{"id":534,"date":"2017-02-06T19:24:35","date_gmt":"2017-02-06T18:24:35","guid":{"rendered":"http:\/\/lunipop.fr\/?p=534"},"modified":"2017-04-03T22:33:06","modified_gmt":"2017-04-03T20:33:06","slug":"libre-arbitre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lunipop.fr\/?p=534","title":{"rendered":"Libre arbitre"},"content":{"rendered":"<h3 style=\"text-align: center;\">R\u00e9cusation du \u00ab libre-arbitre \u00bb et destitution des \u00ab sujets \u00bb politiques<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question du libre-arbitre concerne la capacit\u00e9 qu\u2019ont ou non les \u00eatres humains de distinguer entre le bien et le mal. En mati\u00e8re politique, elle concerne leur capacit\u00e9 \u00e0 distinguer entre ce qui est bon ou mauvais pour la Cit\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9, et par cons\u00e9quent \u00e0 d\u00e9cider de ce qui convient au bien commun public, pour l\u2019ensemble de la r\u00e9publique, de la nation. Cette question ne se confond donc pas avec celle du d\u00e9terminisme, savoir s\u2019il existe des d\u00e9terminismes ext\u00e9rieurs \u00e0 la volont\u00e9 humaine (conditions historiques, \u00e9conomiques, sociales, politiques) qui permettent ou non de faire pr\u00e9valoir des orientations. Le combat que de nombreux philosophes ont conduit contre la morale, dite \u00ab jud\u00e9o-chr\u00e9tienne \u00bb, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment contre le libre-arbitre, est \u00e0 consid\u00e9rer au regard de cet enjeu politique : les hommes, le peuple, ont-ils la capacit\u00e9 de d\u00e9cider ce qui convient au bien public ?<br \/>\nEn r\u00e9cusant le postulat du libre-arbitre humain, c\u2019est-\u00e0-dire le principe de la responsabilit\u00e9 des hommes, on d\u00e9nie aussi \u00e0 ceux-ci la possibilit\u00e9 de devenir \u00ab sujets \u00bb, d\u2019exercer une certaine ma\u00eetrise sur leurs actes comme sur leur histoire.<br \/>\nPr\u00e9cisons d\u2019embl\u00e9e que bien que des relations puissent \u00eatre pos\u00e9es entre la notion de \u00ab libre-arbitre \u00bb et celle de \u00ab libert\u00e9 \u00bb, elles ne sont pas \u00e9quivalentes. Les rapports de d\u00e9termination entre \u00ab n\u00e9cessit\u00e9 \u00bb et \u00ab libert\u00e9 \u00bb, tels qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 formul\u00e9s, notamment par certains auteurs marxistes, ne sont pas de m\u00eame nature qu\u2019entre \u00ab n\u00e9cessit\u00e9 \u00bb et \u00ab libre-arbitre \u00bb. Le libre-arbitre n\u2019est pas seulement une cat\u00e9gorie \u00ab th\u00e9ologique \u00bb, c\u2019est aussi une cat\u00e9gorie de la \u00ab philosophie morale \u00bb qui traite de la responsabilit\u00e9 humaine, celle-ci n\u2019ayant de sens que si l\u2019on admet que les hommes ont la capacit\u00e9 de distinguer le bien du mal, et d\u2019op\u00e9rer des choix \u00e0 cet \u00e9gard, non seulement dans leur vie personnelle, mais aussi dans la vie sociale.