{"id":260,"date":"2016-12-04T18:48:54","date_gmt":"2016-12-04T17:48:54","guid":{"rendered":"http:\/\/lunipop.fr\/?p=260"},"modified":"2016-12-04T18:48:54","modified_gmt":"2016-12-04T17:48:54","slug":"vi-la-caracterisation-des-classes-chez-sismondi-nouveaux-principes-deconomie-politique-1819","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lunipop.fr\/?p=260","title":{"rendered":"VI. La caract\u00e9risation des classes chez Sismondi, Nouveaux principes d&rsquo;\u00e9conomie politique (1819)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Dans ses <em>Nouveaux principes d&rsquo;\u00e9conomie politique<\/em> (1819), Sismondi, prenant appui sur le plan du livre i des <em>Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations <\/em>d&rsquo;Adam Smith,\u00a0 reconstitue le processus complet de production et de circulation des richesses dans le monde marchand d\u00e9velopp\u00e9 (capitalisme). Interpell\u00e9 par la fermeture des d\u00e9bouch\u00e9s commerciaux des ann\u00e9es 1810, il d\u00e9passe le ma\u00eetre \u00e9cossais, en mettant en \u00e9vidence la contradiction fondamentale sur laquelle repose le r\u00e9gime \u00e9conomique marchand capitaliste. Sur cette base, il distingue les diff\u00e9rentes classes de la soci\u00e9t\u00e9 marchande en fonction de trois crit\u00e8res\u00a0: cr\u00e9ation de valeur nouvelle\u00a0; origine du revenu\u00a0; caract\u00e8re direct ou indirect de l&rsquo;appropriation de la richesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sismondi (1) (1773-1842) a grandi au sein d&rsquo;une famille protestante de Gen\u00e8ve, dont l&rsquo;aisance reposait sur les rentes fonci\u00e8res. Sa famille, ruin\u00e9e apr\u00e8s des investissements malheureux dans les emprunts d&rsquo;\u00c9tat de Necker, ne peut subvenir \u00e0 ses besoins\u00a0; ainsi part-il, \u00e0 dix-neuf ans, travailler neuf mois chez un soyeux de Lyon, premier contact avec le monde des manufactures et du commerce. Puis il part en Angleterre (1793-1794) o\u00f9 il \u00e9tudie l&rsquo;\u00e9conomie politique lib\u00e9rale d&rsquo;Adam Smith et de son \u00e9cole, puis en Toscane (1795-1800), o\u00f9 il devient propri\u00e9taire d&rsquo;une m\u00e9tairie, point d&rsquo;observation privil\u00e9gi\u00e9 des r\u00e9gimes de propri\u00e9t\u00e9 et d&rsquo;exploitation de la terre en Italie, objet du livre iii des <em>Nouveaux principes\u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rentr\u00e9 dans sa ville natale en 1800, il d\u00e9veloppe un travail d&rsquo;historien, d&rsquo;\u00e9conomiste, d&rsquo;analyste politique\u00a0; admis dans les cercles intellectuels de l&rsquo;\u00e9poque, il suivra Madame de Sta\u00ebl quatre ann\u00e9es durant \u00e0 travers l&rsquo;Europe. En 1803 il publie \u00e0 Gen\u00e8ve <em>De la richesse commerciale ou<\/em> <em>Principes d&rsquo;\u00e9conomie politique appliqu\u00e9s \u00e0 la l\u00e9gislation du commerce<\/em>, dans lequel il commente les <em>Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations <\/em>d&rsquo;Adam Smith. La soci\u00e9t\u00e9 marchande capitaliste, semble alors se d\u00e9velopper sans entraves majeures. Mais dans la d\u00e9cennie 1810, les richesses restent sur les bras des fermiers, manufacturiers et commer\u00e7ants anglais\u00a0: c&rsquo;est la premi\u00e8re grande crise de surproduction capitaliste. La <em>Loi des d\u00e9bouch\u00e9s<\/em> formul\u00e9e par Jean-Baptiste Say selon laquelle \u00ab\u00a0l\u2019offre cr\u00e9e sa propre demande\u00a0\u00bb est remise en question. Dans son <em>Trait\u00e9 d&rsquo;\u00e9conomie politique<\/em>, sorti la m\u00eame ann\u00e9e que <em>De la richesse commerciale<\/em>, Jean-Baptiste Say, avait \u00e9nonc\u00e9 en ce sens\u00a0: \u00ab\u00a0un acheteur ne se pr\u00e9sente d&rsquo;une mani\u00e8re effective qu&rsquo;autant qu&rsquo;il a de l&rsquo;argent pour acheter ; et il ne peut avoir de l&rsquo;argent qu&rsquo;au moyen des produits qu&rsquo;il a cr\u00e9\u00e9s, ou qu&rsquo;on a cr\u00e9\u00e9s pour lui\u00a0; d&rsquo;o\u00f9 il suit que c&rsquo;est la production qui favorise les d\u00e9bouch\u00e9s.