{"id":788,"date":"2017-06-08T12:50:46","date_gmt":"2017-06-08T10:50:46","guid":{"rendered":"http:\/\/lunipop.fr\/?p=788"},"modified":"2017-06-08T12:50:46","modified_gmt":"2017-06-08T10:50:46","slug":"iv-formes-de-negation-de-la-souverainete-du-peuple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lunipop.fr\/?p=788","title":{"rendered":"IV. Formes de n\u00e9gation de la souverainet\u00e9 du peuple"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">On a pos\u00e9 dans l\u2019expos\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dent que la R\u00e9volution fran\u00e7aise, constituait une premi\u00e8re grande tentative, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de toute la soci\u00e9t\u00e9, de l&rsquo;exercice d&rsquo;une pratique sociale humaine, agissant pour faire pr\u00e9valoir des buts consciemment d\u00e9finis. Premi\u00e8re grande tentative pour sortir du mouve\u00adment involontaire, des processus spontan\u00e9s, non voulus, agissant \u00e0 l&rsquo;insu de la conscience du plus grand nombre. M\u00eame si les buts consciemment pos\u00e9s n&rsquo;avaient pu \u00eatre atteints que de fa\u00e7on partielle et contradictoire, cette r\u00e9volution se pr\u00e9sentait comme manifestation de la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019un ordre humain, prolongeant (cr\u00e9ation continu\u00e9e) ou se substituant aux ordres relevant de principes plac\u00e9s au-dessus des hommes (qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019\u00e9change marchand ou contraintes communautaires). La R\u00e9volution fran\u00e7aise valait aussi pour affirmer une possible souverainet\u00e9 du peuple, pourvu qu\u2019il soit politiquement institu\u00e9,\u00a0 contre toute forme de pouvoir\u00a0 plac\u00e9e au-dessus de lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Robespierre, la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019institution politique ne pouvait \u00eatre \u00e9tablie que sur le fondement d\u2019un contenu social\u00a0: l&rsquo;int\u00e9r\u00eat public qui s\u2019identifie \u00e0 celui du peuple. De la sorte, le principe de la souverainet\u00e9 populaire se trouvait en correspondance avec son contenu social.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Siey\u00e8s, deux moments pouvaient \u00eatre distingu\u00e9s. Dans un premier temps, celui de la lutte d\u2019un Tiers Etat composite, contre le r\u00e9gime des ordres et des privil\u00e8ges (noblesse), la l\u00e9gitimit\u00e9 ressortait aussi d\u2019un <em>contenu<\/em> social\u00a0: faire pr\u00e9valoir une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9changes libres contre les ordres privil\u00e9gi\u00e9s. La souverainet\u00e9 de la nation devait selon Siey\u00e8s constituer le soubassement d\u2019une <em>forme<\/em> politique permettant d\u2019imposer cette pr\u00e9valence. Dans un deuxi\u00e8me temps, les nouveaux rapports de production et d&rsquo;\u00e9change une fois lib\u00e9r\u00e9s de leurs entraves, devaient pr\u00e9valoir par le gouvernement des experts en \u00ab\u00a0m\u00e9\u00adcanisme social\u00a0\u00bb. De la sorte, \u00ab\u00a0l&rsquo;art social\u00a0\u00bb ne devait plus se trouver subordonn\u00e9 \u00e0 une finalit\u00e9 humaine, plus sp\u00e9cialement au vouloir le peuple, mais au mode dominant de r\u00e9gulation de la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 commer\u00e7ante\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La port\u00e9e historique de la R\u00e9volution fran\u00e7aise se trouvait pour partie d\u00e9ni\u00e9e, en tant que grande tentative de sortie des processus involontaires, d\u2019affirmation de fi\u00adnalit\u00e9s et de pratiques sociales relevant de la volont\u00e9 populaire. On va examiner d&rsquo;autres figures de cette d\u00e9n\u00e9gation dans leurs aspects communs et leurs distinctions\u00a0: n\u00e9gation contre-r\u00e9volutionnaire de la sou\u00adverainet\u00e9 du peuple, limitation lib\u00e9rale scientiste de cette souverainet\u00e9. Dans les deux cas, il s&rsquo;agit de poser l&rsquo;impossibilit\u00e9 et\/ou l&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9 de la volont\u00e9 humaine, et en corollaire de d\u00e9signer des principes \u201cm\u00e9ta-hu\u00admains\u201d de souverainet\u00e9. Ces principes soumettant le r\u00e8gne humain \u00e0 des ordre pr\u00e9-donn\u00e9s, peuvent relever des \u201clois fondamentales\u201d de la soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;ordres, comme des \u201clois incontournables\u201d du march\u00e9, ou encore de pr\u00e9sum\u00e9s d\u00e9terminismes raciaux, ethniques, \u201cculturels\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le courant contre-r\u00e9volutionnaire<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La diversit\u00e9 des courants contre-r\u00e9volutionnaires est importante. Ce qui les r\u00e9unit superficiellement est une d\u00e9fense de l&rsquo;ordre monarchique. Une telle d\u00e9fense peut concerner l&rsquo;unification absolu\u00adtiste contre les rapports f\u00e9odaux, ou au contraire l&rsquo;attachement aux libert\u00e9s nobiliaires contre l&rsquo;absolutisme royal et les rapports bourgeois. Dans les deux cas cependant, il y a rejet de l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un nouveau sujet politique\u00a0: le peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On s&rsquo;occupera de deux auteurs qui sont tout \u00e0 la fois oppos\u00e9s \u00e0 l&rsquo;abso\u00adlutisme royal et \u00e0 la souverainet\u00e9 du peuple, Maistre et Bonald. Tous deux (\u00e0 des degr\u00e9s divers), veulent un retour, ou un mode de r\u00e9actualisation, du r\u00e9gime des ordres et des privil\u00e8ges, sous couvert de la d\u00e9fense du r\u00e9gime monarchique. Tous deux posent le principe de l\u00e9gitimit\u00e9 dans des \u201clois fondamentales\u201d du royaume, conformes \u00e0 l&rsquo;ordre naturel et\/ou divin, contre la l\u00e9gitimit\u00e9 du r\u00e8gne humain, tel qu&rsquo;il a pr\u00e9tendu se manifester dans la R\u00e9volution fran\u00e7aise et ses institutions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La particularit\u00e9 de Maistre et Bonald par rapport \u00e0 d&rsquo;autres contre-r\u00e9volutionnaires (Barruel, Montlosier, par exemple) qui ne voient dans la R\u00e9volution qu&rsquo;un \u201ccomplot\u201d, et imaginent un possible retour \u00e0 l&rsquo;ancien ordre des choses, r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;ils prennent en compte l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement r\u00e9volutionnaire dans leur analyse, comme moment de crise, de n\u00e9ga\u00adtion, qui