<br \/>\nOn peut postuler, ou non, que la totalit\u00e9 des actions humaines soient d\u00e9termin\u00e9es par des puissances ext\u00e9rieures \u00e0 leur volont\u00e9 propre, on traite dans ce cas du rapport entre libert\u00e9 et n\u00e9cessit\u00e9, (d\u00e9terminations g\u00e9n\u00e9rales, naturelles, sociales, historiques, qui s\u2019imposent aux hommes). La fa\u00e7on de poser la question du libre-arbitre est un peu diff\u00e9rente, on est ici dans le domaine de la \u00ab morale \u00bb (au sens d\u2019ensemble des r\u00e8gles de conduite des hommes dans la soci\u00e9t\u00e9), et il ne peut y avoir de morale si n\u2019est pas reconnue aux individus (au moins potentiellement) la qualit\u00e9 de sujets. On pr\u00e9sume ici, que m\u00eame si des conditionnements g\u00e9n\u00e9raux p\u00e8sent sur leurs actions, ils ont une capacit\u00e9 d\u2019orientation de leur conduite, de choisir entre le bien et le mal (1). Ce probl\u00e8me \u00ab moral \u00bb est \u00e0 prendre dans un sens large, dans sa relation avec la question politique : capacit\u00e9 des individus \u00e0 se d\u00e9terminer sur le bien commun, que celui-ci soit imm\u00e9diatement r\u00e9alisable ou non, faute de quoi la r\u00e9publique ne serait qu\u2019un mot creux.<br \/>\nOn ne peut en effet poser la souverainet\u00e9 du peuple, sans poser la capacit\u00e9 souveraine des citoyens qui forment le corps politique souverain, comme l\u2019avait \u00e9tabli Rousseau. Les th\u00e9ories qui d\u00e9nient au peuple la capacit\u00e9 souveraine (et par cons\u00e9quent leur capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre associ\u00e9s en r\u00e9publique) sont aussi celles qui d\u00e9nient aux hommes leur capacit\u00e9 \u00e0 devenir sujets de leur histoire (2). Ces conceptions aujourd\u2019hui en vogue ne sont qu\u2019une reprise des th\u00e8ses des grands contre-r\u00e9volutionnaires (Bonald notamment).<br \/>\nCette question du libre-arbitre est l\u2019objet depuis des mill\u00e9naires de r\u00e9flexions et d\u00e9bats, entre philosophes, comme entre th\u00e9ologiens. Elle se pose depuis que les hommes, sortis de \u00ab l\u2019\u00e9tat de nature \u00bb, sont entr\u00e9s dans l\u2019histoire proprement humaine. Il ne s\u2019agit pas ainsi d\u2019une question seulement \u00ab religieuse \u00bb. Toutefois les prises de position \u00e0 l\u2019\u00e9gard du libre-arbitre sont utiles pour \u00e9tablir des distinctions, tant entre diverses sortes \u00ab d\u2019ath\u00e9ismes \u00bb, qu\u2019entre les diverses religions. Les crit\u00e8res les plus souvent mis en avant (monoth\u00e9isme ou non, religion du livre ou non), ne permettant nullement de saisir ce qui les distingue au regard des principes de la vie sociale et politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Quelques aper\u00e7us sur la question du libre-arbitre dans l\u2019Antiquit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans \u00e9puiser le probl\u00e8me, on puisera tr\u00e8s largement dans l\u2019introduction que Jacques Farge (3) a r\u00e9dig\u00e9e \u00e0 propos du texte de METHODE D\u2019OLYMPE, <em>Du libre arbitre<\/em>.<br \/>\nSelon Jacques Farge, la question du libre arbitre, telle qu\u2019elle fut trait\u00e9e par des philosophes et th\u00e9ologiens de l\u2019Antiquit\u00e9, se relie \u00e0 la question de l\u2019origine des choses et de l\u2019origine du mal. On ne prendra en compte que les donn\u00e9es qu\u2019il synth\u00e9tise \u00e0 propos du libre-arbitre. Il formule l\u2019interrogation suivante : L\u2019homme est-il, comme les autres \u00eatres, soumis ou non \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9 implacable, comparable \u00e0 celle qui pr\u00e9side au d\u00e9veloppement