{"id":269,"date":"2016-12-04T19:06:53","date_gmt":"2016-12-04T18:06:53","guid":{"rendered":"http:\/\/lunipop.fr\/?p=269"},"modified":"2016-12-04T19:39:04","modified_gmt":"2016-12-04T18:39:04","slug":"barbare-barbarie-civilisation-civiliser","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lunipop.fr\/?p=269","title":{"rendered":"Barbare, barbarie, civilisation, civiliser"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>(Contribution CSH)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des \u00e9v\u00e9nements survenus au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies conduisent \u00e0 s\u2019interroger sur les notions de barbare et de barbarie\u00a0: massacres, vandalisme, terrorisme et actes de barbarie, en France et dans le monde, d\u00e9stabilisations ou destructions d\u2019\u00c9tats constitu\u00e9s par l\u2019incursion de bandes arm\u00e9es (plus sp\u00e9cialement au Proche et Moyen-Orient). On parle \u00e0 ce propos de \u00ab\u00a0retour de la barbarie\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0nouvelle barbarie\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0nouveaux barbares\u00a0\u00bb, ou encore de \u00ab\u00a0barbarie structur\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour le sens commun, les mots de <em>barbare<\/em> et de <em>barbarie<\/em> se posaient depuis de nombreux si\u00e8cles en opposition \u00e0 ceux de <em>soci\u00e9t\u00e9 civilis\u00e9e<\/em>, <em>civilisation<\/em>. Jusqu\u2019au milieu du xixe\u00a0si\u00e8cle, cette opposition pr\u00e9valait \u00e9galement dans les conceptions savantes. Depuis lors, plus sp\u00e9cialement au sein des milieux r\u00e9put\u00e9s cultiv\u00e9s, s\u2019est manifest\u00e9e une tendance qui consiste \u00e0 relativiser tant la notion de barbarie que celle de civilisation. Une certaine confusion s\u2019est impos\u00e9e avec la perte de ces notions rep\u00e8res, qui aidaient \u00e0 penser la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un monde en mouvement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour s\u2019efforcer d\u2019y voir plus clair, on se propose de faire retour aux conceptions classiques de <em>barbarie<\/em> et <em>civilisation<\/em>. On s\u2019interrogera ensuite sur l\u2019alt\u00e9ration du sens de ces notions au cours de la p\u00e9riode contemporaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>I \u2013 Les d\u00e9finitions classiques<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>BARBARE\u00a0:<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019Antiquit\u00e9 (Gr\u00e8ce, Rome), le mot barbare pouvait d\u00e9signer celui qui ne parle pas la langue de la Cit\u00e9 ou la parle mal, ou encore ceux qui usent d\u2019un langage incompr\u00e9hensible, sans r\u00e8gles, un \u201clangage barbare\u201d. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, le barbare \u00e9tait celui qui \u00e9tait \u00e9tranger au mode de vie de la <em>Cit\u00e9<\/em>, en consid\u00e9rant ce mode de vie comme <em>civilis\u00e9<\/em>. Par d\u00e9finition, la Cit\u00e9 en effet se d\u00e9finit comme un lieu o\u00f9 l\u2019on se donne des lois, des r\u00e8gles, o\u00f9 l\u2019on use d\u2019une langue construite, ob\u00e9issant \u00e0 des r\u00e8gles (le langage au sens de <em>Logos<\/em>, principe de raison). Le mot barbare pouvait ainsi d\u00e9signer celui qui n\u2019est pas civilis\u00e9, celui \u00ab\u00a0qui n\u2019est pas poli par la vie de la Cit\u00e9\u00a0\u00bb, celui qui ne se conforme pas \u00e0 ses usages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour l\u2019historien Thucydide, les barbares \u00e9taient aussi ceux qui font primer l\u2019int\u00e9r\u00eat de leur clan au d\u00e9triment de principes ou valeurs de la Cit\u00e9 ou valeurs de type universel (raison, relations ordonn\u00e9es entre citoyens).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la langue fran\u00e7aise, d\u00e8s le Moyen \u00c2ge, les \u00eatres ou peuples barbares sont ceux qui ne sont pas <em>polic\u00e9s<\/em>, qui vivent sans loi, \u00ab\u00a0comme des b\u00eates\u00a0\u00bb, qui sont \u201c\u00e9trangers\u201d \u00e0 la civilisation. Une telle acception du mot barbare peut \u00eatre rep\u00e9r\u00e9e dans <em>L\u2019Ystoire de li Normant<\/em> (1308).