appelle \u00e0 une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration positive. A ce titre, ils annoncent les premi\u00e8res th\u00e9ories sociologiques, notamment celle d&rsquo;Auguste Comte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Joseph de Maistre<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maistre invoque les lois naturelles et divines. Mais, dans sa pens\u00e9e, contrairement \u00e0 ce qu\u2019il en est pour un Bossuet par exemple, la Providence se pr\u00e9sente davantage comme un destin, un <em>fatum<\/em>, que comme l&rsquo;ensemble des lois du monde objectif. Aucune place n&rsquo;est laiss\u00e9e au libre-arbitre, \u00e0 la libert\u00e9 humaine, m\u00eame si celle-ci est par\u00adfois invoqu\u00e9e. La volont\u00e9 humaine est tout enti\u00e8re pr\u00e9-d\u00e9termin\u00e9e par un \u201cprincipe so\u00adcial g\u00e9n\u00e9rateur\u201d, les hommes ne sont que des instruments du destin, comme dans la th\u00e9matique romantique allemande.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La notion de Providence permet \u00e0 Maistre d&rsquo;int\u00e9grer l&rsquo;\u00e9pisode r\u00e9volutionnaire, tout en lui d\u00e9niant toute l\u00e9gitimit\u00e9. La R\u00e9volution a \u00e9t\u00e9 voulue par la Providence pour rendre possible une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration sociale, les hommes n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 que \u00ab\u00a0les instruments\u00a0\u00bb, conduits par l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. On pense \u00e0 la th\u00e9matique de F\u00e9nelon, qui contre l&rsquo;absolutisme, estim\u00e9 contraire aux \u201clois fon\u00addamentales\u201d du royaume (ordres, privil\u00e8ges) appelait \u00e0 une chute totale de la monarchie de Louis xiv, pour restaurer l&rsquo;ordre traditionnel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Maistre, la R\u00e9volution est une \u00ab\u00a0maladie\u00a0\u00bb qui exige un retour \u00e0 la sant\u00e9, elle appelle une r\u00e9action \u00e9gale \u00e0 l&rsquo;action, c&rsquo;est-\u00e0-dire contre l&rsquo;\u0153uvre r\u00e9volutionnaire, une \u00ab\u00a0contre-r\u00e9volution\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 La soci\u00e9t\u00e9 l\u00e9gitime en effet ne peut recevoir ses lois d&rsquo;une pratique humaine (qui est un artifice), mais seulement de lois s\u2019affirmant comme \u201cnaturelles\u201d ou divines. L&rsquo;homme\u00a0 doit \u00eatre soumis \u00e0 une volont\u00e9 qui lui est ext\u00e9rieure, \u00e0 des rap\u00adports pr\u00e9-donn\u00e9s. Issue d&rsquo;une pratique humaine, la R\u00e9volution est ill\u00e9gi\u00adtime, comme le sont les institutions r\u00e9volutionnaires. Par le de l&rsquo;artificiel (= produit de l\u2019art humain), Maistre expose un rejet de la volont\u00e9 et du pouvoir transfor\u00admateur de l&rsquo;homme, et plus sp\u00e9cialement, en mati\u00e8re politique, le refus de voir advenir ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9\u00a0: de nouvelles institutions. L&rsquo;homme ne peut pas (et ne doit pas) changer son univers social, il ne peut faire exister que ce qui existe d\u00e9j\u00e0. Rien de nouveau ne doit exister. L&rsquo;homme n&rsquo;a pas le droit de \u00ab\u00a0faire\u00a0\u00bb ses propres institutions sociales. Il ne peut pas, comme Rousseau le projette dans le <em>Contrat social<\/em>, ima\u00adginer une constitution politique qui rel\u00e8verait d&rsquo;une <em>convention<\/em> entre les hommes.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Jamais (l&rsquo;homme) ne s&rsquo;est figur\u00e9 qu&rsquo;il avait le pouvoir de faire un arbre. Comment s&rsquo;est-il imagin\u00e9 qu&rsquo;il avait celui de faire une constitu\u00adtion\u00a0? \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les anciennes institutions, qui ne sont pas le produit de l&rsquo;art humain mais de lois r\u00e9put\u00e9es naturelles et divines, sont les seules bonnes, l\u00e9gi\u00adtimes. Les \u0153uvres humaines sont mauvaises, \u00ab\u00a0sataniques\u00a0\u00bb. La R\u00e9volution est satanique, comme l&rsquo;est son \u0153uvre d\u00e9mocratique. L&rsquo;anath\u00e8me est jet\u00e9 sur elle. Cr\u00e9ation nouvelle, non issue du d\u00e9veloppement des institutions sociales conformes \u00e0 un ordre plac\u00e9 au-dessus des hommes, la r\u00e9publique fran\u00e7aise, \u0153uvre de la R\u00e9volution, ne peut tout simplement pas exister. Pos\u00e9es comme ill\u00e9gi\u00adtimes, produits de l&rsquo;art humain, les institutions r\u00e9volutionnaires doivent \u00eatre d\u00e9truites par la violence contre-r\u00e9volutionnaire. Celle-ci est l\u00e9gitime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le principe d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 \u201cm\u00e9ta-humaine\u201d interdit toute forme de sou\u00adverainet\u00e9 de l&rsquo;ordre politique humain, et donc la souverainet\u00e9 du peuple. La souverainet\u00e9 humaine est pour Maistre impossible. Seul Dieu peut former les sou\u00adverainet\u00e9s et \u00eatre l\u00e9gislateur. D\u00e8s lors que le peuple affirme une volont\u00e9 relevant de l&rsquo;ordre humain, il est hors de \u00ab\u00a0l&rsquo;existence\u00a0\u00bb, il ne peut qu&rsquo;errer, ce n\u2019est qu\u2019un instrument passif et irresponsable.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le peuple [&#8230;] est toujours enfant, toujours fou et toujours absent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0La th\u00e9ocratie de Maistre sert \u00e0 fonder une \u201csociocratie\u201d. Il y a passage d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;ordre divin \u00e0 une l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;ordre social lui-m\u00eame, con\u00e7u en tant qu&rsquo;ordre naturel des soci\u00e9t\u00e9s, ne devant jamais \u00eatre transform\u00e9. <em>Ce monde \u201csocial\u201d subordonne le monde humain<\/em>. L&rsquo;homme n\u2019est qu\u2019un \u201c\u00eatre social\u201d, que l\u2019on ne peut concevoir comme individualis\u00e9, mais partie d&rsquo;un \u00eatre collectif ant\u00e9rieur et sup\u00e9rieur \u00e0 lui-m\u00eame, dont la pens\u00e9e est pr\u00e9-d\u00e9termin\u00e9e par un grand \u00eatre \u201csocial\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quels sont les principes qui r\u00e9gissent\u00a0 etc \u201cordre social\u201d, con\u00e7u comme subordonnant les r\u00e9gimes humains \u201cartificiels\u201d ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019ordre social (conforme \u00e0 l&rsquo;ordre naturel, divin), tel que le con\u00e7oit Maistre est fond\u00e9 sur une