{"id":763,"date":"2017-06-06T13:23:29","date_gmt":"2017-06-06T11:23:29","guid":{"rendered":"http:\/\/lunipop.fr\/?p=763"},"modified":"2017-06-06T13:23:29","modified_gmt":"2017-06-06T11:23:29","slug":"penser-la-transformation-matiere-et-forme-chez-aristote","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lunipop.fr\/?p=763","title":{"rendered":"Penser la transformation : mati\u00e8re et forme chez Aristote"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Penser la transformation : Mati\u00e8re et forme chez Aristote<br \/>\nD\u2019apr\u00e8s Pierre Aubenque, \u00ab Mati\u00e8re et mat\u00e9rialisme \u00bb, <em>Philosophique<\/em>, n\u00b01, 1986*.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La notion de mati\u00e8re (dans son sens \u00e0 la fois technique et philosophique) appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois chez Aristote. C&rsquo;est le mot grec <em>hul\u00e8,<\/em> qui signifiait \u00e0 l&rsquo;origine le bois en tant que mat\u00e9riau de construction.<br \/>\nAuparavant, la notion de mati\u00e8re au sens philosophique n&rsquo;\u00e9tait pas pos\u00e9e. Il y avait des mat\u00e9rialistes et des anti-mat\u00e9rialistes. Les mat\u00e9rialistes atomistes utilisaient la notion d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments. Les id\u00e9alistes tels que Platon, le concept d&rsquo;espace, comme r\u00e9ceptacle ou matrice des formes. Cela ne permettait pas de comprendre comment les choses se transforment.<br \/>\nA l&rsquo;aide du concept de mati\u00e8re, Aristote va pouvoir donner les outils pour analyser le mouvement, le changement.<br \/>\nQuel que soit le nom qu&rsquo;on lui donne, il y a une r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;on a pris l&rsquo;habitude d&rsquo;appeler mati\u00e8re. Mais on n&rsquo;a pas toujours une id\u00e9e tr\u00e8s claire de ce que signifie mati\u00e8re. Pour Aristote, ce n&rsquo;\u00e9tait pas une r\u00e9alit\u00e9 saisie par l&rsquo;exp\u00e9rience, quelque chose de sensible qu&rsquo;on peut par exemple toucher, cela c&rsquo;est le mat\u00e9riau [ce qu&rsquo;on appelle au Moyen Age materiatum, ce qui est mat\u00e9riel].<br \/>\nPour Aristote, le terme de mati\u00e8re est une construction de l&rsquo;esprit (un concept) qui sert \u00e0 penser l&rsquo;exp\u00e9rience de fa\u00e7on coh\u00e9rente. Mais dans la r\u00e9alit\u00e9 on ne peut isoler la mati\u00e8re de sa forme, la mati\u00e8re est toujours form\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aristote s&rsquo;interroge d&rsquo;abord sur le concept de mati\u00e8re \u00e0 propos de la nature, dans sa Physique.<br \/>\nIl constate qu&rsquo;on appelle naturel tout ce qui est en mouvement ou susceptible de l&rsquo;\u00eatre. S&rsquo;interroger sur la nature, comprendre son mouvement, consiste \u00e0 s&rsquo;interroger sur les principes de ce mouvement (notamment au sens de transformation).<br \/>\nIl pense qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas un seul principe pour rendre compte du mouvement (par exemple la mati\u00e8re toute seule, la forme toute seule). Il pense qu&rsquo;il faut au moins deux principes qui ne peuvent agir qu&rsquo;en influence r\u00e9ciproque.<br \/>\nLes deux principes sont dans un rapport de contrari\u00e9t\u00e9 (contradiction). Qu&rsquo;est-ce que cela veut dire?<br \/>\nPar exemple dans le mouvement (transformation) qui fait du bois une table, il y a :<br \/>\n* le point de d\u00e9part, d&rsquo;o\u00f9 cela vient (le morceau de bois)<br \/>\n* le point d&rsquo;arriv\u00e9e, o\u00f9 cela arrive (la table)<br \/>\nEntre le point de d\u00e9part et le point d&rsquo;arriv\u00e9e, s&rsquo;est produit le devenir. Le devenir du bois est aussi l&rsquo;advenir de la table.