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus g\u00e9n\u00e9ralement, le barbare, ou les peuples barbares, sont ceux qui sont encore dans un \u201c\u00e9tat sauvage\u201d, qui sont incultes (non cultiv\u00e9s), grossiers, mais aussi f\u00e9roces, cruels, hors des r\u00e8gles de l\u2019humanit\u00e9, inhumains, ou qui se situent \u00e0 un stade primitif d\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les groupements barbares ont pu aussi \u00eatre rapport\u00e9s \u00e0 un mode de vie nomade, ou \u00e0 ceux qui ne contribuent pas \u00e0 la production de la richesse sociale. De ce fait, on consid\u00e9rerait qu\u2019ils \u00e9taient conduits \u00e0 piller les ressources produites par d\u2019autres, au besoin en massacrant les populations qui les produisaient.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les barbares n\u2019ont pas de champs, le massacre est pour eux ce que le labour est pour nous\u00a0\u00bb Li bai (7e\u00a0si\u00e8cle avant J.C.).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les anciens dictionnaires de langue fran\u00e7aise, diverses significations du mot barbare sont propos\u00e9es. En voici quelques illustrations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>Dictionnaire fran\u00e7ois<\/em> (1680). <em>Barbares<\/em>\u00a0: Peuples <em>sans police<\/em> (non polic\u00e9s), ignorants, qui vivent d\u2019une mani\u00e8re grossi\u00e8re, \u00e9trangers \u00e0 la langue. Individus ou peuples, mauvais, cruels, rudes et f\u00e2cheux. <em>Barbarement<\/em>\u00a0: d\u2019une mani\u00e8re barbare ou cruelle (\u00ab\u00a0massacrer barbarement\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>Dictionnaire de Tr\u00e9voux<\/em> (1743). <em>Barbare\u00a0<\/em>: qui est d\u2019un pays fort \u00e9loign\u00e9, \u00e9tranger, homme du dehors, hors de l\u2019Empire, qui a d\u2019autres lois, qui a des m\u0153urs diff\u00e9rentes des n\u00f4tres. Mais aussi\u00a0: sauvage, mal <em>poli<\/em> [ = mal civilis\u00e9], cruel, impitoyable, qui n\u2019\u00e9coute ni la piti\u00e9, ni la raison, ignorant, de mauvaise foi. Qui pratique des incursions, des pillages, ennemi de l\u2019\u00c9tat&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>Dictionnaire de l\u2019Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise<\/em> (\u00e9dition 1814). <em>Barbare\u00a0<\/em>: qui n\u2019a ni lois, ni politesse, cruel, sauvage, inhumain (\u00e2me barbare, c\u0153ur barbare), dont on ne peut attendre aucune mis\u00e9ricorde. Langue barbare\u00a0: sans rapport avec la notre, rude, qui choque l\u2019oreille&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au XIXe\u00a0si\u00e8cle, ces modes de repr\u00e9sentation des hommes ou des peuples barbares se maintiennent, mais ils sont pour une part banalis\u00e9s. On tend \u00e0 d\u00e9signer comme barbare les modes de vie que l\u2019on rejette\u2006: celui des soldats, des bureaucrates, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une image positive du barbare se fait jour. Certains auteurs font \u00e9tat de leur admiration pour la \u00ab\u00a0force primitive, instinctive, sauvage, merveilleuse\u00a0\u00bb, du barbare, pour ces \u00ab\u00a0\u00eatres libres, pleins de vigueur, de force, de vitalit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0[Il faut] se repr\u00e9senter avec v\u00e9rit\u00e9 ce qu\u2019\u00e9tait un barbare\u00a0: c\u2019est le plaisir de l\u2019ind\u00e9pendance individuelle, le plaisir de jouer avec sa force et sa libert\u00e9 [&#8230;], les joies de l\u2019activit\u00e9 sans travail, le go\u00fbt d\u2019une destin\u00e9e aventureuse, pleine d\u2019impr\u00e9vu, d\u2019in\u00e9galit\u00e9, de p\u00e9ril\u00a0\u00bb. Guizot, <em>Histoire g\u00e9n\u00e9rale de la civilisation en Europe <\/em>(1828).