division hi\u00e9rarchique qui doit demeurer stable, chacun doit \u00eatre \u00e0 sa place, assurant sa fonction. L&rsquo;\u00e9galit\u00e9, qui est au fondement du principe de la souverainet\u00e9 du peuple, expose une ordre \u201cartificiel\u201d, qui va \u00e0 l&rsquo;encontre de la hi\u00e9rarchie naturelle. La royaut\u00e9 que d\u00e9fend Maistre comme relevant de l&rsquo;ordre social l\u00e9gitime, se pr\u00e9sente de la sorte moins en tant que principe monarchique qu&rsquo;en principe de hi\u00e9rarchie sociale, impliquant une s\u00e9paration des condi\u00adtions, des institutions politiques assurant la reproduction d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;ordres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00e9gime politique contre-r\u00e9volutionnaire reproduit le mode hi\u00e9rarchique de repr\u00e9sentation des fonctions so\u00adciales contre la repr\u00e9sentation \u00e9galitaire des institutions r\u00e9volutionnaires. Il s\u2019ordonne autour de trois ordres, trois chambres, trois re\u00adpr\u00e9sentations. Ce sont les corps multiples, non les citoyens, qui doivent \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9s. Ce que pr\u00e9conise Maistre est l&rsquo;exact oppos\u00e9 du mod\u00e8le de repr\u00e9sentation nationale que Siey\u00e8s substituait au mode de repr\u00e9senta\u00adtion des \u00c9tats g\u00e9n\u00e9raux. Un point commun entre les deux types de repr\u00e9sentation peut cependant \u00eatre d\u00e9gag\u00e9. Dans le second moment de sa th\u00e9orie poli\u00adtique, Siey\u00e8s donnait en effet consistance \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une repr\u00e9sentation-fonction (m\u00e9tier politique comme forme de la division du travail). De la m\u00eame fa\u00ad\u00e7on, mais en relation avec le r\u00e9gime des ordres, Maistre veut une repr\u00e9sen\u00adtation qui ne soit pas li\u00e9e \u00e0 un mandat, mais \u00e0 une fonction de \u00ab\u00a0tutorat\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On suppose assez souvent\u00a0[&#8230;] que le mandataire seul peut \u00eatre le repr\u00e9sentant\u00a0: c&rsquo;est une erreur\u00a0[&#8230;] l&rsquo;enfant, le fou et l&rsquo;absent sont repr\u00e9\u00adsent\u00e9s par des hommes qui ne tiennent leur mandat que de la loi\u00a0; or le peuple r\u00e9unit \u00e9minemment ces trois qualit\u00e9s\u00a0[enfant, fou et absent]. Pourquoi donc ses tu\u00adteurs ne pourraient-ils se passer de ses mandats ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Louis de Bonald<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La th\u00e9matique de Bonald pour ce qui a trait \u00e0 l&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9 des institu\u00adtions humaines, est peu diff\u00e9rente de celle de Maistre. Il \u00e9tablit sans doute mieux que lui les relations d&rsquo;opposition entre deux modes d&rsquo;existence inconci\u00adliables de la vie sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour lui la R\u00e9volution a (faussement) pr\u00e9tendu poser\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Le principe d&rsquo;une souverainet\u00e9 humaine, de sujets humains d\u00e9ter\u00adminant les finalit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9.<br \/>\n\u2014\u00a0Le r\u00f4le de la pratique et de la conscience humaine dans la constitu\u00adtion sociale (ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme une soci\u00e9t\u00e9 \u201cd\u00e9constitu\u00e9e\u201d)\u00a0?<br \/>\n\u2014\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 comme contrat social (contrat d\u2019association).<br \/>\n\u2014\u00a0L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des individus, fondement du principe de la souverainet\u00e9 du peuple.<br \/>\n\u2014\u00a0Un peuple sujet de son histoire.<br \/>\nContre l&rsquo;\u0153uvre r\u00e9volutionnaire, l&rsquo;ordre social l\u00e9gitime, \u201cconstitu\u00e9\u201d, doit \u00eatre restitu\u00e9 :<br \/>\n\u2014\u00a0On doit consid\u00e9rer la soci\u00e9t\u00e9 (l\u2019ordre social) comme ant\u00e9rieure et sup\u00e9rieure aux hommes.<br \/>\n\u2014\u00a0Le langage est ant\u00e9rieur \u00e0 la pens\u00e9e des hommes qu&rsquo;il d\u00e9termine, le langage des institutions sociales est pr\u00e9-\u00e9tabli.<br \/>\n\u2014\u00a0Le principe d&rsquo;une \u00ab\u00a0autorit\u00e9 sociale\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;autorit\u00e9 de lois se pla\u00e7ant au-dessus des hommes, doit \u00eatre restaur\u00e9<br \/>\n\u2014\u00a0La \u201csoci\u00e9t\u00e9 constitu\u00e9e\u201d (et reconstitu\u00e9e) suppose l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 hu\u00admaine, une hi\u00e9rarchie sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonald feint de se situer hors du champ des choix politiques (qui sont d&rsquo;ordre humain). Il en appelle \u00e0 la \u00ab\u00a0d\u00e9monstration philosophique\u00a0\u00bb ou \u00e0 la science. Posant la soci\u00e9t\u00e9, issue de la R\u00e9volution comme contingente, alors que l&rsquo;ordre social est \u00ab\u00a0n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb, il caract\u00e9rise la R\u00e9volution comme \u00ab\u00a0r\u00e8gne de l&rsquo;erreur\u00a0\u00bb contre le r\u00e8gne de la v\u00e9rit\u00e9 (annon\u00e7ant certains th\u00e8mes de ce que l&rsquo;on a pu nommer un \u00ab\u00a0anti-humanisme th\u00e9orique\u00a0\u00bb. Il contribue \u00e0 poser l&rsquo;objet propre d&rsquo;une science du \u201csocial\u201d, comme r\u00e9alit\u00e9 s\u2019engendrant elle-m\u00eame (<em>sui generis<\/em>),\u00a0 se posant en ext\u00e9riorit\u00e9 de la pratique humaine.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;homme fait des lois pour l&rsquo;homme, mais la nature n&rsquo;en fait que pour la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le principe de l\u00e9gitimit\u00e9 qu&rsquo;il pose est celui d&rsquo;un d\u00e9terminisme social qui ne peut admettre une pratique transformatrice. La soci\u00e9t\u00e9 est con\u00e7ue en tant qu&rsquo;Etre (Grand \u00catre) ne relevant pas d&rsquo;un autre ordre qu&rsquo;elle-m\u00eame. C&rsquo;est un ensemble de rapports n\u00e9cessaires subordonnant le mou\u00advement des hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lois de la soci\u00e9t\u00e9 sont r\u00e9put\u00e9es sup\u00e9rieures aux lois humaines. Cette quasi souverainet\u00e9 de la structure sociale d\u00e9finit un syst\u00e8me de places et de fonctions fixes. Le \u00ab\u00a0pouvoir social\u00a0\u00bb doit reproduire cette structure, la poli\u00adtique ne peut ici se constituer en lieu d&rsquo;expression et d&rsquo;exercice de la li\u00adbert\u00e9 humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Opposant une \u00ab\u00a0philosophie du nous\u00a0\u00bb \u00e0 une \u00ab\u00a0philosophie du je\u00a0\u00bb, Bonald d\u00e9finit un homme \u00ab\u00a0exclusivement social\u00a0\u00bb, la soci\u00e9t\u00e9 se pr\u00e9sentant comme la \u00ab\u00a0vraie nature\u00a0\u00bb de l&rsquo;homme.