabilit\u00e9 de l\u2019homme, celle de sa bont\u00e9 ou de sa m\u00e9chancet\u00e9. La mani\u00e8re d\u2019\u00eatre des hommes ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e en toute ind\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des conditions g\u00e9n\u00e9rales dans lesquelles ils se trouvent. L\u2019homme est mauvais ou bon, si les conditions politiques (au sens large) le placent dans la situation de l\u2019\u00eatre. Cela est vrai aussi des peuples. \u00ab\u00a0Tous les vices n\u2019appartiennent pas tant \u00e0 l\u2019homme, mais \u00e0 l\u2019homme mal gouvern\u00e9\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0[Le] peuple n\u2019est jamais que ce que la nature de son Gouvernement le ferait \u00eatre\u00a0\u00bb. La vie sociale (bien gouvern\u00e9e) ferait les peuples vertueux. La vie sociale (mal gouvern\u00e9e) ferait les peuples corrompus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les hommes se transforment en changeant d\u2019\u00e9tat, de <em>conditions <\/em>g\u00e9n\u00e9rales de vie sociale. L\u2019homme peut former et transformer l\u2019homme par des m\u00e9diations sp\u00e9cifiques. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance accord\u00e9e par Rousseau aux formes politiques, \u00ab\u00a0l\u2019id\u00e9e que tout tenait radicalement \u00e0 la politique\u00a0\u00bb et celle de \u00ab\u00a0prendre les hommes tels qu\u2019ils sont et les lois telles qu\u2019elles peuvent \u00eatre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette fa\u00e7on de consid\u00e9rer le social dans son rapport \u00e0 l\u2019humain, et la possibilit\u00e9 d\u2019une intervention humaine dans la transformation sociale s\u2019oppose par avance aux th\u00e9matiques contre-r\u00e9volutionnaires d\u2019un \u00eatre social, en tant qu\u2019entit\u00e9 ant\u00e9rieure et sup\u00e9rieure aux hommes, mais aussi \u00e0 la th\u00e9matique lib\u00e9rale du laisser-faire, laisser-passer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rapport entre conditions pr\u00e9-donn\u00e9es et but vis\u00e9, s\u2019ordonne autour de la question\u00a0: comment \u00ab\u00a0tirer du mal le rem\u00e8de qui le doit gu\u00e9rir\u00a0\u00bb. Il n\u2019est pas question en effet pour Rousseau, pas plus que pour Bodin, de faire abstraction des conditions existantes. On prend appui sur ce qui est pour transformer. C\u2019est sur la base de ce que rec\u00e8le la formation sociale qu\u2019on peut projeter un <em>ordre social<\/em>, des conditions g\u00e9n\u00e9rales, rendant possible le d\u00e9veloppement des virtualit\u00e9s qu\u2019il contient. \u00ab\u00a0Ce n\u2019est que de l\u2019ordre social \u00e9tabli parmi nous que nous tirons les id\u00e9es de celui que nous imaginons\u00a0\u00bb (15).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les premi\u00e8res soci\u00e9t\u00e9s se d\u00e9veloppent deux tendances contradictoires, <em>opposition<\/em>, <em>besoin d\u2019accord<\/em>. N\u00e9es des besoins, des circonstances, ces formes sociales, par le d\u00e9veloppement de la fr\u00e9quentation mutuelle, induisent des effets doubles : d\u00e9pravation mais aussi \u00e9l\u00e9vation (16).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par la mise en relation sociale, la communication, la pratique commune, les hommes sortent de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 et de l\u2019\u00e9troitesse de l\u2019\u00e9tat de nature, ils peuvent penser et poser l\u2019ensemble de leurs relations sociales, et donc aussi leur possible transformation. L\u2019\u00e9tat vraiment social s\u2019\u00e9l\u00e8ve sur cette base contradictoire, \u00e0 certaines conditions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les conditions \u201cspontan\u00e9es\u201d de la fr\u00e9quentation mutuelle des hommes sont l\u2019opposition des int\u00e9r\u00eats. C\u2019est cette <em>opposition <\/em>d\u2019int\u00e9r\u00eats dans le cadre d\u2019une fr\u00e9quentation mutuelle qui rend <em>n\u00e9cessaire <\/em>l\u2019\u00e9tablissement des soci\u00e9t\u00e9s, mais c\u2019est l\u2019accord de ces m\u00eames int\u00e9r\u00eats qui la rend <em>possible<\/em>. \u00ab\u00a0Si l\u2019opposition des int\u00e9r\u00eats particuliers a rendu n\u00e9cessaire l\u2019\u00e9tablissement des soci\u00e9t\u00e9s, c\u2019est l\u2019accord de ces m\u00eames int\u00e9r\u00eats qui l\u2019a rendu possible\u00a0\u00bb (17).