du cosmos ? Ou bien y a-t-il en lui un pouvoir ind\u00e9pendant des forces de la mati\u00e8re qui lui permet de s\u2019orienter de lui-m\u00eame ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Po\u00e8tes et philosophes<\/strong><br \/>\nBien avant l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne, indique Jacques Farge, des po\u00e8tes, des philosophes, se sont pr\u00e9occup\u00e9s de cette question. Il semble qu\u2019\u00e0 mesure que se d\u00e9veloppait une pratique humaine capable de ma\u00eetriser, dans une certaine mesure, tant les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels que les rapports entre les hommes, la part faite au fatum (fatalit\u00e9) ait r\u00e9gress\u00e9.<br \/>\nSelon lui, le paganisme grec ancien est domin\u00e9 par l\u2019id\u00e9e de destin, conf\u00e9rant aux divinit\u00e9s un pouvoir absolu et arbitraire. Les po\u00e8tes du Ve si\u00e8cle auxquels il fait r\u00e9f\u00e9rence ont aussi un sentiment vif des Dieux, ma\u00eetres capricieux de la destin\u00e9e des mortels. D\u00e9j\u00e0 pourtant quelques-uns se rebellent face \u00e0 l\u2019injustice qui triomphe. Ainsi, Th\u00e9ogonis, qui bien que maintenant sa croyance \u00e0 des puissances divines, se plaint de l\u2019\u00e9tat mis\u00e9rable des bons et du succ\u00e8s des m\u00e9chants. Il semble d\u00e9j\u00e0 avoir le sentiment de la valeur de l\u2019homme, de sa responsabilit\u00e9 personnelle, qui lui fait transporter dans la conscience individuelle les raisons qui doivent d\u00e9cider de la destin\u00e9e humaine.<br \/>\nUne m\u00eame \u00e9volution peut-\u00eatre observ\u00e9e chez les Tragiques. Si pour Eschyle, le destin se pr\u00e9sente encore comme tout puissant, d\u00e9j\u00e0 pour Sophocle, les dieux commencent \u00e0 conduire les \u00e9v\u00e9nements avec la collaboration des h\u00e9ros, ils ne se sentent plus poss\u00e9d\u00e9s d\u2019un esprit d\u2019erreur qui les entra\u00eene au malheur. M\u00eame s\u2019ils finissent par s\u2019acheminer l\u00e0 o\u00f9 pr\u00e9cis\u00e9ment le voulait la fatalit\u00e9, ils ont davantage conscience d\u2019\u00eatre responsables de leur vie, Avec Euripide, le combat se livre dans le c\u0153ur et la loi de la conscience est d\u00e9clar\u00e9e sup\u00e9rieure aux dieux.<br \/>\nJacques Farge fait \u00e9tat d\u2019une \u00e9volution semblable dans le domaine de la philosophie. Les premiers philosophes s\u2019\u00e9taient d\u2019abord pr\u00e9occup\u00e9s de l\u2019\u00e9tude des lois de la nature (non des lois \u00ab morales \u00bb ou de vie en soci\u00e9t\u00e9). Ils professaient, sur le mod\u00e8le de la nature, que tout arrive par n\u00e9cessit\u00e9. Selon l\u2019auteur, Socrate fut un des premiers \u00e0 exposer des pr\u00e9occupations d\u2019ordre moral, posant que les actes humains s\u2019expliquent par la pens\u00e9e qui les r\u00e8gle et le but qui les attire. La part laiss\u00e9e \u00e0 la libert\u00e9 humaine n\u2019en restait pas moins limit\u00e9e. Dou\u00e9 de raison, l\u2019homme ne peut agir qu\u2019en vue d\u2019un but, dont le dernier degr\u00e9 est le bien absolu, fin g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019homme, fond\u00e9e dans la nature des choses, et que l\u2019homme ne choisit pas, pas plus qu\u2019il n\u2019est libre dans le choix des moyens. La volont\u00e9 n\u2019a pas de