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;homme, membre de la soci\u00e9t\u00e9, ne peut, ne doit avoir d&rsquo;autre vo\u00adlont\u00e9 que celle du corps social, ou de la soci\u00e9t\u00e9 dont il est membre\u00a0: donc la volont\u00e9 de l&rsquo;homme social, ou de l&rsquo;homme en soci\u00e9t\u00e9, n&rsquo;est que la vo\u00adlont\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est assez clair en ce cas que le peuple ne puisse se poser comme \u00e9tant le souverain. Le peuple, \u00ab\u00a0abstraction\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00eatre fictif\u00a0\u00bb (cette th\u00e9matique aura une longue post\u00e9rit\u00e9) ne peut \u00eatre souverain que dans le cadre do\u00admestique, dans le cadre local, dirait-on aujourd&rsquo;hui, de ce qui le \u201cconcerne directe\u00adment\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutefois, et c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;appara\u00eet le volontarisme contre-r\u00e9volution\u00adnaire, l&rsquo;ordre social pr\u00e9sum\u00e9 n\u00e9cessaire doit \u00eatre engendr\u00e9 par un \u00ab\u00a0pouvoir social\u00a0\u00bb g\u00e9n\u00e9rateur, lui-m\u00eame inscrit au sein de cet ordre. La conscience sociale de l&rsquo;homme, suppos\u00e9e pr\u00e9-donn\u00e9e, n&rsquo;en doit pas moins \u00eatre inculqu\u00e9e, impo\u00ads\u00e9e. Les hommes n&rsquo;ont-ils pas pr\u00e9tendu faire la R\u00e9volution contre l&rsquo;ordre social n\u00e9cessaire\u00a0 et la conscience sociale, la \u00ab\u00a0philosophie du nous\u00a0\u00bb qui s\u2019impose n\u00e9cessairement\u00a0? Ce que l&rsquo;on pose comme ini\u00adtial doit \u00eatre produit. La \u201cconscience sociale\u201d doit \u00eatre model\u00e9e contre ce qui la contredit, la conscience r\u00e9volutionnaire. Cela implique pour Bonald, une \u201c\u00e9ducation sociale\u201d, mais aussi \u00ab\u00a0l&rsquo;intol\u00e9rance\u00a0\u00bb, la censure, l&rsquo;exclusion \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ceux qui se placent en ext\u00e9riorit\u00e9 par rapport aux exigences de \u00ab\u00a0l&rsquo;homme social\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;\u00e9conomie politique lib\u00e9rale<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est sous d&rsquo;autres figures que le principe de la souverainet\u00e9 du peuple pourra se trouver d\u00e9ni\u00e9 apr\u00e8s la p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire, cette fois-ci au nom de l\u00e9gitimit\u00e9s \u201cm\u00e9ta-hu\u00admaines\u00a0\u00bb, qui rel\u00e8vent moins d\u2019un ordre divin (bien qu\u2019on puisse l\u2019invoquer), et davantage de lois (naturalis\u00e9es) de l&rsquo;\u00e9conomie ou du \u201csocial\u201d, telles que les \u00ab\u00a0d\u00e9couvre\u00a0\u00bb la science. Amorc\u00e9 dans la th\u00e9matique contre-r\u00e9volutionnaire, annonc\u00e9 par la technicisation de la politique chez Siey\u00e8s, la science va prendre le relais du divin. Deux figures de ce d\u00e9ni d u principe de souverainet\u00e9 du peuple sont ici propos\u00e9es\u00a0: l&rsquo;\u00e9conomie politique lib\u00e9rale, la sociologie de Durkheim.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un tel d\u00e9ni peut \u00eatre d\u00e9couvert au sein des th\u00e8ses d\u00e9velopp\u00e9es par le courant \u00e9conomiste ultra-lib\u00e9ral, dit \u201coptimiste\u201d, qui se d\u00e9ploie dans le sillage de Jean-Baptiste Say ou Fr\u00e9d\u00e9ric Bastiat, sous la monarchie de Juillet et le second Empire. Ces th\u00e8ses sont fond\u00e9es sur le postulat d&rsquo;une \u201charmonie\u201d \u00e9conomique spontan\u00e9e, sur le credo du <em>laisser faire, laisser pas\u00adser<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l&rsquo;on consulte le <em>Dictionnaire de l&rsquo;\u00c9conomie politique<\/em>, publi\u00e9 par les tenants de ce courant, l&rsquo;id\u00e9e ressort que les lois de l&rsquo;\u00e9change marchand ex\u00adposent l&rsquo;ordre profond de lois naturelles. L&rsquo;\u00e9conomie politique est con\u00e7ue comme branche de l&rsquo;histoire naturelle des hommes, c&rsquo;est la science de ces lois pr\u00e9sum\u00e9es naturelles, la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e de ses lois. L&rsquo;\u00e9conomie politique, selon les tenants de ce courant, r\u00e9v\u00e8le la nature des choses \u00ab\u00a0exactement observ\u00e9es\u00a0\u00bb. Prenant pour point de d\u00e9part l&rsquo;existence de la propri\u00e9t\u00e9 (cat\u00e9gorie naturelle), elle \u00e9tablit les \u00ab\u00a0conditions sociales\u00a0\u00bb favorables \u00e0 la production et la r\u00e9partition des richesses, en mettant en lumi\u00e8re les \u00ab\u00a0v\u00e9ri\u00adtables int\u00e9r\u00eats\u00a0\u00bb des soci\u00e9t\u00e9s, qui supposent la libert\u00e9 du travail et des \u00e9changes, l&rsquo;absence de contraintes pesant sur ces libert\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La science sert ici \u00e0 l\u00e9gitimer l&rsquo;option ultra-lib\u00e9rale. Comme dans la th\u00e9matique contre-r\u00e9volutionnaire, il est pos\u00e9 que la volont\u00e9 humaine, l&rsquo;art humain (\u00ab\u00a0organisation artificielle\u00a0\u00bb), ne peuvent pas (ou ne doivent pas) modifier l\u2019organisation \u00e9conomique et sociale de la soci\u00e9t\u00e9 \u201ctelle qu\u2019elle est\u201d. L&rsquo;analogie entre lois de la nature, lois physiques et lois de la soci\u00e9t\u00e9, est invoqu\u00e9e, comme il en \u00e9tait le cas dans la th\u00e9matique de Maistre, le contre-r\u00e9volutionnaire. En ma\u00adti\u00e8re sociale, l&rsquo;homme ne peut s&rsquo;opposer \u00e0 la \u00ab\u00a0nature des choses\u00a0\u00bb, pr\u00e9tendre les transformer de fa\u00e7on \u00ab\u00a0artificielle\u00a0\u00bb. La structure de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9termine les relations (\u201cnaturelles\u201d) entre les hommes, hors de leur volont\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;art du cultivateur peut tailler un arbre, le disposer en espalier, mais l&rsquo;arbre vit et produit en vertu de lois de la physique v\u00e9g\u00e9tale qui sont sup\u00e9rieures \u00e0 l&rsquo;art et au pouvoir de quelque jardinier que ce soit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il y a dans les