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sch\u00e9ma suppose qu\u2019en d\u00e9pit des oppositions, il y ait le contenu d\u2019un accord possible, que la soci\u00e9t\u00e9 en r\u00e9alise la virtualit\u00e9. On ne peut r\u00e9unir les hommes qu\u2019avec un gouvernement qui instaure les conditions de l\u2019accord : l\u2019int\u00e9r\u00eat commun. \u00ab\u00a0C\u2019est uniquement sur cet int\u00e9r\u00eat commun que la soci\u00e9t\u00e9 doit \u00eatre gouvern\u00e9e\u00a0\u00bb Un gouvernement assujetti aux int\u00e9r\u00eats particuliers en lutte, ne peut unir les hommes. Pour qu\u2019il y ait soci\u00e9t\u00e9 (association l\u00e9gitime), le gouvernement ne peut \u00eatre le simple prolongement, l\u2019appendice du mouvement spontan\u00e9 des \u00e9changes priv\u00e9s, ou du choc de groupes partiels. Le droit politique doit \u00eatre \u00e9lev\u00e9 au-dessus des rapports imm\u00e9diats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une seule fa\u00e7on d\u2019unir les hommes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Consid\u00e9rer que la finalit\u00e9 de l\u2019association politique est le bien commun peut se pr\u00e9senter comme un truisme dans le cadre d\u2019une th\u00e9orie politique, truisme sur lequel il n\u2019est pas rare toutefois qu\u2019on ait jet\u00e9 le voile. Une fois la finalit\u00e9 pos\u00e9e, comment d\u00e9finir et r\u00e9aliser ce bien commun\u00a0? Les premiers penseurs de la r\u00e9publique, en d\u00e9finissant celle-ci comme \u201cchose du peuple\u201d avaient semble-t-il apport\u00e9 la r\u00e9ponse. Pourtant la monarchie pr\u00e9tendait aussi \u00eatre \u00e0 m\u00eame de r\u00e9aliser ce bien, \u00e9tant admis selon une d\u00e9finition traditionnelle (celle de Bodin par exemple) qu\u2019elle puisse se consid\u00e9rer comme une des formes de la r\u00e9publique. Un des apports de Rousseau est d\u2019\u00e9tablir, qu\u2019en tant que forme de l\u2019\u00c9tat, la monarchie ne r\u00e9unit pas les conditions d\u2019une affirmation historique durable du bien commun, bien qu\u2019on puisse envisager qu\u2019un roi puisse \u00eatre ministre du peuple souverain (18). L\u2019unit\u00e9 de volont\u00e9 tendue vers le bien commun, ne peut pr\u00e9valoir que si elle expose la volont\u00e9 commune de tout le corps politique, et le peuple doit alors occuper la place du souverain. On peut ainsi \u00e9tablir une correspondance entre ce qui est voulu en tant que sujet actif, et ce qui est subi en tant que sujet passif. Il n\u2019y a plus d\u2019un c\u00f4t\u00e9 des sujets (assujettis), de l\u2019autre un roi (souverain).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la substitution d\u2019une souverainet\u00e9 populaire \u00e0 la souverainet\u00e9 monarchique ne suffit pas \u00e0 d\u00e9finir les contours de la forme d\u2019association vraiment capable d\u2019unir les hommes, et d\u2019assurer la coh\u00e9sion du peuple. Il existe, dit Rousseau, plusieurs fa\u00e7ons de rassembler les hommes, mais une seule de les unir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment donc unir les hommes (ou encore quel est le fondement de l\u2019ordre social l\u00e9gitime), telle est la question pos\u00e9e d\u00e8s le premier chapitre du <em>Contrat social<\/em>. Il s\u2019agit de rechercher une r\u00e8gle d\u2019administration l\u00e9gitime et s\u00fbre, prenant les hommes \u00ab\u00a0tels qu\u2019ils sont et les lois telles qu\u2019elles peuvent \u00eatre\u00a0\u00bb, de trouver\u00a0: \u00ab\u00a0la forme politique d\u2019association qui d\u00e9fende et prot\u00e8ge la force commune\u00a0\u00bb, et \u00ab\u00a0la personne et les biens de chaque associ\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0et par laquelle chacun s\u2019unissant \u00e0 tous, n\u2019ob\u00e9isse pourtant qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plusieurs aspects en interrelation sont ici \u00e0 consid\u00e9rer\u00a0: quelle doit \u00eatre la forme de convention qui lie les associ\u00e9s, pour qu\u2019elle se trouve \u00e0 m\u00eame de prot\u00e9ger la force et la libert\u00e9 communes et celle des associ\u00e9s, d\u2019assurer la correspondance entre face passive et face active du corps politique, de poser des r\u00e8gles d\u2019\u00e9quivalence entre ce que l\u2019on ali\u00e8ne et ce que l\u2019on re\u00e7oit\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La forme de la convention qui lie les associ\u00e9s doit, selon Rousseau, r\u00e9pondre \u00e0 certaines conditions. La convention doit \u00eatre <em>volontaire<\/em>, sinon la <em>libert\u00e9 <\/em>serait ali\u00e9n\u00e9e, l\u2019on ob\u00e9irait \u00e0 un autre que soi-m\u00eame. Elle doit \u00eatre <em>g\u00e9n\u00e9rale<\/em>, sinon l\u2019<em>\u00e9galit\u00e9 <\/em>ne serait pas r\u00e9alis\u00e9e et mettrait en p\u00e9ril la libert\u00e9. Elle doit reposer sur une base \u00e9quitable\u00a0: conditions \u00e9gales pour tous, m\u00eame droits, m\u00eames devoirs, pas de rapports de d\u00e9pendance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il convient aussi que les fins, les orientations de l\u2019association, consid\u00e9r\u00e9e en tant qu\u2019unit\u00e9, ne contredisent pas les fins voulues par les associ\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par son agencement d\u2019ensemble, la forme d\u2019association vraiment capable d\u2019unir les hommes, \u00e9tablit de la sorte un principe g\u00e9n\u00e9ral de correspondance.