r\u00f4le dans l\u2019acquisition de la vertu, tout se r\u00e9duit \u00e0 des fonctions purement intellectuelles. S\u2019il y a des m\u00e9chants dans le monde, c\u2019est parce qu\u2019il n\u2019y a pas assez d\u2019instruction. Les vertus, comme le remarquait Aristote, se trouvent ramen\u00e9es aux sciences. \u00ab De la m\u00eame fa\u00e7on que nous sommes g\u00e9om\u00e8tres o\u00f9 architectes, d\u00e8s que nous avons appris l\u2019architecture ou la g\u00e9om\u00e9trie, conna\u00eetre la justice est la m\u00eame chose qu\u2019\u00eatre juste. \u00bb<br \/>\nDans la vision platonicienne, les hommes ordinaires ne sont pas davantage libres de choisir la fin g\u00e9n\u00e9rale de leurs actions, ni les fins particuli\u00e8res. Platon pose un dualisme entre raison et sensation, et sur cette base, une in\u00e9galit\u00e9 fonci\u00e8re entre les hommes. Dans la r\u00e9gion sup\u00e9rieure de la science, la raison domine et tend infailliblement oeuvrer au bien. Dans le monde de la sensation, domine l\u2019app\u00e9tit sensible, et celui-ci tend tout aussi infailliblement au faux et au mal. Entre ces deux mondes existe celui de l\u2019opinion, o\u00f9 le coeur, symbole des app\u00e9tits courageux, peut choisir, et choisit, \u00ab pour conduire le char de l\u2019\u00e2me, au milieu d\u2019apparences trompeuses \u00bb. Un grand nombre d\u2019hommes, esclaves de leurs sensations, sont ignorants, semblables aux prisonniers dans les t\u00e9n\u00e8bres de la caverne. Il existe un petit nombre d\u2019hommes libres, des \u00ab savants \u00bb, qui sont assur\u00e9s de la possession \u00e9ternelle et immuable du bien, ils poss\u00e8dent la vraie libert\u00e9. Entre les savants et les ignorants (les bons et les m\u00e9chants), se situe la classe interm\u00e9diaire, avec une certaine facult\u00e9 de choisir. Il existe un \u00ab libre arbitre \u00bb, mais il est con\u00e7u comme un d\u00e9faut, un pis aller.<br \/>\nC\u2019est avec Aristote que sera clairement \u00e9nonc\u00e9e l\u2019id\u00e9e que l\u2019homme a en sa puissance le choix \u00e9clair\u00e9. Ce choix s\u2019exerce par la \u00ab d\u00e9lib\u00e9ration entre des possibles \u00bb. Il y a dans la conscience humaine la puissance du bien et une certaine ind\u00e9termination des actions, cette contingence de l\u2019action est le privil\u00e8ge de l\u2019homme. Si l\u2019animal, esclave de la sensation, est soumis \u00e0 l\u2019app\u00e9tit, la raison, qui est au-dessus de la sensation, donne \u00e0 l\u2019homme le pouvoir de d\u00e9lib\u00e9rer et de choisir. Cette possibilit\u00e9 de d\u00e9lib\u00e9rer et de choisir fonde la morale. En effet, pour m\u00e9riter la louange et le bl\u00e2me, l\u2019homme doit \u00eatre le \u00ab p\u00e8re de ses actions \u00bb, le principe de ses actes. S\u2019il \u00e9tait forc\u00e9 par une n\u00e9cessit\u00e9 ext\u00e9rieure ou int\u00e9rieure, il ne serait plus responsable, les lois, les pr\u00e9ceptes ou les conseils n\u2019auraient plus de sens.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\nSi parfois nous suivons un bien inf\u00e9rieur, c\u2019est notre libre choix qui donne \u00e0 ce bien inf\u00e9rieur la force qui lui fallait pour surpasser le bien sup\u00e9rieur. \u00bb Les lois de l\u2019intelligence sont n\u00e9cessaires, les spontan\u00e9it\u00e9s vitales sont irr\u00e9sistibles, le choix se trouve dans une r\u00e9gion moyenne, celle de la d\u00e9lib\u00e9ration et de la r\u00e9flexion o\u00f9 la raison nous guide. L\u2019intelligence transige avec les affections sensibles de l\u2019\u00eatre, avec les passions et \u00ab c\u2019est dans la conciliation de la raison avec les passions que se trouve ce qui d\u00e9pend de nous.