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9habilitation du barbare, l\u2019exaltation du mode d\u2019existence barbare, s\u2019affirme plus encore \u00e0 la fin du xixe\u00a0si\u00e8cle, autour de la th\u00e9matique de la \u00ab\u00a0barbarie r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratrice\u00a0\u00bb, contre l\u2019\u00c9tat civilis\u00e9 (plus sp\u00e9cialement dans la litt\u00e9rature germanique) (1). Littr\u00e9, notamment, s\u2019oppose \u00e0 ce courant de pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>BARBARIE<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le terme de barbarie est d\u2019usage moins r\u00e9pandu que celui de barbare. Il appara\u00eet plus tard, il s\u2019est construit en r\u00e9f\u00e9rence au sens dominant donn\u00e9 au premier terme. <em>Barbarie<\/em> vaut le plus souvent pour signifier \u00ab\u00a0l\u2019absence de civilisation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui manque de civilisation\u00a0\u00bb. Il peut d\u00e9signer un mode d\u2019existence sp\u00e9cifique\u00a0: \u201cl\u2019\u00e9tat\u201d d\u2019un groupement humain (2) non \u201cpolic\u00e9\u201d ou des actes d\u2019inhumanit\u00e9, de cruaut\u00e9, de violence, d\u2019irrationalit\u00e9, auquel un groupe d\u00e9termin\u00e9, ou l\u2019ensemble du monde peuvent se trouver soumis. Dans ses <em>M\u00e9moires de guerre<\/em>, de Gaulle peut ainsi parler d\u2019un \u00ab\u00a0monde assailli par toutes les barbaries\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mot barbarie peut s\u2019appliquer \u00e0 un homme, \u00e0 un \u00e9tat d\u2019\u00e9volution, mais non n\u00e9cessairement \u00e0 un peuple particulier. Un peuple en \u201c\u00e9tat de barbarie\u201d peut en effet tr\u00e8s bien \u00e9voluer vers un \u201c\u00e9tat de civilisation\u201d\u00a0: \u00ab\u00a0La France a \u00e9t\u00e9 longtemps un pays de barbarie\u00a0\u00bb (<em>Dictionnaire de Tr\u00e9voux<\/em>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>CIVILISATION<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mot de civilisation appara\u00eet plus tardivement dans la langue moderne. Dans les premi\u00e8res formulations recens\u00e9es (anciens dictionnaires), ce n\u2019est qu\u2019un terme de jurisprudence (il signifie convertir une affaire, un proc\u00e8s criminel en affaire civile). Pour rendre compte du sens moderne du mot civilisation, on peut parler, avec Rousseau de <em>\u201cl\u2019\u00e9tat civil\u201d<\/em> [civilis\u00e9] ou de <em>\u201cl\u2019\u00e9tat social\u201d\u2019 <\/em>[socialis\u00e9], en tant qu\u2019ils s\u2019opposent \u00e0 un <em>\u201c\u00e9tat de nature\u201d<\/em> sauvage ou retourn\u00e9 \u00e0 la sauvagerie (ou <em>\u00e9tat de barbarie<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque le mot civilisation commence \u00e0 \u00eatre formul\u00e9 \u00e0 la fin du XVIIIe\u00a0si\u00e8cle, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9tymologie de <em>civil<\/em> (<em>civis<\/em> citoyen), il a pour sens, \u201cl\u2019\u00e9tat\u201d d\u2019un groupement humain civilis\u00e9, ou l\u2019action de civiliser. La civilisation est aussi \u00ab\u00a0ce qui rend les <em>individus<\/em> plus sociables\u00a0\u00bb (Mirabeau p\u00e8re, 1757).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019agit pas en g\u00e9n\u00e9ral d\u2019opposer des peuples [ou des \u201ccultures\u201d] \u00e0 d\u2019autres, il s\u2019agit de parler d\u2019un <em>processus<\/em> concernant les groupements humains, et plus g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019humanit\u00e9, processus qui va du peu ou non civilis\u00e9 au plus civilis\u00e9. Il est question de \u201cmouvement\u201d, \u201cd\u2019\u00e9volution\u201d mat\u00e9rielle et culturelle, vers la sociabilit\u00e9, la pacification, l\u2019affinement des m\u0153urs. Buffon parle de \u00ab\u00a0l\u2019homme qui commence \u00e0 se civiliser\u00a0\u00bb, Linguet (1767) parle de la \u00ab\u00a0trace des premiers pas qu\u2019ont fait <em>les hommes<\/em> vers <em>la<\/em> civilisation\u00a0\u00bb, d\u2019un \u00ab\u00a0stade id\u00e9al <em>d\u2019\u00e9volution mat\u00e9rielle<\/em>, sociale et culturelle auquel tend l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le physiocrate Mirabeau \u00e9voque dans le m\u00eame sens\u00a0: un \u00ab\u00a0processus historique<em> d\u2019\u00e9volution sociale et culturelle<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0 (1760), les empires \u00ab\u00a0qui ont parcouru le cercle de <em>la<\/em> civilisation\u00a0\u00bb (1767).