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Cette personne publique qui se forme par l\u2019union de toutes les autres [&#8230;] prend maintenant le nom de r\u00e9publique ou de corps politique, lequel est appel\u00e9 par ses membres <em>\u00c9tat <\/em>quand il est passif, <em>souverain <\/em>quand il est actif, <em>puissance <\/em>en le comparant \u00e0 ses semblables. \u00e0 l\u2019\u00e9gard des associ\u00e9s, ils prennent collectivement le nom de <em>peuple<\/em>, et s\u2019appellent en particulier <em>citoyens<\/em>, comme participant \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 souveraine, et <em>sujets <\/em>comme soumis aux lois de l\u2019\u00c9tat.\u00a0\u00bb(19)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9l\u00e9ments distingu\u00e9s par Rousseau sont les diff\u00e9rentes faces, ou formes, d\u2019une m\u00eame chose, consid\u00e9r\u00e9s sous diff\u00e9rents rapports. Li\u00e9s par ce principe de correspondance, les \u00e9l\u00e9ments entrent en relation par des m\u00e9diations sp\u00e9cifiques. Individuation et socialisation politiques se pr\u00e9sentant comme les deux faces d\u2019un m\u00eame processus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les associ\u00e9s, en nom particulier, sont \u00e0 la fois citoyens et sujets, aux droits des citoyens correspondant les devoirs des sujets. De m\u00eames hommes, sont tour \u00e0 tour citoyens et sujets, formant la loi et y ob\u00e9issant. En tant que collectif d\u2019associ\u00e9s, ils se nomment le peuple. Le peuple qui fait les lois y est aussi soumis. Comme souverain il joue un r\u00f4le actif, de formation de la loi, que l\u2019\u00c9tat, face passive, fait appliquer par le gouvernement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9publique, forme d\u00e9termin\u00e9e (non quelconque) d\u2019association \u00e9l\u00e8ve la \u201csoci\u00e9t\u00e9 naturelle\u201d en soci\u00e9t\u00e9 politique, de la m\u00eame fa\u00e7on que la \u201cpersonne morale\u201d s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-dessus de la personne physique. \u00c9l\u00e9vation de la soci\u00e9t\u00e9 naturelle, la soci\u00e9t\u00e9 politique peut en retour agir sur elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le principe de correspondance est aussi celui d\u2019une \u00e9quivalence (non marchande), \u00e9quivalence entre versants actifs et passifs du droit politique, \u00e9quivalence entre droits et devoirs, entre ce que l\u2019on ali\u00e8ne et ce que l\u2019on re\u00e7oit. On note \u00e0 cet \u00e9gard dans le <em>Contrat social<\/em>, la pr\u00e9sence signifiante des termes <em>\u00e9quivalence<\/em>, <em>\u00e9change \u00e9quitable<\/em>. L\u2019acte du contrat est nul, indique Rousseau, s\u2019il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9quivalent, d\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne postulant pas une harmonie pr\u00e9-\u00e9tablie, Rousseau n\u2019imagine pas que le principe d\u2019\u00e9quivalence se r\u00e9alise par le <em>laisser-faire<\/em>, <em>laisser passer<\/em>. Le mouvement spontan\u00e9 des \u00e9changes priv\u00e9s entre particuliers ne produit qu\u2019une forme g\u00e9n\u00e9rale d\u2019\u00e9quivalence <em>en valeur<\/em> (monnaie), il ne peut directement produire une forme g\u00e9n\u00e9rale d\u2019\u00e9quivalence <em>utile<\/em>. Si l\u2019on se situe au niveau du mouvement spontan\u00e9 de la \u201cbase\u201d \u00e9conomique, l\u2019\u00e9change marchand reproduit la contradiction entre int\u00e9r\u00eats particuliers en opposition. Un peu \u00e0 la fa\u00e7on de Bossuet, et sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire d\u2019en appeler \u00e0 Dieu, il faut une sph\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale ext\u00e9rieure aux \u00e9l\u00e9ments priv\u00e9s en vis-\u00e0-vis et en lutte, pour pouvoir transformer le mouvement spontan\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Seule une convention g\u00e9n\u00e9rale peut assurer la \u00ab\u00a0base \u00e9quitable\u00a0\u00bb, les m\u00eames droits et devoirs, \u00ab\u00a0les conditions \u00e9gales\u00a0\u00bb, favorisant et obligeant \u00e9galement tous les associ\u00e9s. Il s\u2019agit bien d\u2019acqu\u00e9rir en \u00e9change des ali\u00e9nations consenties des <em>utilit\u00e9s <\/em>(sociales), non des valeurs d\u2019\u00e9change marchandes qui nourriraient