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\nDans la doctrine d\u2019\u00c9picure, le libre arbitre est un commencement sans cause, le r\u00e9sultat de l\u2019ind\u00e9termination absolue des atomes qui d\u00e9clinent sans raison, livr\u00e9s au pur hasard des rencontres. L\u2019\u00e2me, compos\u00e9e d\u2019atomes qui d\u00e9clinent spontan\u00e9ment, c\u2019est-\u00e0-dire librement, est arrach\u00e9e \u00e0 l\u2019encha\u00eenement des causes mat\u00e9rielles, et va de fa\u00e7on libre vers le souverain bien. Ce qui pourrait introduire la n\u00e9cessit\u00e9 (la providence, la divination) est exclu du syst\u00e8me, mais le libre-arbitre, attribu\u00e9 aux animaux comme aux hommes, se r\u00e9duit \u00e0 la spontan\u00e9it\u00e9.<br \/>\nDomin\u00e9s par des pr\u00e9occupations relatives \u00e0 l\u2019\u00e9tude de l\u2019ordre du monde, les premiers sto\u00efciens refuseront \u00e0 l\u2019homme tout pouvoir sur ses actes et m\u00eame sur ses pens\u00e9es. Seul le sage est r\u00e9put\u00e9 libre et ind\u00e9pendant, car ayant ma\u00eetris\u00e9 ses d\u00e9sirs et ses volont\u00e9s, il accepte ce que le destin lui impose et ce que la providence lui ordonne. Il veut tout ce qui arrive. Chez les derniers sto\u00efciens toutefois (\u00c9pict\u00e8te notamment), la pr\u00e9occupation morale se fera jour. Sans admettre l\u2019ind\u00e9pendance absolue de la volont\u00e9 humaine, ils lui accordent quelque chose, en reconnaissant qu\u2019elle a une certaine ma\u00eetrise sur les pens\u00e9es, les intentions et les d\u00e9cisions int\u00e9rieures des hommes. Comme la puissance du destin est maintenue, les contradictions de la doctrine apparaissent. Si les hommes ne sont d\u2019aucune mani\u00e8re ma\u00eetres de leurs actions, la d\u00e9lib\u00e9ration se pr\u00e9sente comme chose inutile et inexplicable, et si le libre choix n\u2019existe pas, le bl\u00e2me, la louange et les lois n\u2019ont plus de sens. Et si les sto\u00efciens pr\u00e9tendent conserver le libre arbitre, il se r\u00e9duit \u00e0 une sorte de spontan\u00e9it\u00e9 int\u00e9rieure d\u00e9j\u00e0 d\u00e9termin\u00e9e, qui n\u2019est plus le choix d\u2019Aristote.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019apport du juda\u00efsme et le libre arbitre chr\u00e9tien<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le probl\u00e8me de la conciliation entre le d\u00e9terminisme, f\u00fbt-il celui de la providence, et le libre arbitre est d\u00e9velopp\u00e9 dans la doctrine chr\u00e9tienne. L\u2019id\u00e9e de responsabilit\u00e9 humaine poursuit la tradition de pens\u00e9e juda\u00efque.