\u00a0\u00bb (2). La machine s&rsquo;est gripp\u00e9e, la \u00ab\u00a0main invisible\u00a0\u00bb de Smith ne garantit plus une circulation harmonieuse de la richesse, Sismondi veut comprendre pourquoi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab On s&rsquo;\u00e9tonnera sans doute d&rsquo;apprendre que le r\u00e9sultat pratique de la doctrine que nous empruntons de lui [Adam Smith] nous para\u00eet souvent diam\u00e9tralement oppos\u00e9 \u00e0 celui qu&rsquo;il en a tir\u00e9, et que, combinant ses principes m\u00eames avec l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un demi-si\u00e8cle, pendant lequel sa th\u00e9orie a \u00e9t\u00e9 plus ou moins mise en pratique, nous croyons pouvoir d\u00e9montrer qu&rsquo;il fallait, en plus d&rsquo;une circonstance, en tirer de tout autres conclusions (3). \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il va donc r\u00e9viser son ouvrage de 1803 en reprenant l&rsquo;examen de l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du cycle de production et de circulation des richesses. De cette d\u00e9composition d\u00e9coule l&rsquo;analyse de classes qui nous int\u00e9resse ici. Sa m\u00e9thode consiste \u00e0 examiner la source du revenu de chacune. Il s&rsquo;agit, nous dit-il, de \u00ab\u00a0rapporter chaque esp\u00e8ce de revenu \u00e0 sa propre origine, et distinguer ceux qui naissent d&rsquo;un travail pass\u00e9 d&rsquo;avec ceux qui naissent d&rsquo;un travail pr\u00e9sent \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par \u201canalyse\u201d, nous entendons \u00ab\u00a0d\u00e9composition d&rsquo;un tout \u2013\u00a0ici la nation\u00a0\u2013 en ses parties \u2013\u00a0en l&rsquo;occurrence les classes (4) \u00bb. Quant au mot <em>classe<\/em>, il est entendu hors de tout contenu id\u00e9ologique, mais plut\u00f4t en termes de logique, comme \u00ab\u00a0ensemble d&rsquo;objets d\u00e9fini par le fait que ces objets poss\u00e8dent tous et poss\u00e8dent seuls un ou plusieurs caract\u00e8res communs\u00a0\u00bb. Dans l&rsquo;\u00e9tude de l\u2019ouvrage de Sismondi, les occurrences du mot se rapportent \u00e0 cette d\u00e9finition. Pour lui, les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une classe se sont caract\u00e9ris\u00e9s en fonction de crit\u00e8res que l\u2019on pourrait nommer \u201cobjectifs\u201d. Ainsi la classe \u00ab\u00a0ouvriers\u00a0\u00bb se d\u00e9finit par les traits suivants (qu\u2019ils \u00ab\u00a0poss\u00e8dent tous et poss\u00e8dent seuls\u00a0\u00bb)\u00a0: ils ne sont propri\u00e9taires ni de terres, ni de mati\u00e8res premi\u00e8res, ni de capitaux, mais de leurs seuls bras qu&rsquo;ils sont contraints d&rsquo;\u00e9changer contre un salaire qui leur garantit leur subsistance\u00a0; le travail qu&rsquo;ils vendent ainsi rend plus de richesse que celle qui suffit \u00e0 leur conservation, mais elle ne revient pas en leurs mains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sismondi affirme que \u00ab\u00a0la division du travail a fait na\u00eetre la distinction des conditions\u00a0\u00bb. Il ne s&rsquo;agit pas ici d&rsquo;une question technique\u00a0: c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9change marchand qui induit pareille division, entra\u00eenant une distinction dans l&rsquo;origine du revenu et dans la part prise aux jouissances. Sur ce point, Sismondi suit les pas d&rsquo;Adam Smith\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Cette division du travail [\u2026] est la cons\u00e9quence n\u00e9cessaire, quoique lente et graduelle, d&rsquo;un certain penchant naturel \u00e0 tous les hommes [\u2026]\u00a0: c&rsquo;est le penchant qui les porte \u00e0 trafiquer, \u00e0 faire des trocs et des \u00e9changes d&rsquo;une chose pour une autre \u00bb (5).