d\u2019autres \u00e9changes marchands. Il s\u2019agit bien d\u2019un contrat <em>social<\/em>, non de contrats priv\u00e9s. Le contrat social pose un principe g\u00e9n\u00e9ral d\u2019\u00e9change \u00e9quitable, s\u2019appliquant \u00e0 la libert\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9, la propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00e9 (20). L\u2019\u00e9quivalent qu\u2019on re\u00e7oit en \u00e9change de sa libert\u00e9 ou de ses biens particuliers, a la forme de \u00ab\u00a0l\u2019utilit\u00e9 commune\u00a0\u00bb. On remet sous une forme particuli\u00e8re ce que l\u2019on re\u00e7oit en retour sous forme sociale. La libert\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9, ali\u00e9n\u00e9es sous leur forme instable, doivent \u00eatre restitu\u00e9s sous une forme g\u00e9n\u00e9rale, l\u00e9gitime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La libert\u00e9 de l\u2019\u00e9tat de nature, ali\u00e9n\u00e9e sous une forme particuli\u00e8re, doit \u00eatre re\u00e7ue, retrouv\u00e9e, sous une autre forme, \u00e9gale libert\u00e9 de l\u2019\u00e9tat civil. On ne peut engager sa libert\u00e9 (originelle), sans recevoir un \u00e9quivalent, sinon ce serait nuire \u00ab\u00a0aux soins que l\u2019on se doit\u00a0\u00bb. Et, \u00e0 l\u2019in\u00e9gale \u00e9galit\u00e9 de la libert\u00e9 de l\u2019\u00e9tat de nature, se substitue l\u2019\u00e9galit\u00e9 de droit. \u00ab\u00a0Substituer une \u00e9galit\u00e9 morale et l\u00e9gitime \u00e0 ce que la nature avait pu mettre d\u2019in\u00e9galit\u00e9 entre les hommes, et que pouvant \u00eatre in\u00e9gaux en force et en g\u00e9nie, ils deviennent tous \u00e9gaux par convention et de droit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Destitution corr\u00e9lative du peuple et des citoyens<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019acte d\u2019association produit un \u00ab\u00a0corps moral et collectif\u00a0\u00bb qui re\u00e7oit de cet acte son \u00ab\u00a0moi commun\u00a0\u00bb. Le corps politique ne tient que par les principes politiques qui le soutiennent. En tant que \u00ab\u00a0corps artificiel\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00eatre moral\u00a0\u00bb, il n\u2019a d\u2019existence qu\u2019autant qu\u2019il demeure fond\u00e9 sur la convention politique des associ\u00e9s, et sur les clauses du contrat (g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, utilit\u00e9 commune, libre consentement, \u00e9galit\u00e9, principe d\u2019\u00e9quivalence). Si le pacte est rompu, les clauses d\u00e9nonc\u00e9es ou viol\u00e9es, le corps politique se dissout (21). Le peuple, personne publique qui se forme par l\u2019union de toutes les autres, nom collectif des associ\u00e9s, n\u2019a plus ni \u00eatre ni existence, non plus que les citoyens et les sujets, en tant qu\u2019ils se pr\u00e9sentent comme les deux faces des \u00e9l\u00e9ments qui s\u2019\u00e9taient constitu\u00e9s en peuple. Tant que la soci\u00e9t\u00e9 reposait sur une base l\u00e9gitime, que les clauses \u00e9taient respect\u00e9es, les hommes associ\u00e9s se devaient \u00e0 la Cit\u00e9, ils ne se doivent plus maintenant qu\u2019\u00e0 eux-m\u00eames. Dans ce cadre, la question de la citoyennet\u00e9 ne se pose pas ind\u00e9pendamment de celle du peuple. Les citoyens n\u2019existent qu\u2019en tant qu\u2019ils sont unis en corps de peuple dans le cadre d\u2019une Cit\u00e9, d\u2019une r\u00e9publique (22), correspondant \u00e0 leurs d\u00e9finitions. Si la r\u00e9publique est d\u00e9constitu\u00e9e, ils se dispersent en multitude, comme les \u00e9l\u00e9ments du navire de Bodin. Il ne peut y avoir de citoyens sans corps de peuple et sans Cit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cherchant \u00e0 d\u00e9terminer la forme d\u2019association vraiment capable de r\u00e9unir les hommes et les voies d\u2019une institution du peuple, Rousseau discerne ainsi quelles peuvent \u00eatre les voies de sa destitution. Politiquement institu\u00e9, le peuple n\u2019existe pas hors de cette institution. La sommation, l\u2019agr\u00e9gation ou \u201cl\u2019origine\u201d commune ne font pas l\u2019unit\u00e9 du peuple. La destitution s\u2019op\u00e8re lorsque l\u2019association est d\u00e9truite, les clauses viol\u00e9es, mais aussi lorsque le gouvernement usurpe le pouvoir souverain, ou que le souverain s\u2019identifie au gouvernement. Dans les deux cas l\u2019unit\u00e9 se d\u00e9sagr\u00e8ge, le peuple cesse d\u2019\u00eatre le peuple, la confusion entre volont\u00e9 et pouvoir constitue un facteur interne actif d\u2019une telle dissolution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien que Rousseau utilise parfois le terme gouvernement dans un sens large (gouvernement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9), il \u00e9tablit comme Bodin la distinction entre Souverain et gouvernement. On peut rendre compte de leur position relative, par une analogie de rapports, celle qui distingue et relie la <em>volont\u00e9 <\/em>qui d\u00e9termine les actes, et la <em>force<\/em>, le <em>pouvoir<\/em>, qui l\u2019ex\u00e9cute. De m\u00eame que dans le corps, l\u2019esprit doit diriger, exposer sa volont\u00e9, de m\u00eame la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale doit diriger la force publique (23).