soci\u00e9t\u00e9s une nature des choses qui ne d\u00e9pend en rien de la volont\u00e9 de l&rsquo;homme et que nous ne saurions r\u00e9gler arbitrairement. Ce n&rsquo;est point \u00e0 dire que la volont\u00e9 de l&rsquo;homme n&rsquo;influe en rien sur l&rsquo;arrange\u00adment de la soci\u00e9t\u00e9 ; mais seulement que les parties dont elle se compose, l&rsquo;action qui la perp\u00e9tue, ne sont point un effet de son organisation artifi\u00adcielle, mais de sa structure particuli\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;objet\u00a0 \u201csocial\u201d n&rsquo;est pas pos\u00e9 dans sa sp\u00e9cificit\u00e9 (forme sp\u00e9cifique de combinaison entre processus involontaires et pratiques et finalit\u00e9s humainement d\u00e9termin\u00e9es). Selon ces \u00e9conomistes, on ne peut pas aller contre les lois de la pro\u00adpri\u00e9t\u00e9, de l&rsquo;\u00e9change, de la concurrence, formes de r\u00e9alisation d&rsquo;une harmo\u00adnie sociale spontan\u00e9e, telle que la science la met au jour. Vouloir transformer les conditions de la vie sociale rel\u00e8ve d&rsquo;une pens\u00e9e se situant \u00ab\u00a0hors de la science\u00a0\u00bb. Vouloir l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 par la loi (humaine), c&rsquo;est aller \u00e0 l&rsquo;encontre des lois \u201cnaturelles\u201d, c&rsquo;est construire des \u00ab\u00a0obstacles factices\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0artificiels\u00a0\u00bb. Vouloir diriger la soci\u00e9t\u00e9 par la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, c&rsquo;est sacrifier la libert\u00e9 des \u00e9changes. Et aller contre les lois \u00ab\u00a0naturelles\u00a0\u00bb de la vie sociale, c&rsquo;est se conduire en fou.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On le voit, le fondement de la l\u00e9gitimit\u00e9 est ici l&rsquo;ordre social marchand naturalis\u00e9. Et le seul v\u00e9ritable souverain, le seul vrai l\u00e9gislateur ne peut \u00eatre que la concurrence. La concurrence ne constitue-t-elle pas \u00ab\u00a0le principe sup\u00e9rieur\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pr\u00e9-existant\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0immortel\u00a0\u00bb\u00a0? Par la concurrence, n&rsquo;aboutit-on pas au meilleur ordonnancement possible du monde industriel (capitaliste), n&rsquo;\u00e9tablit-on pas l&rsquo;\u00e9quivalence des travaux\u00a0? Par la concurrence encore, on distribue, on r\u00e9partit les travailleurs, on les classe, on ordonne les producteurs. La concurrence, c&rsquo;est le \u00ab\u00a0guide, la providence du monde civilis\u00e9\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0puis\u00adsance \u00e9clair\u00e9e, souveraine\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0r\u00e9gulateur souverain dont d\u00e9rivent toutes les lois\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0l\u00e9gislation invisible\u00a0\u00bb qui introduit l&rsquo;ordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lois sociales naturalis\u00e9es, ce sont aussi pour les \u00e9conomistes lib\u00e9raux, la division sociale du travail, la r\u00e9partition fonctionnelle des indivi\u00addus chacun \u00e0 leur place, l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 des fonctions, la hi\u00e9rarchie. Plus en\u00adcore, la division sociale du travail est la forme par excellence de la \u00ab\u00a0socia\u00adbilit\u00e9\u00a0\u00bb. La \u201csolidarit\u00e9\u201c naturelle met \u00ab\u00a0chacun \u00e0 sa place\u00a0\u00bb, et chacun \u00e9tant \u00e0 sa place, le pouvoir doit revenir \u00e0 ceux qui connaissent les lois de la concurrence et de la sociabilit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire les entrepreneurs et les savants, experts en science des lois naturelles de la soci\u00e9t\u00e9, sp\u00e9cialistes de l&rsquo;\u00e9co\u00adnomie politique. C&rsquo;est par eux que se maintient \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9quilibre merveilleux\u00a0\u00bb et la paix. Comme chez Siey\u00e8s, ou m\u00eame Bonald (opposition de la v\u00e9rit\u00e9 et de l&rsquo;erreur), les contradictions sociales, les conflits entre classes, se pr\u00e9sentent sous la forme d&rsquo;une opposition entre savoir, science, et, ignorance, passions aveugles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceux qui refusent l&rsquo;ordre social existant se placent hors de \u00ab\u00a0l&rsquo;ordre natu\u00adrel\u00a0\u00bb, ils sont donc dans l&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9, et \u00ab\u00a0hors de la science\u00a0\u00bb qui fixe les fondements de l&rsquo;ordre l\u00e9gitime. En cons\u00e9quence la \u00ab\u00a0violence antinaturelle\u00a0\u00bb, celle qui refuse les rapports sociaux r\u00e9gl\u00e9s par la concurrence, l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9, la \u00ab\u00a0socia\u00adbilit\u00e9\u00a0\u00bb obligatoire, ne peut pr\u00e9tendre \u00e0 une quelconque l\u00e9gitimit\u00e9. On doit r\u00e9primer, exclure ceux qui manifestent des penchants \u00ab\u00a0anti-sociaux\u00a0\u00bb, expriment \u00ab\u00a0d&rsquo;injustes pr\u00e9tentions\u00a0\u00bb. On doit r\u00e9primer tout ce qui menace la \u00ab\u00a0concurrence l\u00e9gitime, laborieuse, \u00e9clair\u00e9e, profitable \u00e0 tous\u00a0\u00bb, r\u00e9primer \u00ab\u00a0la \u00ab\u00a0concurrence anarchique\u00a0\u00bb, ill\u00e9gitime, celle des \u00ab\u00a0app\u00e9tits et instincts \u00e9go\u00efstes\u00a0\u00bb de la masse, celle qui r\u00e9clame l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, la propri\u00e9t\u00e9 collective, des r\u00e9glementations publiques \u00ab\u00a0artificielles\u00a0\u00bb, des services publics, le \u00ab\u00a0droit au travail\u00a0\u00bb, etc., bref, tout ce qui \u2014 tels le socialisme et le communisme\u00a0\u2014 vont \u00ab\u00a0contre la libert\u00e9\u00a0\u00bb des \u00e9changes et la \u00ab\u00a0souverainet\u00e9 de la concurrence\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les fonctions de l&rsquo;\u00c9tat sont pour ces lib\u00e9raux d&rsquo;assurer la s\u00e9curit\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9 et la protection des rapports d&rsquo;\u00e9change libres, qui rel\u00e8vent de l&rsquo;ordre social l\u00e9gi\u00adtime. L&rsquo;\u00c9tat va \u00e0 l&rsquo;encontre des lois naturelles, d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;occupe de r\u00e9\u00adgler par des \u00ab\u00a0moyens artificiels\u00a0\u00bb les probl\u00e8mes sociaux, d\u00e8s qu&rsquo;il se pose en tant que \u00ab\u00a0factotum universel\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0v\u00e9ritable