<br \/>\n\u00c0 la diff\u00e9rence du <em>Nomos<\/em> grec, ordre abstrait, r\u00e9sultat de la contemplation de l\u2019harmonie qui r\u00e8gne dans l\u2019univers, la Loi, partie prenante de la th\u00e9ologie juive, est une loi impos\u00e9e par un souverain \u00e0 ses sujets. La loi se dresse contre la mauvaise tendance mais c\u2019est \u00e0 l\u2019homme de choisir. L\u2019homme qui d\u00e9sob\u00e9it aux commandements de Dieu, son souverain, ne rel\u00e8ve pas d\u2019une \u00ab laideur morale \u00bb comme chez les Grecs, il se constitue coupable. Les promesses et menaces qui accompagnent la loi supposent que l\u2019homme est l\u2019auteur de son innocence ou de sa culpabilit\u00e9. Il faut donc qu\u2019il soit libre. La doctrine d\u2019une corruption fondamentale du c\u0153ur humain des premiers temps du juda\u00efsme n\u2019a pas fait dispara\u00eetre la croyance \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la responsabilit\u00e9 humaine. Supprimer la libert\u00e9 serait supprimer la loi.<br \/>\nL\u2019\u00e9glise chr\u00e9tienne primitive s\u2019emploie de la m\u00eame fa\u00e7on \u00e0 sauvegarder la puissance personnelle de l\u2019homme dans ses actions et d\u00e9veloppe la notion de libert\u00e9 morale, fondement n\u00e9cessaire de la vertu. Elle maintient aussi l\u2019ancien id\u00e9al grec d\u2019un d\u00e9terminisme du bien, mais il est modifi\u00e9 par le christianisme dans le sens de la libert\u00e9. Les penseurs chr\u00e9tiens s\u2019efforcent de maintenir et concilier \u0153uvre de Dieu et \u0153uvre de l\u2019homme dans le salut. Rachet\u00e9 par le Christ qui s\u2019est pench\u00e9 vers lui, l\u2019homme est libre, mais le secours divin lui est indispensable pour parvenir au salut. Les p\u00e8res de l\u2019\u00c9glise s\u2019\u00e9l\u00e8vent contre la conception sto\u00efcienne du destin en tant que force aveugle et m\u00e9canique, ils condamnent aussi les doctrines dualistes, l\u2019id\u00e9e gnostique d\u2019un principe ind\u00e9pendant de Dieu et de l\u2019homme, qui serait responsable du mal.<br \/>\nL\u2019enseignement chr\u00e9tien traditionnel est expos\u00e9 par Ir\u00e9n\u00e9e. Pour lui, l\u2019homme, dou\u00e9 de raison, est en cela semblable \u00e0 Dieu, il a re\u00e7u le libre arbitre qui est \u00ab plac\u00e9 en son propre pouvoir \u00bb, suivant en cela Aristote qui posait que le libre arbitre a son fondement dans la nature raisonnable de l\u2019homme. Dans sa dignit\u00e9 d\u2019\u00eatre semblable \u00e0 Dieu se trouve pour l\u2019homme une raison d\u2019agir semblablement \u00e0 la divinit\u00e9. Au lieu d\u2019\u00eatre une imperfection, le libre arbitre devient un instrument de perfectionnement, il permet \u00e0 l\u2019homme de franchir l\u2019intervalle qui le s\u00e9pare de la divinit\u00e9. La participation \u00e0 la vie divine, r\u00eave \u00e9ternel de l\u2019humanit\u00e9, est le r\u00e9sultat de la collaboration apport\u00e9e par l\u2019homme \u00e0 l\u2019action de Dieu. Si la r\u00e9alisation de l\u2019\u0153uvre est le fait de la bont\u00e9 divine, s\u2019y pr\u00eater ou s\u2019y refuser est le propre de la nature de l\u2019homme. La lumi\u00e8re ne cesse pas de briller, mais il peut y avoir des aveugles volontaires qui souhaitent se soustraire \u00e0 son \u00e9clat. Comme la lumi\u00e8re, Dieu ne force personne.