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La <em>volont\u00e9<\/em>, <em>puissance de faire les lois<\/em>, est du ressort du Souverain. Ayant un objet g\u00e9n\u00e9ral, elle ne peut appartenir qu\u2019\u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 du peuple. La <em>puissance ex\u00e9cutive<\/em> consiste pour sa part en actes particuliers, elle n\u2019appartient pas \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9. Il faut un agent particulier, le gouvernement, pour <em>mettre en \u0153uvre<\/em> la force publique, <em>selon la direction de la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale<\/em>. Le gouvernement n\u2019est que le ministre, le commis, du Souverain. Il permet d\u2019\u00e9tablir une relation entre face active et face passive du corps politique, entre Souverain et \u00c9tat. Pour que chaque instance demeure l\u00e9gitime, les deux ne doivent pas \u00eatre confondues. <em>Le gouvernement ne doit pas donner les lois. Le souverain qui donne les lois ne doit pas gouverner<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le gouvernement doit toujours rester dans la d\u00e9pendance de la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale qui ressort du Souverain. C\u2019est l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment \u00ab\u00a0la mati\u00e8re la plus difficile des institutions politiques\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019ab\u00eeme de la politique\u00a0\u00bb. Le gouvernement tend constamment \u00e0 usurper le pouvoir de faire les lois, prendre la place du souverain, conduire \u00e0 ce que le peuple d\u00e9l\u00e8gue sa volont\u00e9 (24).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais le Souverain ne doit pas davantage se confondre avec le gouvernement. Le souverain, pour ne pas se trouver en situation d\u2019ali\u00e9ner son vouloir g\u00e9n\u00e9ral, ne doit pas directement exercer de fonction d\u2019ex\u00e9cution, mais diriger le gouvernement. D\u00e8s lors que le souverain se centre sur les actes particuliers, il cesse de se situer dans la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 et retourne \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature. L\u2019ex\u00e9cution, le pouvoir portent sur des affaires particuli\u00e8res. Pour que le peuple reste peuple (corps politique souverain), il doit concentrer son attention sur les affaires publiques de la soci\u00e9t\u00e9, dans sa g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9. S\u2019il s\u2019en d\u00e9tourne, en se focalisant sur le particulier, il perd sa qualit\u00e9 de peuple (25).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00e0 titre d\u2019\u00e9pilogue, on peut s\u2019interroger sur la pertinence du recours \u00e0 ces \u201cvieilles lunes\u201d de la philosophie politique, que sont Cic\u00e9ron, Bodin, Bossuet ou Rousseau, pour \u00e9clairer des enjeux contemporains. La r\u00e9duction du peuple \u00e0 l\u2019\u00e9tat de multitude, ou son fractionnement en groupements partiels, ne vaudraient que pour un pass\u00e9 lointain. La possible instrumentation des \u00e9l\u00e9ments \u00e9pars, afin de tenter de leur conf\u00e9rer une forme de regroupement contraire \u00e0 leur int\u00e9r\u00eat commun, ne rel\u00e8verait nullement de notre actualit\u00e9. Et le souci, pour une partie de ce peuple fragment\u00e9, de reconstituer un principe de coh\u00e9sion politique, porterait t\u00e9moignage d\u2019un imaginaire r\u00e9gressif. Cet imaginaire que d\u2019aucuns aujourd\u2019hui, du sein m\u00eame de la multitude formulent pourtant ainsi : \u00ab\u00a0On a besoin d\u2019un but\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ce qui manque, c\u2019est le relais politique\u00a0\u00bb (26).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>NOTES<\/strong><br \/>\n1.\u2002Julien Freund, <em>l\u2019Essence du politique<\/em>, Paris, Sirey, 1965, p. 360.<br \/>\n2.\u2002Cic\u00e9ron, <em>la R\u00e9publique<\/em>, transcription sur la base de la traduction d\u2019Esther Br\u00e9guet, d\u2019apr\u00e8s le texte du palimpseste [<em>populus autem non omnis hominum coetus quoquo modo congregatus, sed coetus multitudinis iuris consensu et utilitatis communione sociatus<\/em>] livre I, Paris, Les Belles Lettres, 1999, p. 222.