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autres, avant Smith, avaient pos\u00e9 une d\u00e9composition de la soci\u00e9t\u00e9 en \u00ab\u00a0classes\u00a0\u00bb. Quesnay en voyait trois principales, la classe productive, la classe des propri\u00e9taires et la classe st\u00e9rile, incluant les manufacturiers, aucunement g\u00e9n\u00e9rateurs de richesse \u00e0 ses yeux de physiocrate. Turgot et Necker avaient propos\u00e9 une analyse des diff\u00e9rentes classes de la soci\u00e9t\u00e9 moderne, de leurs relations et conflits d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, respectivement dans <em>R\u00e9flexions sur la formation et la distribution des richesses<\/em> (1766) et <em>De la l\u00e9gislation et du commerce des grains<\/em> (1775) (6). Tous \u00e9tablissaient l&rsquo;existence de trois classes principales\u00a0: les propri\u00e9taires de terres vivant de la rente\u00a0; les ouvriers \u00e9changeant leurs bras contre un salaire\u00a0; les manufacturiers ou capitalistes achetant la force des ouvriers. Sans n\u00e9gliger de tels apports, Sismondi reprenant le processus complet de g\u00e9n\u00e9ration et de circulation de la richesse, \u00e9tablit une relation entre le fondement, qu\u2019on pourrait dire \u201cstatique\u201d de l\u2019opposition des int\u00e9r\u00eats (capitaliste <em>versus<\/em> ouvrier) et le mouvement effectif du mode de production marchand qui, plus sp\u00e9cialement lors des grandes crises, donne \u00e0 voir cette contradiction en mouvement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Vocabulaire des classes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>Nouveaux principes\u2026<\/em>, le mot et le concept de \u201cclasse\u201d apparaissent fr\u00e9quemment. En suivant le plan de l&rsquo;auteur, on s\u2019int\u00e9ressera dans un premier temps aux deux classes directement li\u00e9es au travail productif, pour aborder ensuite les classes estim\u00e9es n\u00e9cessaires quoique improductives. Le terme <em>classe<\/em>, on l\u2019a indiqu\u00e9, d\u00e9signe un groupe d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments porteurs uniques d&rsquo;une ou de plusieurs caract\u00e8res sp\u00e9cifiques. Chez Sismondi, le mot peut parfois faire d\u00e9faut, le concept \u00e9tant pour sa part bien pr\u00e9sent. Il peut employer par exemple, les termes de \u00ab\u00a0partage\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0division\u00a0\u00bb, termes dont pouvait user Adalb\u00e9ron au XIe si\u00e8cle. Autour de l&rsquo;an 1020, lorsqu\u2019il \u00e9crit au roi Robert le Pieux, l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Laon employait en effet le mot latin <em>divisio<\/em>, rendu en fran\u00e7ais par le mot de classe, qui l\u2019inscrit dans une logique cat\u00e9gorielle et non id\u00e9ologique\u00a0: \u00ab\u00a0Altera seruorum <em>diuisio<\/em> conditionum\/Hoc <em>genus<\/em> afflictum nil possidet absque dolore\u00a0: L\u2019autre <em>classe<\/em> est celle des serfs : c\u2019est l\u00e0 une sorte d\u2019hommes malheureuse, et qui ne poss\u00e8de rien qu\u2019au prix de sa peine (7) \u00bb. Chez Sismondi, la nation, entendue comme totalit\u00e9, se trouve divis\u00e9e eu \u00e9gard aux fonctions, certes, mais aussi et surtout \u00e0 l&rsquo;origine du revenu et \u00e0 la part dans l&rsquo;appropriation des richesses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le texte de 1819, le cinqui\u00e8me chapitre du