<br \/>\nCe devenir n&rsquo;est pas \u201cn&rsquo;importe quoi\u201d, il est d\u00e9termin\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;on ne peut pas partir de n&rsquo;importe quel point de d\u00e9part pour arriver \u00e0 un point d&rsquo;arriv\u00e9e donn\u00e9. N&rsquo;importe qui ne peut pas devenir n&rsquo;importe quoi. Une graine de navet ne peut pas devenir chien. (Cela a une certaine importance aussi pour les questions politiques. On ne peut pas faire une r\u00e9volution prol\u00e9tarienne avec des buts aristocratiques ou bourgeois.)<br \/>\nPour Aristote, le point d&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un mouvement est une n\u00e9gation d\u00e9termin\u00e9e du point de d\u00e9part. La table est une n\u00e9gation d\u00e9termin\u00e9e du morceau de bois initial. Ou bien, si un illettr\u00e9 devient lettr\u00e9, il y a n\u00e9gation de son point de d\u00e9part : illettr\u00e9.<br \/>\nC&rsquo;est une n\u00e9gation d\u00e9termin\u00e9e, ce qui veut dire pas n&rsquo;importe laquelle. Il faut que les choses soient du m\u00eame genre pour qu&rsquo;il y ait ce devenir : que les choses appartiennent au genre des \u00eatres capables de devenir lettr\u00e9s (ou de mat\u00e9riaux capables de devenir une table).<br \/>\nLe rouge ne peut pas na\u00eetre du sec, le pesant de l&rsquo;incolore, etc. Il faut qu&rsquo;il y ait des rapports d&rsquo;analogie entre les contraires. Il y a des couples de contraires d\u00e9termin\u00e9s : chaud-froid, lumi\u00e8re-nuit, entre lesquels il peut y avoir passage, un devenir de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre.<br \/>\nAinsi, tout ce qui n&rsquo;est pas lettr\u00e9 n&rsquo;est pas forc\u00e9ment illettr\u00e9 : la pierre ne peut pas devenir lettr\u00e9e, elle n&rsquo;appartient pas au genre qui peut devenir lettr\u00e9, elle n&rsquo;est donc pas non plus le contraire de lettr\u00e9.<br \/>\nCela peut para\u00eetre une chinoiserie d&rsquo;intellectuels. Mais en fait ces \u00e9l\u00e9ments th\u00e9oriques sont importants aussi en mati\u00e8re politique, si on veut \u00e9viter des visions fantasmagoriques du devenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aristote va comprendre aussi qu&rsquo;il ne suffit pas de deux principes pour penser le changement.<br \/>\nSi les contraires sont livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames, ils s&rsquo;entred\u00e9truisent : le sec et l&rsquo;humide, le chaud et le froid.<br \/>\nLes contraires ne sont que des qualit\u00e9s des choses. Ils supposent qu&rsquo;il y a la chose elle-m\u00eame, un substrat, un sujet, qui les porte et qui peut changer, devenir. Il faut donc un troisi\u00e8me terme pour comprendre le devenir. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on peut appeler le substrat ou le sujet des contraires, ce qui subsiste quand les qualit\u00e9s changent<br \/>\nPar exemple le sol peut \u00eatre sujet de changements, passer de l&rsquo;humide au sec, et subsister sous la succession de ces qualit\u00e9s.<br \/>\nA ce sujet des changements, Aristote va donner le nom de mati\u00e8re. C&rsquo;est une condition logique pour pouvoir penser le mouvement, le devenir de ce qui change.<br \/>\nCela lui permet de r\u00e9pondre \u00e0 la question : comment une chose peut \u00eatre \u00e0 la fois illettr\u00e9e et lettr\u00e9e, sans cesser d&rsquo;\u00eatre elle-m\u00eame. (Ou comment le mouvement social spontan\u00e9, inorganis\u00e9, divis\u00e9, peut devenir organis\u00e9 uni, sans cesser d&rsquo;\u00eatre le mouvement d&rsquo;un ensemble d\u00e9termin\u00e9 de classes, d&rsquo;une \u00e9poque, d&rsquo;une p\u00e9riode donn\u00e9es).<br \/>\nD&rsquo;autres philosophes qui n&rsquo;avaient pas pens\u00e9 cette notion de substrat, de sujet, des changements, pensaient que tout devenir repr\u00e9sentait la mort. En l&rsquo;absence de la pens\u00e9e d&rsquo;un substrat, quand le sec devient humide c&rsquo;est la mort du sec. S&rsquo;il n&rsquo;y a pas de substrat, le lettr\u00e9 signifie la mort de l&rsquo;illettr\u00e9, etc.