<br \/>\nLe libre arbitre est consid\u00e9r\u00e9 par Orig\u00e8ne comme le pouvoir de se d\u00e9terminer dans le sens du bien ou du mal. Dou\u00e9e de libert\u00e9, l\u2019\u00e2me raison\u00acnable se porte sans cesse vers le bien ou vers le mal. Mais \u00e0 la diff\u00e9rence de la mati\u00e8re brute soumise au mouvement ext\u00e9rieur, \u00e0 la diff\u00e9rence des v\u00e9g\u00e9taux qu\u2019une \u00ab vie naturelle \u00bb pousse \u00e0 se d\u00e9velopper ou des animaux que l\u2019instinct fait agir, l\u2019homme, animal raisonnable, en plus de ses tendances naturelles, poss\u00e8de la force de la raison qui lui permet de juger, de choisir parmi ses ten\u00acdances, d\u2019approuver les unes et de rejeter les autres. Dans sa raison, l\u2019homme trouve la facult\u00e9 de distinguer le bien du mal, et ensuite de choisir ce qu\u2019il a approuv\u00e9. Des impressions ext\u00e9rieures dont les hommes ne sont pas les ma\u00eetres peuvent certes provoquer dans les sens des mouvements bons ou mauvais, mais il est en leur pouvoir par le jugement et la raison de les diriger vers le bien ou vers le mal. Comme Aristote, Orig\u00e8ne comprend que la preuve essentielle de l\u2019existence du libre arbitre repose sur le t\u00e9moignage de la conscience, l\u2019exp\u00e9rience attestant pour chacun que le mauvais d\u00e9sir ne devient ma\u00eetre de l\u2019\u00e2me que lorsqu\u2019il a gagn\u00e9 l\u2019assentiment de la raison. Inutile par cons\u00e9quent de rejeter notre responsabilit\u00e9 sur les circonstances ext\u00e9rieures, l\u2019homme ne ressemble pas au bois mort et \u00e0 la pierre qui re\u00e7oivent leur impulsion du dehors. Il est absurde d\u2019accuser l\u2019intemp\u00e9rance naturelle de notre corps. Ce qui d\u00e9pend de nous, c\u2019est l\u2019usage que nous faisons des choses ext\u00e9rieures, soit en bien soit en mal, en prenant la raison pour guide et pour juge.<br \/>\nAu regard des influences ext\u00e9rieures sur lesquelles l\u2019homme n\u2019aurait pas de possibilit\u00e9 d\u2019action (celle des astres notamment ou des puissances d\u00e9moniaques) Orig\u00e8ne, comme Cic\u00e9ron, d\u00e9nie toute influence aux astres sur la destin\u00e9e humaine. Ce serait, indique-t-il, d\u00e9truire notre volont\u00e9 propre, la source du m\u00e9rite et du d\u00e9m\u00e9rite, et en m\u00eame temps toute l\u2019\u00e9conomie de la loi. Quant aux puissances d\u00e9moniaques, l\u2019homme peut \u00eatre assailli par elles, mais c\u2019est sa faute s\u2019il y succombe. Elles ne font que profiter des passions, mais celles-ci viennent de nous-m\u00eames. Et si Dieu donne des forces n\u00e9cessaires, pour les ma\u00eetriser, c\u2019est \u00e0 nous de combattre et de vaincre.<br \/>\nLe th\u00e8me de la pr\u00e9destination profess\u00e9 par l\u2019ap\u00f4tre Paul peut sembler r\u00e9cuser le libre-arbitre. Orig\u00e8ne fait \u00e9tat d\u2019autres passages o\u00f9 Paul fait appel au libre arbitre, il travaille \u00e0 concilier les assertions contradictoires : le libre arbitre ne pourrait rien sans la science de Dieu, mais la science de Dieu ne nous pousse pas de force au bien, sans notre libre coop\u00e9ration (4).<br \/>\n*****<br \/>\nCes aper\u00e7us d\u2019un d\u00e9bat ancien, philosophique et\/ou th\u00e9ologique, tendant tour \u00e0 tour \u00e0 affirmer ou d\u00e9nier aux hommes la capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre responsables de leurs actes, la possibilit\u00e9 d\u2019une ma\u00eetrise sur leur propre monde, conduisent \u00e0 s\u2019interroger sur notre actualit\u00e9 (celle qui concerne le mouvement des choses, comme celle qui a trait \u00e0 l\u2019\u00e9volution des id\u00e9es). Que signifie dans