providence\u00a0\u00bb visant \u00e0 \u00e9galiser les conditions par les moyens d&rsquo;une \u00ab\u00a0spoliation l\u00e9gale\u00a0\u00bb de la propri\u00e9t\u00e9,\u00a0 sacrifiant la li\u00adbert\u00e9. Le socialisme est-il autre chose en effet pour cette \u00e9cole que l&rsquo;ins\u00adtauration d&rsquo;un \u00ab\u00a0r\u00e9gime artificiel\u00a0\u00bb de spoliation sous l&rsquo;\u00e9gide de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On voit mal au sein de cet ordre r\u00e9gi par ces lois \u201cnaturelles\u201d r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par la science, comment le peuple pourrait \u00eatre souverain. Attach\u00e9 \u00e0 ses passions \u00e9go\u00efstes, n&rsquo;ayant pas le savoir, n&rsquo;est-il pas enclin \u00e0 se tromper sur les lois de l&rsquo;\u00e9conomie politique. Mises en possession du droit poli\u00adtique, les classes d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9es, sont n\u00e9cessairement tent\u00e9es d&rsquo;user de la l\u00e9\u00adgislation pour r\u00e9aliser la \u00ab\u00a0spoliation universelle\u00a0\u00bb. Et l&rsquo;expression de leur volont\u00e9 au moyen du suffrage universel, ne pourrait que se situer hors la science, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;ordre existant se pr\u00e9sente comme m\u00eal\u00e9e confuse, chaos apparent, anarchie, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;on ne saisit pas les \u00ab\u00a0lois n\u00e9cessaires\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l&rsquo;ordre naturel et merveilleux\u00a0\u00bb qui se d\u00e9gage de l&rsquo;observation et de l&rsquo;\u00e9tude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme dans le mod\u00e8le contre-r\u00e9volutionnaire, les \u00e9conomistes lib\u00e9\u00adraux proposent donc de substituer \u00e0 ces chim\u00e8res artificielles (\u00e9galit\u00e9, souverainet\u00e9 du peuple, \u00c9tat providence, socialisme), la science des lois \u201cnaturelles\u201d de la vie sociale, d&rsquo;\u00e9duquer le peuple avec la nouvelle v\u00e9rit\u00e9, de faire p\u00e9n\u00e9trer dans la soci\u00e9t\u00e9 les \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9conomie politique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les sciences du social : Durkheim<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les formulations \u201coptimistes\u201d de l&rsquo;\u00e9conomie politique, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une harmonie spontan\u00e9e se r\u00e9alisant par le <em>laisser faire, laisser passer<\/em>, sont \u00e9branl\u00e9es par la crise de 1848. Certes, apr\u00e8s la d\u00e9faite ouvri\u00e8re, l&rsquo;\u00e9cole des \u00e9conomistes croit pouvoir prononcer \u00ab\u00a0l&rsquo;oraison fun\u00e8bre du socialisme\u00a0\u00bb,\u00a0 annon\u00e7ant que rien ne pourra plus d\u00e9mentir \u00ab\u00a0l&rsquo;ordre merveilleux\u00a0\u00bb des libres \u00e9changes et de la concurrence. Mais apr\u00e8s la Commune et la r\u00e9organisation ouvri\u00e8re, les grandes crises modernes, la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;allumer des contre-feux contre la persistance des maladies et des folies humaines, se pose de nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1871-72, une commission de r\u00e9forme attribue \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie poli\u00adtique ce r\u00f4le de contre-feu \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des \u00ab\u00a0fausses doctrines de perturba\u00adtion sociale\u00a0\u00bb. En 1884, le ministre Eug\u00e8ne Spuller assignera cette m\u00eame fonction aux \u00ab\u00a0sciences sociales\u00a0\u00bb, auxquelles on demande de contrer \u00ab\u00a0les utopistes et d\u00e9clamateurs\u00a0\u00bb. Les cibles sont toujours l&rsquo;\u00e9galitarisme abstrait, la so\u00adci\u00e9t\u00e9 comme produit d&rsquo;une convention entre des associ\u00e9s humains, le jacobinisme, la lutte des classes, le socialisme. Contre \u00ab\u00a0tout esprit d&rsquo;utopie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0non \u00e9clair\u00e9 par la science\u00a0\u00bb, il convient comme le dit Jules Ferry, de faire \u201cdescendre l&rsquo;esprit scientifique\u201d dans l&rsquo;enseignement, pour p\u00e9n\u00e9trer peu \u00e0 peu la so\u00adci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sociologie de Durkheim se situe pour partie dans cette lign\u00e9e, de l&rsquo;affirmation d&rsquo;un d\u00e9terminisme social, ext\u00e9rieur \u00e0 la pratique humaine, et de l\u2019assignation d\u2019un r\u00f4le l\u00e9gitimant \u00e0 la science pour poser les r\u00e8gles de l&rsquo;ordre social n\u00e9cessaire, contre les \u00ab\u00a0d\u00e9clamateurs et perturbateurs sociaux\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agit toujours de criti\u00adquer l&rsquo;utopie rousseauiste, la conception d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur un contrat social d\u2019association entre les hommes, de d\u00e9fendre l&rsquo;id\u00e9e de sortir de \u00ab\u00a0l&rsquo;orni\u00e8re r\u00e9\u00advolutionnaire\u00a0\u00bb, comme chez Maistre ou Comte. La science sociale se pr\u00e9sente comme contrecoup et d\u00e9passement de la d\u00e9raison r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Du jour o\u00f9 l&rsquo;orage r\u00e9volutionnaire fut pass\u00e9, la notion sociale se constitua comme par enchantement.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour beaucoup de commentateurs, Durkheim passe pour d\u00e9fenseur de l&rsquo;ordre r\u00e9publicain, de la d\u00e9mocratie. Pour appr\u00e9cier la nature d&rsquo;une telle d\u00e9fense, il faut analyser quelle conception de la d\u00e9mocratie ressort de sa conception de l&rsquo;ordre social.