<br \/>\nCe qu&rsquo;apporte Aristote, c&rsquo;est la possibilit\u00e9 de penser, en les dissociant dans la pens\u00e9e :<br \/>\n* la permanence du sujet ou permanence substantielle<br \/>\n* les variations de qualit\u00e9<br \/>\nDonc, de penser la variation, pr\u00e9cis\u00e9ment en la rep\u00e9rant par rapport \u00e0 ce qui est permanent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a aussi la question de la forme. On ne va pas reprendre la d\u00e9monstration d&rsquo;Aristote. On peut retenir simplement :<br \/>\n\u2014 le sujet qui va porter le changement. Aristote le nomme <em>hul\u00e8<\/em>, mati\u00e8re<br \/>\n\u2014 ce qu&rsquo;il devient est nomm\u00e9 la forme<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[L&rsquo;illettr\u00e9 devient lettr\u00e9.<br \/>\nDans le langage ordinaire, quand on dit A devient B (le morceau de bois devient table, l&rsquo;illettr\u00e9 devient lettr\u00e9), on a l&rsquo;impression qu&rsquo;on lie les deux termes (illettr\u00e9 et lettr\u00e9) par la liaison devenir.<br \/>\nOn ne voit que les deux termes : A, l&rsquo;illettr\u00e9 (qu&rsquo;on peut appeler le devenant), et B, le lettr\u00e9 (l&rsquo;advenant, ce qui est advenu \u00e0 A).<br \/>\nMais dans le premier terme : A, l&rsquo;illettr\u00e9, il y a deux choses :<br \/>\n\u2014 ce qu&rsquo;il va devenir : il va \u00eatre priv\u00e9 de sa qualit\u00e9 initiale, il va cesser d&rsquo;\u00eatre un illettr\u00e9<br \/>\n\u2014 et aussi le sujet de cette privation, le sujet qui va devenir lettr\u00e9;<br \/>\nA contient deux aspects : L&rsquo;oppos\u00e9 de B (illettr\u00e9 oppos\u00e9 \u00e0 lettr\u00e9) et le sujet du changement.<br \/>\nOn a alors trois termes pour penser le changement : la mati\u00e8re (le substrat ou sujet), l&rsquo;oppos\u00e9, la forme]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi le mot <em>hul\u00e8<\/em> (bois de construction) ? Probablement parce que le type de changement, de devenir, de l&rsquo;activit\u00e9 technique permet facilement de distinguer mati\u00e8re et forme.<br \/>\nOn peut facilement distinguer la forme (par exemple la forme lit du mat\u00e9riau bois) et le mat\u00e9riau bois. On peut aussi penser en ext\u00e9riorit\u00e9 la forme qu&rsquo;on va donner au bois : un lit (l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un lit). (C&rsquo;est souvent plus difficile quand on veut par exemple isoler une \u00ab\u00a0mati\u00e8re sociale\u00a0\u00bb donn\u00e9e de sa forme politique.)<br \/>\nLe mot <em>hul\u00e8<\/em> (mati\u00e8re), va servir ensuite \u00e0 d\u00e9signer en g\u00e9n\u00e9ral la disponibilit\u00e9 de la mati\u00e8re par rapport aux formes (et donc \u00e0 la transformation).<br \/>\nIl faut consid\u00e9rer aussi que toutes les formes ne sont pas des constructions ext\u00e9rieures qu&rsquo;on applique \u00e0 la mati\u00e8re. Il y a des formes naturelles, qui ont un principe interne de d\u00e9veloppement, qui se transforment \u00ab par elles-m\u00eames \u00bb : la graine qui devient plante, l&rsquo;\u0153uf qui devient oiseau. Il faut tout de m\u00eame aussi des conditions pour qu&rsquo;il y ait ce d\u00e9veloppement. (On pourrait parler aussi les formes presque spontan\u00e9es de la lutte de classes, non organis\u00e9es, non r\u00e9fl\u00e9chies).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour r\u00e9sumer, on appelle mati\u00e8re le substrat ou sujet premier de chaque chose, ce qui lui assure la permanence dans le changement, dans le devenir. Cette mati\u00e8re, ce sujet, n&rsquo;est pas un \u00eatre autosuffisant, se d\u00e9veloppant sans apport ext\u00e9rieur, comme ont pu le penser les premiers mat\u00e9rialistes (\u201cimmanentistes\u201d).<br \/>\nLa mati\u00e8re, telle que la pense Aristote, est le support de quelque chose (formes, qualit\u00e9s), un sujet pour le devenir.