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9tat de civilisation ne se pr\u00e9sente pas pour autant comme d\u00e9finitivement acquis pour une nation ou un peuple donn\u00e9s. Au xixe\u00a0si\u00e8cle, le sociologue Durkheim signale la possibilit\u00e9 de ph\u00e9nom\u00e8nes de <em>\u201cd\u00e9civilisation\u201d<\/em>. Marx \u00e0 son tour peut parler de processus de <em>\u201cr\u00e9barbarisation\u201d<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, lors m\u00eame que dans la r\u00e9alit\u00e9, <em>civilisation<\/em> et <em>barbarie<\/em> peuvent se c\u00f4toyer, <em>on ne m\u00e9lange pas dans la pens\u00e9e les deux \u201c\u00e9tats\u201d<\/em>, maintenant ainsi les rep\u00e8res qui permettent de distinguer entre processus de civilisation et processus de d\u00e9civilisation ou r\u00e9barbarisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>CIVIL, CIVILISER<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mot civilisation est construit sur le radical <em>civil<\/em>, d\u2019o\u00f9 d\u00e9rive <em>civiliser<\/em>, termes eux-m\u00eames associ\u00e9s aux notions de <em>Cit\u00e9<\/em>, de <em>citoyen<\/em>. Le citoyen est celui qui est \u00ab<em>\u00a0poli par la vie de la Cit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb, qui participe de sa finalit\u00e9 et respecte ses lois. Dans le <em>Dictionnaire fran\u00e7ois<\/em>, <em>civil<\/em> a pour signification ce qui regarde \u00ab\u00a0les peuples d\u2019une m\u00eame vile, d\u2019un m\u00eame pa\u00efs\u00a0\u00bb, mais aussi qui n\u2019est pas criminel, qui est honn\u00eate, poli, qui a de la civilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Civil, civilis\u00e9, sont aussi en relation avec les notions de <em>police<\/em> et <em>polic\u00e9<\/em> (3), au sens ancien de ces termes. La Cit\u00e9 (<em>civitas<\/em>) est en effet pos\u00e9e comme doublet de la <em>Polis<\/em> (la Cit\u00e9 en langue grecque). Ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme polic\u00e9, ou civil, concerne l\u2019administration r\u00e9gl\u00e9e d\u2019une ville, d\u2019une Cit\u00e9, d\u2019un \u00c9tat, ce qui regardait le bien public, le repos des citoyens, ce qui doit se r\u00e9gler sans violence. Ce qui est civil, civilis\u00e9, polic\u00e9, s\u2019oppose ainsi \u00e0 ce qui est \u201cincivil\u201d, \u00e0 \u201cl\u2019incivilit\u00e9\u201d, au non sociable, \u00e0 l\u2019irrespect des lois. Les peuples non civilis\u00e9s, non polic\u00e9s, vivent \u00ab\u00a0sans lois, comme des b\u00eates\u00a0\u00bb. <em>Civilis\u00e9<\/em>, comme <em>polic\u00e9<\/em>, pouvait \u00eatre oppos\u00e9 \u00e0 <em>barbares\u00a0<\/em>: ceux qui \u00ab\u00a0n\u2019ont ni lois, ni police pour leurs m\u0153urs et pour leur gouvernement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le <em>Dictionnaire de Tr\u00e9voux<\/em>, <em>civil<\/em> se dit des \u00ab\u00a0loix qui sont \u00e9tablies en faveur de la soci\u00e9t\u00e9 des hommes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0particuli\u00e8rement des Loix romaines\u00a0\u00bb. Civil signifie aussi \u00ab\u00a0courtois, honn\u00eate [&#8230;] qui conna\u00eet les biens\u00e9ances du monde et qui les fait appliquer\u00a0\u00bb. M\u00eame id\u00e9e dans le <em>Dictionnaire de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise<\/em>, est civil ce qui regarde et concerne les citoyens, la vie civile, le droit (jurisprudence romaine), le droit \u00e9crit. Ce qui est courtois, poli, honn\u00eate, bien \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Civiliser<\/em> signifie alors rendre civil et poli, traitable, sociable (Tr\u00e9voux), apaiser une querelle, un conflit par des voies pacifiques. Il n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019un homme ou un peuple soient incivils par nature, ils peuvent se civiliser ou \u00eatre civilis\u00e9s. Toujours l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9volution, de progr\u00e8s possible pour des individus particuliers ou des groupements humains, et non l\u2019assignation des \u00eatres, des peuples, \u00e0 des \u201ccultures\u201d, des \u201cidentit\u00e9s\u201d, pour toujours immuables, ext\u00e9rieures au progr\u00e8s commun de l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est ce que soulignent les citations suivantes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le <em>commerce<\/em> des Grecs a civilis\u00e9 les Barbares\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u2019\u00c9vangile a civilis\u00e9 les peuples barbares les plus sauvages.