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La soci\u00e9t\u00e9 joue pour Durkheim un r\u00f4le d\u00e9terminant par rapport \u00e0 la volont\u00e9 des individus. La \u201csoci\u00e9t\u00e9\u201d est un \u00ab\u00a0\u00eatre v\u00e9ritable\u00a0\u00bb, qui se meut \u00ab\u00a0du dedans\u00a0\u00bb, au contraire de la soci\u00e9t\u00e9 rousseauiste \u00ab\u00a0machine susceptible d&rsquo;\u00eatre mue du dehors\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire par la volont\u00e9 humaine, l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 relative de la sph\u00e8re politique. Il oppose ainsi le d\u00e9terminisme du \u201csocial\u201c au \u00ab\u00a0libre arbitre\u00a0\u00bb humain de nature politique. Il en d\u00e9coule qu&rsquo;on ne peut fonder la l\u00e9gitimit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s que sur le d\u00e9terminisme interne du \u201cso\u00adcial\u201d, non sur la volont\u00e9 politique qui pr\u00e9tend le mouvoir \u00ab\u00a0du dehors\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La soci\u00e9t\u00e9 se meut du dedans par le moyen de liens sociaux pr\u00e9-d\u00e9termin\u00e9s\u00a0: r\u00e8gles de la division du travail et de la solidarit\u00e9, interd\u00e9pendance de fonctions diff\u00e9renci\u00e9es et in\u00e9gales. La solidarit\u00e9, r\u00e9alit\u00e9 \u201csui generis\u201d, d\u00e9\u00adrive de la division du travail. Elle est bonne, normale. A l&rsquo;inverse, les contradictions sociales (lutte des classes) qui s&rsquo;exposent dans l&rsquo;ordre poli\u00adtique, situ\u00e9es hors de \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00eatre v\u00e9ritable\u00a0\u00bb, sont mauvaises, anormales. La <em>division sociale<\/em> est <em>normale<\/em>, l\u00e9gitime, elle va de pair avec la solidarit\u00e9 so\u00adciale, mais elle ne doit pas d\u00e9boucher sur la <em>division politique<\/em>, qui est <em>anormale<\/em>, ill\u00e9gitime. La science, qui expose les lois de la \u00ab\u00a0solidarit\u00e9 sociale\u00a0\u00bb, doit emp\u00eacher l&rsquo;expres\u00adsion du libre-arbitre humain, tel qu\u2019il pr\u00e9tend s&rsquo;exposer dans le registre politique (ext\u00e9rieur aux lois sociales pr\u00e9-donn\u00e9es, qui exposent les r\u00e8gles d&rsquo;interd\u00e9pendance et de solidarit\u00e9).<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est au professeur de philosophie qu&rsquo;il appartient d&rsquo;\u00e9veiller chez les esprits\u00a0[&#8230;] l&rsquo;id\u00e9e de ce qu&rsquo;est une loi\u00a0; de leur faire comprendre que les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques et sociaux sont\u00a0[&#8230;] soumis \u00e0 des lois que la vo\u00adlont\u00e9 humaine ne peut pas troubler \u00e0 son gr\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au volontarisme politique \u201canti-social\u201d, Durkheim oppose un volonta\u00adrisme scientifico-moral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant au fond, sa conception de l&rsquo;ordre social\u00a0 ressemble \u00e0 celle des \u00e9conomistes lib\u00e9raux. R\u00e9gie par la division du travail, la soci\u00e9t\u00e9 se pr\u00e9\u00adsente comme ensemble de fonctions en interd\u00e9pendance. L&rsquo;affirmation d&rsquo;une solidarit\u00e9 fonctionnelle s&rsquo;oppose \u00e0 la conception d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 construite sur la base d&rsquo;une convention humaine, de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 abstraite des citoyens, mais aussi \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de contradictions entre int\u00e9r\u00eats et classes sociales. L&rsquo;interd\u00e9pendance \u201csolidaire\u201d doit ici aussi \u00eatre garantie par un or\u00adgane sp\u00e9cial de pouvoir et de savoir, posant la n\u00e9cessaire division entre gouvernants et gouvern\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9pourvues d&rsquo;objectivit\u00e9, les conceptions politiques des citoyens ne peuvent produire une science de l&rsquo;\u00c9tat. La pens\u00e9e, la volont\u00e9 des gouver\u00adnants ne doit pas \u00eatre une expression g\u00e9n\u00e9rale de celle des gouvern\u00e9s. Le peuple, la foule, ne peuvent d\u00e9cider ce qui est utile \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, ils doivent \u00eatre soumis \u00e0 un \u00ab\u00a0organe \u00e9minent\u00a0\u00bb, ext\u00e9rieur \u00e0 leur vouloir propre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le peuple de la sorte ne peut \u00eatre vraiment souverain, il doit \u00eatre soumis, comme chez Siey\u00e8s et les lib\u00e9raux, \u00e0 ceux qui sont d\u00e9tenteurs de la science, du savoir clair des choses sociales. A l&rsquo;image du \u00ab\u00a0pouvoir social\u00a0\u00bb de Bonald, l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;est pas con\u00e7u en tant qu&rsquo;association politique, il agit et pense \u00e0 la place de la soci\u00e9t\u00e9, afin de maintenir intact l&rsquo;\u00eatre collectif qu&rsquo;il forme. L&rsquo;organe gouvernemental est le si\u00e8ge o\u00f9 s&rsquo;\u00e9labore la vie psychique de la soci\u00e9t\u00e9, qui \u00ab\u00a0retentit ensuite\u00a0\u00bb sur celle-ci. Certes le Parlement et le gou\u00advernement sont \u00ab\u00a0en contact\u00a0\u00bb avec les masses de la nation, et peuvent tirer de ce contact des impressions influant sur leur d\u00e9termination, mais la d\u00e9\u00adtermination est localis\u00e9e dans l&rsquo;\u00c9tat qui \u00ab\u00a0pense et d\u00e9cide\u00a0\u00bb pour la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En aucun cas l&rsquo;\u00c9tat ne doit exprimer, r\u00e9sumer,\u00a0 les pens\u00e9es irr\u00e9fl\u00e9chies de la foule, \u00ab\u00a0ce serait contraire \u00e0 la notion m\u00eame de d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb. Le \u201cpopulisme\u201d vous dis-je\u00a0! L&rsquo;\u00c9tat doit constituer un foyer de repr\u00e9sentations neuves et originales, non reli\u00e9es \u00e0 la \u00ab\u00a0conscience obscure\u00a0\u00bb de la masse. Les id\u00e9es \u00e0 la base de la doc\u00adtrine de Rousseau, selon lesquelles le gouvernement ne serait que le \u00ab\u00a0traducteur des volont\u00e9s g\u00e9n\u00e9rales\u00a0\u00bb constituent des \u00ab\u00a0erreurs\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0repr\u00e9senta\u00adtions fausses\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0formes d\u00e9vi\u00e9es\u00a0\u00bb par rapport \u00e0 la forme \u00ab\u00a0normale\u00a0\u00bb. L&rsquo;\u00c9tat est \u00ab\u00a0l&rsquo;organe de la pens\u00e9e sociale\u00a0\u00bb, il n&rsquo;est pas le produit d&rsquo;un proces\u00adsus d&rsquo;abstraction g\u00e9n\u00e9rale de ce qu&rsquo;il peut y avoir de commun dans les vo\u00adlitions des citoyens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durkheim ne rejette pas la d\u00e9mocratie, il change le sens du mot. La d\u00e9mocratie n&rsquo;est pas le pouvoir du peuple, mais l&rsquo;extension, la \u00ab\u00a0communi\u00adcation de la pens\u00e9e gouvernementale\u00a0\u00bb au peuple. La d\u00e9mocratie est la parti\u00adcipation du peuple \u00e0 la pens\u00e9e du gouvernement. La communication descend, et si le peuple parvient \u00e0 \u00ab\u00a0se poser les m\u00eames questions que l&rsquo;\u00c9tat\u00a0\u00bb, le plus grand degr\u00e9 de d\u00e9mocratie est atteint. Par cons\u00e9quent la volont\u00e9 du peuple, son expression dans les assembl\u00e9es (lieux de d\u00e9bat et de division), ne doit jamais \u00ab\u00a0dissoudre\u00a0\u00bb la \u00ab\u00a0pens\u00e9e de l&rsquo;\u00c9tat\u00a0\u00bb, car dans ce cas la soci\u00e9t\u00e9 vacillerait sur ses bases.