<br \/>\nEt la forme est ce qui d\u00e9finit, d\u00e9termine la mati\u00e8re, donne une forme (d\u00e9termin\u00e9e) \u00e0 son devenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si dans la pens\u00e9e, on peut isoler mati\u00e8re et forme, dans la r\u00e9alit\u00e9, il n&rsquo;y a jamais connaissance d&rsquo;une mati\u00e8re pure qui n&rsquo;aurait aucune forme. La mati\u00e8re est toujours en partie d\u00e9j\u00e0 form\u00e9e, soit spontan\u00e9ment soit par construction. On ne conna\u00eet dans la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te que des choses ayant des formes d\u00e9termin\u00e9es. Les choses concr\u00e8tes ont toujours d\u00e9j\u00e0 une forme.<br \/>\nOn ne conna\u00eet la mati\u00e8re que dans des formes. La mati\u00e8re sans forme, amorphe, est inconnaissable. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment la manifestation dans une forme de la mati\u00e8re qui montre la r\u00e9alit\u00e9 de cette mati\u00e8re.<br \/>\nPour penser la transformation des choses, il est cependant n\u00e9cessaire de pouvoir dans la pens\u00e9e, saisir le rapport g\u00e9n\u00e9ral qui existe entre mati\u00e8re et forme.<br \/>\nCe rapport est dans la r\u00e9alit\u00e9 chaque fois concr\u00e8tement d\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[Aristote tend \u00e0 r\u00e9soudre des probl\u00e8mes que d&rsquo;autres philosophes n&rsquo;avaient pu poser et r\u00e9soudre. Ceux qui pensaient les \u00e9l\u00e9ments sans formes d\u00e9termin\u00e9es. Ceux qui ne voyaient pas de sujet, substrat, par rapport aux qualit\u00e9s des choses.<br \/>\nMati\u00e8re et forme sont n\u00e9cessaires pour penser la r\u00e9alit\u00e9 en changement (transformation).<br \/>\n\u2014 Si on pense seulement la \u201cmati\u00e8re\u201d, seulement ce qui est permanent, auto-subsistant, le sujet devient auto-subsistant, ce n&rsquo;est plus un substrat, mais une substance. On oublie le rapport mati\u00e8re forme.<br \/>\n\u2014 Si on pense seulement ce qui est absolu dans la mati\u00e8re (sans aucune forme), son ind\u00e9termination originelle, dans ce cas la mati\u00e8re sans forme est r\u00e9duite \u00e0 un rien, un non-\u00eatre, c&rsquo;est un nihilisme de la mati\u00e8re (sous apparence de mat\u00e9rialisme).<br \/>\n\u2014 On peut aussi comme Platon, poser le r\u00e9el seulement dans l&rsquo;id\u00e9e, la mati\u00e8re n&rsquo;\u00e9tant que ce qui participe \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e, elle n&rsquo;est rien sans l&rsquo;id\u00e9e.<br \/>\nPour Aristote la mati\u00e8re, pens\u00e9e isol\u00e9ment est amorphe, mais elle n&rsquo;est pas en tant que telle l&rsquo;amorphe (la notion g\u00e9n\u00e9rique d&rsquo;amorphe). L&rsquo;amorphe en soi, c&rsquo;est la privation absolue, le non-\u00eatre. La mati\u00e8re n&rsquo;est pas en soi amorphe, elle appelle au contraire la forme.<br \/>\nSi la mati\u00e8re \u00e9tait la privation, on ne pourrait plus comprendre le mouvement, le devenir : rien ne peut pas devenir quelque chose.<br \/>\nInversement un \u00eatre qui serait auto-suffisant, sans que rien ne lui manque, sans appel pour une forme, ne pourrait se transformer.]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le devenir ne peut ainsi \u00eatre pens\u00e9 que par la conjonction de deux choses : mati\u00e8re et forme.<br \/>\nL&rsquo;analyse d&rsquo;Aristote pose la mati\u00e8re comme un \u00eatre en puissance, une tendance qui n&rsquo;existe pas sans forme. Elle est ce qui subsiste dans le changement.<br \/>\nLa forme n&rsquo;est pas permanente. Elle survient et dispara\u00eet, elle a besoin d&rsquo;un substrat, d&rsquo;un sujet, pour se r\u00e9aliser. Ce sujet doit survivre \u00e0 la forme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En mati\u00e8re d&rsquo;analyse politique, ces questions sont importantes.