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>II \u2014 L\u2019alt\u00e9ration du sens des mots<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sens des mots <em>civilisation<\/em> et <em>barbarie<\/em>, tels qu\u2019on peut les rep\u00e9rer dans les plus anciens dictionnaires de langue ou dans le langage commun, semblent relativement stables jusqu\u2019\u00e0 nos jours. \u00c0 partir du xixe\u00a0si\u00e8cle, il n\u2019en est pas toujours de m\u00eame dans la litt\u00e9rature ou dans les essais de red\u00e9finition qui s\u2019\u00e9laborent au sein des sciences sociales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour le sens commun, aujourd\u2019hui encore, <em>barbarie<\/em> vaut pour signifier un \u00e9tat ou des actes d\u2019inhumanit\u00e9, de cruaut\u00e9, de violence, d\u2019irrationalit\u00e9, ou \u201cl\u2019absence de civilisation\u201d, se manifestant en un \u00eatre particulier ou au sein d\u2019un groupement humain, au cours de telle ou telle p\u00e9riode de l\u2019histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mot <em>barbare<\/em> dans une partie de la litt\u00e9rature peut au contraire se trouver banalis\u00e9 ou valoris\u00e9\u00a0: signe de vitalit\u00e9 d\u2019un \u00eatre ou d\u2019un peuple, de retrouvailles avec une pr\u00e9sum\u00e9e libert\u00e9 originelle, contre les contraintes de l\u2019ordre social (\u201ccivilis\u00e9\u201d). Civilisation et barbarie peuvent aussi se trouver mis sur le m\u00eame pied. La barbarie serait constitutive de l\u2019homme ou de l\u2019humanit\u00e9, ou encore la civilisation reviendrait \u00e0 \u00ab\u00a0compliquer sa barbarie\u00a0\u00bb (selon Stendhal ou Paul Bourget).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les connotations n\u00e9gatives associ\u00e9es \u00e0 la barbarie peuvent se trouver invers\u00e9es. La civilisation ne serait-elle pas \u201cla plus barbare\u201d\u00a0: \u00ab\u00a0Les crimes de l\u2019extr\u00eame civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l\u2019extr\u00eame barbarie\u00a0\u00bb \u00e9nonce Barbey d\u2019Aurevilly. Et pour Drieu la Rochelle, la barbarie serait engendr\u00e9e par un exc\u00e8s de civilisation\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019extr\u00eame civilisation engendre l\u2019extr\u00eame barbarie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans que la distinction entre les deux \u201c\u00e9tats\u201d (\u00e9tat civilis\u00e9 et \u00e9tat de barbarie) soit supprim\u00e9e en pens\u00e9e, la possibilit\u00e9 de leur interp\u00e9n\u00e9tration dans la r\u00e9alit\u00e9 se fait jour d\u00e8s le d\u00e9but du xixe\u00a0si\u00e8cle\u00a0: \u00ab\u00a0Avons-nous port\u00e9 la civilisation au dehors ou avons-nous amen\u00e9 la barbarie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur\u00a0?\u00a0\u00bb se demande Chateaubriand. Le th\u00e8me de l\u2019arr\u00eat de la marche en avant de la civilisation, de son incompl\u00e9tude ou de son d\u00e9clin, tend \u00e0 se r\u00e9pandre. L\u2019accent se trouve par la suite port\u00e9, moins sur un d\u00e9clin de <em>la<\/em> civilisation, que sur l\u2019id\u00e9e de la mort <em>des<\/em> civilisations. \u00ab\u00a0Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles\u00a0\u00bb, proclame Paul Val\u00e9ry. Une telle mort peut \u00eatre envisag\u00e9e comme aboutissement d\u2019un processus de d\u00e9composition (4).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ceux qui rapportent <em>la<\/em> civilisation \u00e0 un processus d\u2019\u00e9volution g\u00e9n\u00e9rale des peuples et de l\u2019humanit\u00e9, <em>la<\/em> civilisation (processus) et <em>les<\/em> civilisations (moments de ce processus) ne sont cependant pas confondues. Ne n\u00e9gligeant pas les flux et reflux de ce processus, le physicien Amp\u00e8re \u00e9voque un \u00ab\u00a0phare \u00e0 feu tournant qui \u00e9claire les peuples, tant\u00f4t fait briller sa lumi\u00e8re, tant\u00f4t laisse r\u00e9gner les t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb. Victor Duruy use d\u2019une autre m\u00e9taphore, celle d\u2019une marche en avant non lin\u00e9aire\u00a0: \u00ab\u00a0La civilisation ne marche pas en ligne droite\u00a0; elle a ses temps d\u2019arr\u00eat et des reculs qui feraient d\u00e9sesp\u00e9rer, si l\u2019on ne savait que la vie de l\u2019humanit\u00e9 est un long voyage sur une route difficile, o\u00f9 l\u2019\u00e9ternel voyageur monte et redescend, en avan\u00e7ant toujours.