<br \/>\n3.\u2002Le mot sujet en fran\u00e7ais peut valoir pour signifier l\u2019assujettissement \u00e0 un autre (les sujets d\u2019un roi), mais aussi un \u00eatre en tant que support d\u2019attributs ou d\u2019action. Il n\u2019en est pas de m\u00eame dans d\u2019autres langues. Ainsi, l\u2019espagnol distingue entre <em>subditos <\/em>et <em>sujeto<\/em>.<br \/>\n4.\u2002Ferdinand T\u00f6nnies, <em>Communaut\u00e9 et soci\u00e9t\u00e9<\/em>, trad. fr., Paris, Retz, 1977.<br \/>\n5.\u2002Cet usage \u201cculturel\u201d, pour faire euph\u00e9mique, du mot peuple, se pr\u00e9sente rarement si l\u2019on interroge les \u201ccitoyens ordinaires\u201d, comme l\u2019a \u00e9tabli Bruno Pouly. Les figures sociales, historiques et politiques ou para-politiques \u00e9tant tr\u00e8s largement dominantes. Ces figures positionnent le peuple dans le champ politique et social, autour des notions de pauvret\u00e9, de travail, de groupement, d\u2019ordre commun, de lois, de volont\u00e9, de territorialit\u00e9. Voir Bruno Pouly, \u00ab\u00a0Repr\u00e9sentations contemporaines du peuple\u00a0\u00bb, in <em>Figures du peuple<\/em>, Centre de Sociologie Historique, 2001.<br \/>\n6.\u2002Le <em>Dictionnaire fran\u00e7ois<\/em> (de du Cange) de 1679 signale bien le mot <em>peuplade<\/em>, mais il s\u2019agit de figurer un processus de colonisation de territoire. Pour sa part, <em>peuple <\/em>est r\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 la multitude, ou au sens social, celui de corps du peuple n\u2019incluant pas les gens de qualit\u00e9. Une telle figure sociale est aussi attest\u00e9e dans \u201cle Fureti\u00e8re\u201d qui distingue le peuple des nobles, des riches, des gens \u00e9clair\u00e9s, sans que le sens politique ou proto-politique soit ignor\u00e9\u00a0: <em>peuple<\/em>, nom collectif, <em>assembl\u00e9e <\/em>de personnes qui habitent un pays, composent une nation, le mot <em>nation <\/em>\u00e9tant pour sa part r\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 des limites territoriales, la soumission \u00e0 une m\u00eame domination politique.<br \/>\nL\u2019article Peuple de l<em>\u2019Encyclop\u00e9die<\/em> propose une d\u00e9finition d\u2019ordre principalement social, le peuple comme constituant la partie la plus utile de la nation, ou l\u2019\u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral de la nation, par opposition aux grands et aux nobles. En filigrane cette d\u00e9finition soutient la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019une revendication politique. \u00e0 la place centrale du peuple dans la soci\u00e9t\u00e9 devrait correspondre une place dans la d\u00e9finition de la politique de la nation. Une telle figure sera tout \u00e0 la fois confirm\u00e9e et combattue lors de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et tout au long du xixe si\u00e8cle, ce que laisse entendre la formulation\u00a0: \u00ab\u00a0Peuple, c\u2019est un des termes dont on a abus\u00e9 pendant la R\u00e9volution\u00a0\u00bb. (Pour une analyse plus fine de l\u2019article Peuple de l<em>\u2019Encyclop\u00e9die<\/em>, voir Jean Fabre, \u00ab\u00a0L\u2019article \u201cPeuple\u201d de l<em>\u2019Encyclop\u00e9die <\/em>et le couple Coyer-Jaucourt, in <em>Images du peuple au xviii<\/em><em>e<\/em><em> si\u00e8cle<\/em>, Paris, Armand Colin, 1969).<br \/>\n7.\u2002\u00c9ditions du <em>Corpus philosophique en langue fran\u00e7aise<\/em>, Paris, Fayard, 1986. Il n\u2019est pas ici propos\u00e9 une ex\u00e9g\u00e8se du texte de Bodin (pas plus que pour Bossuet ou Rousseau). On a plut\u00f4t vis\u00e9 \u00e0 d\u00e9gager les articulations th\u00e9oriques pr\u00e9sentes dans les textes et leurs implications.<br \/>\n8.\u2002Cic\u00e9ron\u00a0: <em>res publica, res populi<\/em>. L\u2019institution d\u2019une forme d\u2019association r\u00e9publicaine, qui n\u2019est pas imm\u00e9diatement superposable \u00e0 la d\u00e9mocratie, en constitue cependant le cadre n\u00e9cessaire. \u00e0 cet \u00e9gard, les repr\u00e9sentations communes contemporaines de <em>r\u00e9publique <\/em>et <em>d\u00e9mocratie<\/em>, \u00e9tablissent avec nettet\u00e9 la distinction entre les deux notions. Voir H\u00e9l\u00e8ne Desbrousses, \u00ab\u00a0R\u00e9publique et d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb, in <em>Revue fran\u00e7aise de science politique<\/em>, n\u00b0 5 et n\u00b0 6, 1984.<br \/>\n9.\u2002Cf. Robert Derath\u00e9, <em>Jean-Jacques Rousseau et la science politique de son temps<\/em>, Appendice iii, Paris, Vrin, 1988.<br \/>\n10.