<br \/>\nL&rsquo;organisation politique, en tant que forme, peut se d\u00e9velopper et dispara\u00eetre. Les formes spontan\u00e9es d&rsquo;organisation du peuple peuvent devenir unit\u00e9 consciente, mais le peuple peut aussi en revenir \u00e0 un stade d&rsquo;inorganisation sans cesser pour autant d&rsquo;exister en tant que substrat. L&rsquo;organisation politique ne peut \u00eatre reconstitu\u00e9e que si d&rsquo;une part il existe un sujet qui puisse la porter, qui appelle une forme organis\u00e9e, que si d&rsquo;autre part, est pens\u00e9e et r\u00e9alis\u00e9e une forme d&rsquo;organisation d\u00e9termin\u00e9e.<br \/>\nCe sont des aspects que pose toute analyse concr\u00e8te de la situation concr\u00e8te : analyse du point de d\u00e9part, le substrat, l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;une situation, les forces, les alliances, les oppositions, le but, la finalit\u00e9 au regard du point de d\u00e9part, le devenir, le point d&rsquo;arriv\u00e9e, les formes qui permettent le passage de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre.<br \/>\nSi on n&rsquo;est pas id\u00e9aliste, on comprend aussi que la mati\u00e8re n&rsquo;est jamais d\u00e9terminable en totalit\u00e9 par des formes ext\u00e9rieures. Il est difficile de faire une table avec du fromage blanc. L&rsquo;artisan, l&rsquo;artiste, ne font pas exactement ce qu&rsquo;ils veulent, ils ne r\u00e9alisent pas exactement ce qu&rsquo;ils ont pr\u00e9vu, surtout s&rsquo;ils n&rsquo;ont pas tenu compte des caract\u00e8res du mat\u00e9riau qu&rsquo;ils fa\u00e7onnent, des outils qu&rsquo;ils utilisent, de leur propre savoir, leur exp\u00e9rience, de la possibilit\u00e9 de la transformation qu&rsquo;ils envisagent.<br \/>\nEn mati\u00e8re politique, il est utile de distinguer entre formes spontan\u00e9es de d\u00e9veloppement et formes construites.<br \/>\nAinsi, dans le r\u00e9gime capitaliste, les formes spontan\u00e9es r\u00e9sultant de son mouvement interne (immanent), sont les lois de la r\u00e9gulation marchande (notamment concurrence).<br \/>\nLes formes construites, l&rsquo;organisation politique, peut \u00eatre semi-spontan\u00e9e quand elle se contente d&rsquo;accompagner ce mouvement interne, m\u00eame si c&rsquo;est sous forme r\u00e9actionnelle (\u00ab\u00a0contre\u00a0\u00bb). L&rsquo;organisation consciente autorise \u00e0 sortir partiellement ou contrecarrer ce mouvement spontan\u00e9 (appui sur l&rsquo;unit\u00e9 des conditions d&rsquo;exploitation).<br \/>\nLe mouvement spontan\u00e9 porte des d\u00e9terminations contradictoires, et par cons\u00e9quent ouvre la voie \u00e0 des orientations politiques diff\u00e9rentes. La forme spontan\u00e9e pousse \u00e0 la lutte de tous contre tous, \u00e0 la logique de d\u00e9fense de domaines propres, au \u201cpriv\u00e9\u201d. Mais le r\u00e9gime capitaliste porte aussi potentiellement les conditions pour une socialisation des forces productives et une unification des classes exploit\u00e9es. C&rsquo;est en tenant compte de ces d\u00e9terminations contradictoires (de la \u201cmati\u00e8re sociale\u201d) que l&rsquo;organisation politique peut jouer un r\u00f4le sp\u00e9cifique (D\u00e9terminisme et libert\u00e9 !!).<br \/>\nQuand on ne r\u00e9fl\u00e9chit pas trop en politique, on peut ainsi avoir l&rsquo;id\u00e9e que tout ce qui est en mouvement est bon pour la bonne cause. Si les paysans bougent c&rsquo;est bien, si les intermittents bougent c&rsquo;est bien, si les enseignants bloquent c&rsquo;est bien, de m\u00eame les sans-papiers, etc. On ne se demande pas si les diff\u00e9rents secteurs qui bougent vont \u201cdans le m\u00eame sens\u201d ou si les revendications sont contradictoires. On ne se pose pas la question de savoir si ces mouvements vont favoriser une unification politique contre un r\u00e9gime social donn\u00e9, dans une conjoncture donn\u00e9e. On ne se demande pas si parmi les classes dominantes de son pays, ou de pays rivaux, finalement on puisse aussi parfois sp\u00e9culer aussi sur tout \u201cce qui bouge\u201d pour achever un mouvement g\u00e9n\u00e9ral de d\u00e9sorganisation.