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019historien Lucien Febvre souligne pour sa part que si \u00ab\u00a0<em>une<\/em> civilisation peut mourir. <em>La<\/em> civilisation ne meurt pas\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jusqu\u2019au milieu du xixe\u00a0si\u00e8cle, la formulation <em>la<\/em> civilisation domine dans la litt\u00e9rature. C\u2019est surtout \u00e0 partie du xxe\u00a0si\u00e8cle que les formulations <em>les<\/em> civilisations ou <em>une<\/em> civilisation tendent \u00e0 s\u2019y substituer. \u00c0 et \u00e9gard, parmi les premiers, Edgar Quinet, r\u00e9duisant plus ou moins la notion de civilisations \u00e0 celle de <em>cultures<\/em> (au sens allemand du terme), \u00e9non\u00e7ait le th\u00e8me du <em>choc<\/em> des civilisations (\u00ab\u00a0<em>les<\/em> civilisations se sont choqu\u00e9es et bris\u00e9es\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, dans le domaine des sciences sociales, on tend \u00e0 <em>rejeter le sens courant associ\u00e9 \u00e0 la notion de civilisation<\/em>. C\u2019est ce que propose Henri Berr en 1929. Il pr\u00e9conise de \u00ab\u00a0vider le mot \u201ccivilisation\u201d des id\u00e9es normatives qu\u2019il contient dans le langage ordinaire\u00a0\u00bb. Tout en maintenant le mot, on pourrait ainsi faire dispara\u00eetre toute \u201cdiscrimination\u201d entre le civilis\u00e9 et le non civilis\u00e9 (au sens ancien de ces mots) (5).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s lors, la notion de civilisation dans la langue \u201csavante\u201d, ne se rapporte plus \u00e0 un certain nombre de principes qui permettent une vie en commun r\u00e9gl\u00e9e, pacifi\u00e9e, entre individus et groupes humains, ni au processus d\u2019humanisation de l\u2019homme et des groupements humains. La notion de civilisation ne s\u2019adosse plus aux principes, r\u00e8gles d\u2019une vie \u00ab\u00a0civique\u00a0\u00bb, celle de la Cit\u00e9. Il n\u2019est plus question non plus de se donner les moyens de penser la sp\u00e9cificit\u00e9 de \u201cl\u2019\u00e9tat barbare\u201d (quitte \u00e0 ne plus pouvoir percevoir dans la r\u00e9alit\u00e9 les signes qui signalent qu\u2019on est en voie de \u00ab\u00a0retomber dans la barbarie\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le terme civilisation (<em>la<\/em> civilisation comme processus historique), tend \u00e0 s\u2019effacer au profit des civilisations, o\u00f9<em> sont mis sur un m\u00eame plan tous les modes de groupement humain<\/em>, m\u00eame ceux que l\u2019on r\u00e9putait traditionnellement de barbares. Il n\u2019est pas davantage question de s\u2019efforcer de distinguer l\u2019\u00e9tat de barbarie de l\u2019\u00e9tat de civilisation. Les conceptualisations de la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019en deviennent pas plus claires, on aboutit \u00e0 des formulations extr\u00eamement floues, au sein desquelles s\u2019efface l\u2019id\u00e9e de potentielle \u00e9volution des hommes, des groupements humains, vers plus de civilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec le mot de civilisation, il ne s\u2019agit plus de d\u00e9signer un \u00e9tat d\u2019\u00e9volution mat\u00e9rielle, id\u00e9elle, institutionnelle. Tous les \u00e9tats de groupement humain (\u00e9tat de nature, \u00e9tat sauvage, \u00e9tat de barbarie, \u00e9tat civilis\u00e9, clans, Cit\u00e9s, \u00c9tats) peuvent \u00eatre r\u00e9put\u00e9s <em>civilisations<\/em>, jusqu\u2019\u00e0 aboutir \u00e0 cette formule contradictoire (oxymorique)\u00a0: \u00ab\u00a0les civilisations barbares\u00a0\u00bb. On d\u00e9nie ainsi \u00e0 de tels modes de groupements toute possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9voluer, car cela serait \u00ab\u00a0discriminant\u00a0\u00bb. Plus grave encore, distinguer entre \u201c\u00e9tat de civilisation\u201d et \u201c\u00e9tat de barbarie\u201d, est jug\u00e9 contraire au respect des \u201cidentit\u00e9s\u201d, des \u201cgermes\u201d originels, interdisant aux populations de parcourir le cycle d\u2019un progr\u00e8s universel. En corollaire, on s\u2019interdit d\u2019analyser les processus de d\u00e9civilisation qui peuvent se produire dans les soci\u00e9t\u00e9s anciennement \u00ab\u00a0civilis\u00e9es\u00a0\u00bb (6).