\u2002Jacques B\u00e9nigne Bossuet, \u00ab\u00a0Cinqui\u00e8me avertissement aux protestants\u00a0\u00bb, d\u2019apr\u00e8s Jacques Truchet, <em>Politique de Bossuet<\/em>, Paris, Armand Colin, 1966, p. 83.<br \/>\n11.\u2002J. B. Bossuet, <em>Politique tir\u00e9e des propres paroles de l\u2019\u00c9criture sainte<\/em>, Paris, Hachette, 1892, p. 10.<br \/>\n12.\u2002Idem, \u00ab\u00a0 Cinqui\u00e8me avertissement aux protestants\u00a0\u00bb, d\u2019apr\u00e8s J. Truchet, <em>Politique de Bossuet<\/em>, op. cit., p. 84.<br \/>\n13.\u2002J.B. Bossuet, <em>Politique tir\u00e9e des propres paroles de l\u2019\u00c9criture sainte<\/em>, op. cit., p. 16.<br \/>\n14.\u2002Idem, <em>ibid<\/em>., p. 19.<br \/>\n15.\u2002Jean-Jacques Rousseau, <em>Du contrat social<\/em>, <em>ou Essai sur la forme de la r\u00e9publique<\/em>, premi\u00e8re version dite \u00ab\u00a0Manuscrit de Gen\u00e8ve\u00a0\u00bb , in <em>\u0153uvres compl\u00e8tes<\/em>, t. III, Paris, Gallimard, Biblioth\u00e8que de La Pl\u00e9iade, 1964, p. 287.<br \/>\n16.\u2002\u00a0\u00ab\u00a0Si l\u2019homme vivait isol\u00e9, il aurait peu d\u2019avantages sur les autres animaux, c\u2019est dans la fr\u00e9quentation mutuelle que se d\u00e9veloppent ses plus sublimes facult\u00e9s et que se d\u00e9veloppe l\u2019excellence de sa nature\u00a0\u00bb.<br \/>\n17.\u2002J.-J. Rousseau, <em>Du contrat social, ou Principes du droit politique<\/em>, in <em>\u0153uvres compl\u00e8tes<\/em>, t. III, op. cit., livre II, chap. i, p. 368.<br \/>\n18.\u2002La d\u00e9l\u00e9gation de pouvoir, et <em>non de volont\u00e9<\/em>, \u00e0 un roi, ne touche qu\u2019\u00e0 la forme du gouvernement, non \u00e0 celle de l\u2019\u00c9tat, d\u00e9finie par le sujet politique d\u00e9tenteur de la souverainet\u00e9.<br \/>\n19.\u2002J.-J. Rousseau, <em>Du contrat social<\/em>, <em>ou Principes du droit politique<\/em>, op. cit., livre I, chap. vi, p. 361 sq.<br \/>\n20.\u2002Le principe d\u2019\u00e9quivalence pour ce qui touche \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 prend la forme suivante\u00a0: le transfert d\u2019une forme de possession instable se r\u00e9alise dans un premier temps par l\u2019ali\u00e9nation \u00e0 une forme sociale. Chaque membre de l\u2019association ali\u00e8ne sa personne et ses biens \u00e0 la communaut\u00e9. Celle-ci devient ma\u00eetresse de tous les biens et change l\u2019usurpation en v\u00e9ritable droit, et la jouissance en propri\u00e9t\u00e9. On acquiert v\u00e9ritablement ce qu\u2019on a donn\u00e9. Ce que l\u2019on a ali\u00e9n\u00e9 sous forme priv\u00e9e vous revient sous forme d\u2019un droit social l\u00e9gitime. Toutefois, la propri\u00e9t\u00e9 \u00e9tant selon Rousseau une institution sociale, non un droit naturel comme la libert\u00e9, elle peut \u00eatre ali\u00e9n\u00e9e, d\u00e8s lors qu\u2019elle menace la libert\u00e9, au contraire celle-ci ne peut jamais l\u2019\u00eatre. La propri\u00e9t\u00e9 ne doit pas aboutir \u00e0 faire qu\u2019un citoyen puisse en acheter un autre, ou que quelqu\u2019un soit contraint de se vendre. Sinon les conditions de la libert\u00e9 (chacun libre de d\u00e9cider ce qui convient \u00e0 sa conservation) seraient an\u00e9anties.<br \/>\n21.\u2002Par analogie on peut comparer ce sch\u00e9ma \u00e0 celui d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 savante. Constitu\u00e9e en vue d\u2019un but commun \u2014 la connaissance\u2014, celle-ci se donne des r\u00e8gles communes lui permettant d\u2019atteindre ce but. Si l\u2019on ne cherche plus \u00e0 atteindre ce but, si les r\u00e8gles communes ne sont pas respect\u00e9es, ou si les associ\u00e9s se s\u00e9parent, la soci\u00e9t\u00e9 savante, construction artificielle, n\u2019a plus d\u2019existence et ses membres ne sont plus des associ\u00e9s.<br \/>\n22.\u2002On pourrait alors dire, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019Augustin (<em>Cit\u00e9 de Dieu<\/em>, XIX, 21), qu\u2019il n\u2019y a jamais eu de peuple ni de r\u00e9publique, si telles en sont les d\u00e9finitions. N\u2019est-il pas pr\u00e9f\u00e9rable cependant de maintenir l\u2019Id\u00e9e directrice de leurs approximations historiques (et celle de leurs conditions de r\u00e9alisation), plut\u00f4t que d\u2019exalter les divers modes de leur annulation. \u00ab\u00a0[&#8230;] toute cit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire ce qui constitue un peuple, toute r\u00e9publique, c\u2019est-\u00e0-dire la chose du peuple, doivent pour durer \u00eatre dirig\u00e9s selon un certain dessein\u00a0\u00bb, Cic\u00e9ron, <em>la R\u00e9publique<\/em>, I, XXVI, op. cit.<br \/>\n23.