<br \/>\nLa question de la \u201cforme\u201d politique conf\u00e9r\u00e9e \u00e0 un \u201csubstrat\u201d social donn\u00e9 varie selon l&rsquo;analyse que l&rsquo;on fait et les buts poursuivis. Comment analyse-t-on le probl\u00e8me pos\u00e9 par une r\u00e9gion, un pays donn\u00e9 ? Prenons le pays basque ou la Corse, le Kosovo. Diff\u00e9rents types d&rsquo;unit\u00e9 peuvent \u00eatre mis en avant selon les objectifs que l&rsquo;on s&rsquo;assigne et les formes d&rsquo;organisation d\u00e9termin\u00e9es qui en d\u00e9coulent.<br \/>\n1\/ Si l&rsquo;on propose une analyse en termes de classes (qui correspond aujourd&rsquo;hui \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 historique des \u201csubstrats\u201d), on travaille \u00e0 r\u00e9aliser une forme d\u00e9termin\u00e9e de lutte.<br \/>\nDans la mesure o\u00f9 ce sont les contradictions de classes qui sont mises en avant, on peut poser l&rsquo;unit\u00e9 de classes entre exploit\u00e9s (qu&rsquo;ils soient \u201cbasques\u201d, \u201ccorses\u201d ou \u201ckosovars\u201d), on met en avant la lutte contre l&rsquo;exploitation, contre le v\u00e9ritable adversaire : un r\u00e9gime social.<br \/>\n2\/ Si l&rsquo;on privil\u00e9gie les \u201cidentit\u00e9s\u201d (r\u00e9gionales, \u201cculturelles\u201d), on pr\u00e9tend donner \u00e0 la lutte une autre forme.<br \/>\nOn met en avant l&rsquo;opposition entre une \u201cidentit\u00e9\u201d, n\u00e9cessairement en lutte contre d&rsquo;autres, on aboutit \u00e0 opposer les peuples les uns aux autres, au profit de leurs ma\u00eetres et de la conservation du r\u00e9gime social. On suppose en effet qu&rsquo;il existe une unit\u00e9 entre exploiteurs et exploit\u00e9s pour la r\u00e9alisation de l&rsquo;autonomie, la d\u00e9fense d&rsquo;une \u00ab\u00a0communaut\u00e9\u00a0\u00bb au-dessus des antagonismes sociaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut estimer de la sorte que la question du mat\u00e9rialisme et de l&rsquo;id\u00e9alisme, de la mati\u00e8re et de la forme, n&rsquo;est pas une question oiseuse pour philosophes. D&rsquo;ailleurs eux-m\u00eames s&rsquo;en pr\u00e9occupent aujourd&rsquo;hui fort peu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* CDIP, Universit\u00e9 de Besan\u00e7on<\/p>\n ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Penser la transformation : Mati\u00e8re et forme chez Aristote D\u2019apr\u00e8s Pierre Aubenque, \u00ab Mati\u00e8re et mat\u00e9rialisme \u00bb, Philosophique, n\u00b01, 1986*. La notion de mati\u00e8re (dans son sens \u00e0 la fois technique et philosophique) appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois chez Aristote. C&rsquo;est le mot grec hul\u00e8, qui signifiait \u00e0 l&rsquo;origine le bois en tant que mat\u00e9riau [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[142],"tags":[309,310,311,312],"class_list":["post-763","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-methode","tag-aristote","tag-forme","tag-matiere","tag-transformation"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/763","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=763"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/763\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":764,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/763\/revisions\/764"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=763"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=763"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=763"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}