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0[Si] les citoyens ne sont pas contenus du dehors par le gouverne\u00adment, parce que celui-ci est \u00e0 leur remorque, [&#8230;] tout, dans la pratique comme dans la th\u00e9orie, devient mati\u00e8re \u00e0 controverse et \u00e0 division, tout vacille. Le sol ferme manque \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, il n&rsquo;y a plus rien de fixe.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">La politique ne peut avoir pour base que l&rsquo;id\u00e9e \u00ab\u00a0du sentiment collectif\u00a0\u00bb, plus ou moins consensuel, que les citoyens portent en eux, non l&rsquo;expression de contradictions sociales, ni m\u00eame de ce qu&rsquo;il peut y avoir de \u201ccommun\u201d entre les diff\u00e9rents int\u00e9r\u00eats. Le suffrage universel direct, qui autorise l\u2019expression des contradictions sociales, pose probl\u00e8me. Le gouvernement devrait \u00e0 terme s&rsquo;en affranchir. Ainsi, il pourrait relever davantage \u00ab\u00a0de lui-m\u00eame\u00a0\u00bb. Fond\u00e9 sur une \u00ab\u00a0conception fausse\u00a0\u00bb, encore profond\u00e9ment enracin\u00e9e dans les esprits fran\u00e7ais, fortement impr\u00e9gn\u00e9s par la doctrine de Rousseau, le suffrage universel est li\u00e9 \u00e0 la constitution politique d&rsquo;un pays o\u00f9 l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;est form\u00e9 qu&rsquo;en tant que \u00ab\u00a0simple reflet de la masse sociale\u00a0\u00bb. Cette constitution gag\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9lection directe de repr\u00e9sentants par les particuliers, conduit \u00e0 ce que les repr\u00e9sen\u00adtants s&rsquo;attachent \u00ab\u00a0exclusivement \u00e0 traduire fid\u00e8lement les d\u00e9sirs de leurs mandants\u00a0\u00bb. Or, les individus ne sont comp\u00e9tents que sur les affaires par\u00adtielles (qui les concernent directement\u00a0!), non sur les affaires g\u00e9n\u00e9rales de la Cit\u00e9, qui rel\u00e8ve de la \u00ab\u00a0pens\u00e9e claire de l&rsquo;\u00c9tat\u00a0\u00bb. <em>Le suffrage universel est ainsi \u00ab\u00a0incomp\u00e9tent\u00a0\u00bb, il ne sait pas les besoins utiles de la soci\u00e9t\u00e9 et ne permet pas de reproduire la solidarit\u00e9 du corps social<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durkheim, en toute coh\u00e9rence, en vient alors \u00e0 proposer une r\u00e9organi\u00adsation de la repr\u00e9sentation. A la repr\u00e9sentation politique fond\u00e9e sur le suffrage universel (susceptible de rendre possible l&rsquo;expression de contradic\u00adtions sociales), il oppose une repr\u00e9sentation fonctionnelle selon les groupes d&rsquo;appartenance, les groupes locaux, les corporations, qui interdi\u00adrait la pens\u00e9e \u00ab\u00a0isol\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ext\u00e9rieure\u00a0\u00bb, l&rsquo;ind\u00e9pendance, la division, la s\u00e9paration.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0[&#8230;] Du jour o\u00f9 le r\u00e9gime corporatif serait \u00e9tabli, ce serait une telle faiblesse pour l&rsquo;individu de rester isol\u00e9, que de lui-m\u00eame, et sans qu&rsquo;il fut besoin de l&rsquo;y contraindre, il s&rsquo;y rattacherait.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une fois qu&rsquo;une force collective est constitu\u00e9e, elle attire \u00e0 elle les isol\u00e9s, et tous ceux qui se tiennent en dehors d&rsquo;elle ne peuvent se mainte\u00adnir.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">* * *<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe des distinctions importantes entre ces trois modes de d\u00e9n\u00e9ga\u00adtion du principe de souverainet\u00e9 du peuple. On a voulu insister sur les aspects communs\u00a0:<br \/>\n\u2014\u00a0L&rsquo;ordre social l\u00e9gitime ne rel\u00e8ve pas du r\u00e8gne humain, encore moins du peuple, mais de lois hors de sa port\u00e9e : lois divines, lois naturelles, lois de l&rsquo;\u00e9conomie, lois de la soci\u00e9t\u00e9, lois de la concurrence, r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par la \u201cscience\u201d, et que le commun des mortels, le peuple, ne peut ma\u00eetriser.<br \/>\n\u2014\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 est une r\u00e9alit\u00e9 \u201csui generis\u201d, et non un produit de la pratique humaine, elle est sup\u00e9rieure \u00e0 tout pouvoir humain. Elle est r\u00e9gie par l&rsquo;interd\u00e9pendance, la solidarit\u00e9 des fonc\u00adtions, elle ne peut admettre l&rsquo;expression politique des contradictions so\u00adciales (les conflits sociaux entre classes y arborent la figure d&rsquo;une opposition entre erreur et v\u00e9rit\u00e9, ignorance et science).<br \/>\n\u2014\u00a0La souverainet\u00e9 du peuple n&rsquo;est pas possible, parce que la souve\u00adrainet\u00e9 de l&rsquo;ordre humain n&rsquo;est pas possible, et parce que le peuple, igno\u00adrant, livr\u00e9 \u00e0 ses passions, ne conna\u00eet pas et ne ma\u00eetrise pas les lois, la science, de l&rsquo;ordre social. Le pouvoir doit revenir aux interpr\u00e8tes de la v\u00e9rit\u00e9 (v\u00e9rit\u00e9 de Dieu, de la nature, de l&rsquo;\u00e9conomie politique, de la science de l&rsquo;ordre social).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9f\u00e9rences\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonald (Louis de), <em>D\u00e9monstration philosophique du principe constitutif de la soci\u00e9t\u00e9<\/em>, Vrin, 1985. Voir aussi Gengembre (G\u00e9rard), <em>Bonald, les concepts et l&rsquo;histoire<\/em>, Th\u00e8se Paris IV, 1983.<br \/>\nCoquelin (Charles), <em>Dictionnaire de l&rsquo;\u00e9conomie politique<\/em>, Guillaumin et cie, 1864.<br \/>\nDurkheim (\u00e9mile), <em>Le\u00e7ons de sociologie<\/em>, PUF, 1969. Rousseau<br \/>\nMaistre (Joseph de), <em>Essai sur le principe g\u00e9n\u00e9rateur des constitutions politiques<\/em>, J.B. P\u00e9lagaud, Lyon, 1861\u00a0; <em>De la souverainet\u00e9 du peuple<\/em>, PUF, 1992.<\/p>\n ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On a pos\u00e9 dans l\u2019expos\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dent que la R\u00e9volution fran\u00e7aise, constituait une premi\u00e8re grande tentative, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de toute la soci\u00e9t\u00e9, de l&rsquo;exercice d&rsquo;une pratique sociale humaine, agissant pour faire pr\u00e9valoir des buts consciemment d\u00e9finis. 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