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sociologue Marcel Mauss propose en ce sens une d\u00e9finition circulaire de <em>civilisation(s)<\/em> qui, au contraire des d\u00e9finitions classiques, <em>ne permet aucunement de penser<\/em> de tels processus. Les civilisations sont con\u00e7ues par lui au moyen m\u00eame des termes qu\u2019il s\u2019agit de d\u00e9finir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les <em>civilisations<\/em> sont des \u00ab\u00a0ensembles suffisamment grands de <em>ph\u00e9nom\u00e8nes<\/em> <em>de civilisation<\/em>, suffisamment nombreux, eux-m\u00eames suffisamment importants tant par leur masse que par leur qualit\u00e9 [&#8230;] pour qu\u2019ils puisse signifier, \u00e9voquer \u00e0 l\u2019esprit une famille de soci\u00e9t\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On constate une m\u00eame confusion \u00e0 propos des notions <em>barbares<\/em> ou <em>barbarie<\/em>. Pour les d\u00e9finir, nombre de sp\u00e9cialistes de sciences sociales se refusent \u00e0 porter l\u2019accent sur la \u201cstructure\u201d ou \u201cl\u2019\u00e9tat\u201d, le mode d\u2019existence des groupements r\u00e9put\u00e9s barbares (au sens de non civilis\u00e9s). On met plut\u00f4t en avant le fait que, dans l\u2019Antiquit\u00e9, le terme <em>barbare<\/em> se limitait \u00e0 d\u00e9signer les \u00e9trangers, ceux qui n\u2019appartenaient pas \u00e0 <em>leur<\/em> civilisation, qui pouvaient donc appartenir \u00e0 une autre \u201ccivilisation\u201d. Le sens des formulations \u201c\u00e9trangers \u00e0 la Cit\u00e9\u201d ou \u201cnon polis par la vie de la Cit\u00e9\u201d n\u2019est pas interrog\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Inversant le propos, on peut aussi d\u00e9noncer le m\u00e9pris \u00e0 l\u2019\u00e9gard des barbares, que l\u2019on assimile \u00e0 du racisme, de la x\u00e9nophobie, les p\u00e9ch\u00e9s supr\u00eames. Pour ces auteurs, le plus simple est de renoncer \u00e0 l\u2019usage des termes barbare, barbarie, qui selon eux visent \u00e0 \u00ab\u00a0discriminer\u00a0\u00bb les \u00e9trangers. Jusqu\u2019\u00e0 aboutir \u00e0 la formule de L\u00e9vi-Strauss, qui n\u2019est pas sans poser quelque probl\u00e8me de logique. Le barbare, selon lui, serait en fin de compte le civilis\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire celui qui op\u00e8re une discrimination \u00ab\u00a0entre cultures et coutumes\u00a0\u00bb [sous-entendu, selon leurs \u201cidentit\u00e9s originelles\u201d].<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le barbare c\u2019est d\u2019abord l\u2019homme qui croit \u00e0 la barbarie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on suit la logique de cette formulation, ne faudrait-il pas, en cons\u00e9quence, renoncer \u00e0 discriminer cet homme, le civilis\u00e9, puisque c\u2019est lui le plus barbare, donc aussi le plus discrimin\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e9vi-Strauss ajoute en effet que la civilisation est pr\u00e9cis\u00e9ment la \u00ab\u00a0coexistence de <em>cultures<\/em> pr\u00e9servant chacune son <em>originalit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb. Ne faut-il pas alors, pour \u00eatre coh\u00e9rent pr\u00e9server aussi l\u2019originalit\u00e9 de la \u201cculture\u201d de ceux qui croient \u00e0 la barbarie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la foul\u00e9e de cette pseudo logique, on a pu en venir \u00e0 changer la qualification de certains \u00e9v\u00e9nements historiques. Ce que l\u2019on appelait \u00ab\u00a0invasions barbares\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0terme empreint de n\u00e9gativit\u00e9\u00a0\u00bb, indique <em>Wikipedia<\/em>), m\u00e9rite maintenant, pour \u00eatre plus \u00ab\u00a0positif\u00a0\u00bb, de se nommer \u00ab\u00a0grandes migrations\u00a0\u00bb. Les barbares du pass\u00e9, ceux qui pratiquaient des incursions guerri\u00e8res, pillaient et d\u00e9truisaient les richesses des soci\u00e9t\u00e9s, doivent \u00eatre requalifi\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0peuples migrateurs\u00a0\u00bb, et l\u2019\u00e9poque des invasions barbares doivent \u00eatre renomm\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0grandes migrations\u00a0\u00bb. En fonction