\u2002La souverainet\u00e9, pi\u00e8ce dans la constitution d\u2019un sujet politique, est indivisible et inali\u00e9nable. Indivisible si l\u2019on veut maintenir les conditions de l\u2019unit\u00e9 de volont\u00e9 du sujet. Inali\u00e9nable, pour qu\u2019il y ait pleine capacit\u00e9 politique du sujet, qu\u2019aucune autorit\u00e9, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ou \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, ne puisse subordonner, r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant le \u201cmoi commun\u201d et son ind\u00e9pendance, sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9cider ce qui convient \u00e0 sa conservation. La souverainet\u00e9, <em>exercice de la volont\u00e9<\/em> g\u00e9n\u00e9rale, est une puissance active, comme chez Bodin, elle n\u2019est pas soumise \u00e0 des engagements pr\u00e9alables. Le corps politique ne subsiste pas par les lois, mais par le pouvoir de faire les lois. Le souverain peut abroger des lois, qu\u2019il a auparavant voulues, <em>il n\u2019agit pas parce qu\u2019il a voulu, mais parce qu\u2019il veut<\/em>.<br \/>\n24.\u2002Voir notamment J.-J. Rousseau, <em>Du contrat social<\/em>, <em>ou Essai sur la forme de la r\u00e9publique<\/em>, op. cit., livre I, chap. iv.<br \/>\n25.\u2002Voir encore <em>Du contrat social<\/em>,<em> ou Principes du droit politique<\/em>, op. cit., livre III, chap. iv. La distinction entre instances du vouloir et du pouvoir, souverainet\u00e9 et gouvernement, n\u2019est pas sans incidence sur la question de la repr\u00e9sentation. Rousseau est r\u00e9put\u00e9 adversaire de toute forme de repr\u00e9sentation. Mais ce qu\u2019il refuse d\u2019abord est la \u201crepr\u00e9sentation f\u00e9odale\u201d, repr\u00e9sentation de corps ou par une personne particuli\u00e8re, il rejette aussi express\u00e9ment toute transmission de volont\u00e9. \u00ab\u00a0Le pouvoir peut bien se transmettre mais non la volont\u00e9\u00a0\u00bb. La repr\u00e9sentation ou plut\u00f4t la commission de pouvoir est au contraire, selon lui, n\u00e9cessaire pour que le peuple puisse continuer \u00e0 se centrer sur les affaires publiques, communes. \u00ab\u00a0Le peuple doit \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 dans la puissance ex\u00e9cutive\u00a0\u00bb. De la m\u00eame fa\u00e7on, les formes de repr\u00e9sentation <em>en id\u00e9e<\/em> du vouloir du peuple, ne sont pas r\u00e9cus\u00e9es, s\u2019il s\u2019agit de donner \u00e0 voir au peuple son propre vouloir, sous une forme g\u00e9n\u00e9rale (g\u00e9n\u00e9ralisation dans l\u2019espace et dans le temps de sa vision)\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0De lui-m\u00eame, le peuple veut toujours le bien, mais de lui-m\u00eame il ne le voit pas toujours. La volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n\u2019est pas toujours \u00e9clair\u00e9. Il faut lui faire voir les objets tels qu\u2019ils sont, quelquefois tels qu\u2019ils doivent lui para\u00eetre, lui montrer le bon chemin qu\u2019elle cherche, la garantir des s\u00e9ductions des volont\u00e9s particuli\u00e8res, rapprocher \u00e0 ses yeux les lieux et les temps, balancer l\u2019attrait des avantages pr\u00e9sents et sensibles par le danger des maux \u00e9loign\u00e9s et cach\u00e9s\u00a0\u00bb <em>Du contrat social<\/em>, op.cit., livre II, chap. vi.<br \/>\n26.\u2002Voir H\u00e9l\u00e8ne Desbrousses, Bernard Peloille, \u00ab\u00a0Repr\u00e9sentations communes du peuple. De la dissemblance \u00e0 la rupture\u00a0\u00bb, in <em>Soci\u00e9t\u00e9s <\/em><em>&amp;<\/em><em> repr\u00e9sentations<\/em>, d\u00e9cembre 1999, p. 295-315.<\/p>\n ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Contribution du Centre de Sociologie Historique En guise d\u2019introduction, deux d\u00e9finitions du mot peuple\u2009: 1\u00a0\u2014 \u00ab\u00a0Communaut\u00e9 \u00e0 la fois raciale et linguistique qui a maintenu sa particularit\u00e9 existentielle, ses traditions et son esprit propre, malgr\u00e9 les bouleversements de l\u2019histoire\u00a0\u00bb. 2 \u2014 \u00ab\u00a0Un peuple n\u2019est pas un rassemblement quelconque d\u2019hommes, c\u2019est le rassemblement d\u2019une multitude d\u2019individus, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[115],"tags":[345,131],"class_list":["post-861","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notions","tag-peuple","tag-souverainete"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/861","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=861"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/861\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":862,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/861\/revisions\/862"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=861"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=861"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=861"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}