notre conjoncture historique, le combat \u00ab post-moderniste \u00bb qui vise \u00e0 r\u00e9cuser le principe du libre arbitre et \u00e0 \u00ab destituer le sujet \u00bb humain. Vaut-il seulement pour r\u00e9fracter l\u2019\u00e9tat de non ma\u00eetrise des hommes, plus sp\u00e9cialement du peuple, sur les affaires qui les concernent, ou n\u2019a-t-il pas aussi, comme lors de la p\u00e9riode contre-r\u00e9volutionnaire, une vocation normative, travaillant \u00e0 convaincre qu\u2019il est \u00ab criminel \u00bb, contraire \u00e0 la nature, au mouvement immanent du monde, de pr\u00e9tendre changer l\u2019ordre des choses sociales et politiques ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>NOTES<\/strong><br \/>\n(1) Le postulat du libre-arbitre ne contredit pas l\u2019id\u00e9e de d\u00e9terminisme, mais celui-ci ne peut \u00eatre identifi\u00e9 \u00e0 une fatalit\u00e9, un destin. La formule ici n\u2019est pas : tout d\u00e9coule du mouvement immanent de la nature ou de puissances ext\u00e9rieures, mais : il y a de la n\u00e9cessit\u00e9, il y a du possible. Ce principe s\u2019oppose aussi aux conceptions manich\u00e9ennes, selon lesquelles un Principe du Mal agirait de l\u2019ext\u00e9rieur sur l\u2019homme, sans que celui-ci n\u2019ait la possibilit\u00e9 de choisir de s\u2019y soumettre ou non.<br \/>\n(2) En la mati\u00e8re, l\u2019intelligence, la \u00ab science \u00bb ne suffisent pas. On peut savoir en quoi consiste le bien public, et \u00ab l\u2019\u00e9luder \u00bb. On peut en revanche ne pas bien voir en quoi il consiste, mais le \u00ab vouloir \u00bb et le \u00ab chercher \u00bb (ce que fait le peuple selon Rousseau). L\u2019arbre de la connaissance du bien et du mal, dont parle la Gen\u00e8se, n\u2019est pas celui de la connaissance savante.<br \/>\n(3) Jacques Farge, Introduction du texte de M\u00e9thode d\u2019Olympe, <em>Du libre arbitre<\/em>, Beauchesne, 1939.<br \/>\n(4) Voir aussi Bossuet, <em>Trait\u00e9 du Libre Arbitre<\/em> (1677), Le Philosophe, Editions Manucius, 2006 ; \u00e0 comparer \u00e0 Luther (1525), <em>Du Serf arbitre<\/em>, Folio Essais, Galimard, 2001.<\/p>\n ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9cusation du \u00ab libre-arbitre \u00bb et destitution des \u00ab sujets \u00bb politiques La question du libre-arbitre concerne la capacit\u00e9 qu\u2019ont ou non les \u00eatres humains de distinguer entre le bien et le mal. En mati\u00e8re politique, elle concerne leur capacit\u00e9 \u00e0 distinguer entre ce qui est bon ou mauvais pour la Cit\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9, et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[115],"tags":[184,242],"class_list":["post-534","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notions","tag-liberte","tag-libre-arbitre"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/534","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=534"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/534\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":748,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/534\/revisions\/748"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=534"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=534"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=534"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}