de ce changement de vocabulaire, on doit d\u00e9noncer les populations r\u00e9put\u00e9es civilis\u00e9es de l\u2019\u00e9poque, qui consid\u00e9raient ces incursions guerri\u00e8res comme \u00ab\u00a0d\u00e9ferlement de la barbarie destructrice sur la civilisation\u00a0\u00bb. On doit aussi d\u00e9noncer les humanistes italiens du xvie\u00a0si\u00e8cle qui estimaient \u00ab\u00a0que les barbares [avaient] ravag\u00e9 les merveilles de l\u2019Empire romain\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9v\u00e9nements historiques toutefois peuvent conduire \u00e0 se ressaisir du sens commun des mots. Ainsi, de Gaulle, parle \u00e0 propos de la Seconde Guerre mondiale d\u2019un \u00ab\u00a0monde assailli par toutes les barbaries\u00a0\u00bb. Et Malraux met en \u00e9vidence que \u00ab\u00a0la vraie <em>barbarie<\/em> c\u2019est Dachau\u00a0; la vraie <em>civilisation<\/em>, c\u2019est d\u2019abord la part de l\u2019homme que les camps ont voulu d\u00e9truire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est pas certain que ces formulations ne nous concernent pas aujourd\u2019hui encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">1.\u2002Apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir du nazisme, le philosophe allemand, Heidegger, adul\u00e9 par nombre de philosophes fran\u00e7ais, c\u00e9l\u00e8bre la valeur barbare du nazisme et son immoralit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Le national-socialisme est un principe barbare. C\u2019est l\u00e0 sa qualit\u00e9 essentielle et sa possible grandeur. Le danger, ce n\u2019est pas lui, mais qu\u2019on l\u2019\u00e9dulcore en pr\u00eachant le vrai, le bon et le beau.\u00a0\u00bb (Voir Thomas Assheuer, \u00ab\u00a0L\u2019h\u00e9ritage empoisonn\u00e9\u00a0\u00bb, <em>Cit\u00e9s<\/em>, n\u00b061, 2015.<br \/>\n2.\u2002Pour un groupement humain, la notion \u201cd\u2019\u00e9tat\u201d renvoie \u00e0 un mode d\u2019organisation sp\u00e9cifique de relations entre les \u00eatres, des conditions, obligations, m\u0153urs, d\u00e9termin\u00e9es, ordonnant la vie commune. Le mode d\u2019organisation g\u00e9n\u00e9ral d\u2019un <em>\u00e9tat social<\/em> (ou \u00e9tat civil, soci\u00e9t\u00e9) est distinct de <em>l\u2019\u00e9tat de nature<\/em> (ou \u00e9tat sauvage, \u00e9tat de barbarie).<br \/>\n3\u2002Dans le <em>Dictionnaire de Tr\u00e9voux<\/em> et celui de<em> l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise<\/em>, le mot <em>Police<\/em> a pour sens\u00a0: ordre, r\u00e8glement \u00e9tabli pour la s\u00fbret\u00e9 et la commodit\u00e9 des habitants d\u2019une ville, d\u2019un \u00c9tat, administration, r\u00e8gles d\u2019habitat, institutions de justice, r\u00e8glement des marchands et artisans, etc.<br \/>\n4.\u2002Bernanos\u00a0: \u00ab\u00a0Les civilisations sont mortelles, les civilisations meurent comme les hommes, et cependant elles ne meurent pas \u00e0 la mani\u00e8re des hommes. La d\u00e9composition, chez elles, pr\u00e9c\u00e8de leur mort, au lieu qu\u2019elle suit la notre.\u00a0\u00bb<br \/>\n5.\u2002Voir Jean-Fran\u00e7ois Bert, \u00ab\u00a0\u00c9l\u00e9ments pour une histoire de la notion de civilisation. La contribution de Norbert \u00c9lias\u00a0\u00bb.<br \/>\n6.\u2002En 1965, en vertu d\u2019un \u201cmarxisme\u201d un peu court, des historiens du CERM (Centre d\u2019\u00c9tudes et de Recherches Marxistes) ont pour leur part critiqu\u00e9 la notion m\u00eame de civilisation, selon eux anhistorique et statique, pour ne retenir que celle de \u00ab\u00a0mode de production\u00a0\u00bb. Ils s\u2019interdisaient par l\u00e0 de penser les processus de civilisation et de d\u00e9civilisation qui peuvent affecter les groupements humains, au sein de divers modes de production.<\/p>\n ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Contribution CSH) Des \u00e9v\u00e9nements survenus au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies conduisent \u00e0 s\u2019interroger sur les notions de barbare et de barbarie\u00a0: massacres, vandalisme, terrorisme et actes de barbarie, en France et dans le monde, d\u00e9stabilisations ou destructions d\u2019\u00c9tats constitu\u00e9s par l\u2019incursion de bandes arm\u00e9es (plus sp\u00e9cialement au Proche et Moyen-Orient). 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