livre II s&rsquo;intitule\u00a0: \u00ab\u00a0Partage du revenu national entre les diverses classes de citoyens\u00a0\u00bb. A propos de ces classes, on peut \u00e9tablir les associations suivantes : \u00ab\u00a0classe productive\/ouvri\u00e8re\/travaillante\/pauvre\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0classe riche\/oisive\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0classe gardienne\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0une classe d&rsquo;hommes se chargea de faciliter tous les \u00e9changes\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0classes qui travaillent sans que le prix de leur travail se r\u00e9alise dans un objet produit par elles\u00a0\u00bb. La premi\u00e8re s\u00e9rie d&rsquo;associations laisse entendre la disproportion entre le salaire re\u00e7u pour le travail r\u00e9alis\u00e9 et la part du revenu national. La seconde s\u00e9rie n&rsquo;est pas \u00e0 comprendre comme une survivance physiocratique ni comme un appel \u00e0 la r\u00e9volution. En effet, si la classe riche vit des fruits du travail de la classe ouvri\u00e8re, elle intervient dans la mise en \u0153uvre conjointe de la terre, des mati\u00e8res premi\u00e8res, des capitaux et de la force de travail, et contribue donc pour l&rsquo;auteur \u00e0 la cr\u00e9ation de richesse, l\u00e0 o\u00f9 Quesnay ne voyait de source de prosp\u00e9rit\u00e9 que dans la terre. La \u00ab\u00a0classe gardienne\u00a0\u00bb, bien qu&rsquo;improductive, est utile car elle permet la conservation et la jouissance des biens\u00a0: arm\u00e9e, juges, policiers. Elle s&rsquo;apparente par l&rsquo;origine de son revenu aux professeurs et ing\u00e9nieurs qui permettent l&rsquo;am\u00e9lioration des capacit\u00e9s de production de richesse. La \u00ab\u00a0classe commer\u00e7ante\u00a0\u00bb ne produit rien, mais permet la rencontre entre le produit et les acheteurs qui vont d\u00e9penser leur revenu disponible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Deux classes tirent directement leur revenu du travail<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1803, dans son <em>Postscriptum<\/em> \u00e0 <em>De la richesse commerciale<\/em>, \u00ab\u00a0D\u00e9finitions des mots scientifiques employ\u00e9s dans cet ouvrage\u00a0\u00bb, Sismondi distinguait deux ensembles de classes\u00a0: les \u00ab\u00a0classes productives\u00a0\u00bb des \u00ab\u00a0classes improductives\u00a0\u00bb, d\u00e9finies, respectivement, suivant ce crit\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Celles qui contribuent \u00e0 cr\u00e9er le revenu national, et qui le poss\u00e8dent en totalit\u00e9, sous les trois formes de rente, profit, ou salaire. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Celle qui n&rsquo;a point de revenus en propre, mais qui parvient \u00e0 partager ceux des classes productives, en compensation de services rendus, ou gratuitement. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9finition des deux types de travail (\u00ab\u00a0productif\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0improductif\u00a0\u00bb), aide \u00e0 mieux d\u00e9limiter ces groupes de classes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Travail productif\u00a0: celui qui se paye lui-m\u00eame, qui produit sous une forme nouvelle le prix qu&rsquo;il a co\u00fbt\u00e9, en sorte qu&rsquo;une fois fait, il puisse toujours \u00eatre \u00e9chang\u00e9 contre un travail \u00e0 faire. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Travail improductif\u00a0: celui qui ne laisse apr\u00e8s lui aucune trace, qui doit \u00eatre constamment pay\u00e9 par le produit d&rsquo;un autre travail. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre le texte de 1803 et<em> Nouveaux principes d&rsquo;\u00e9conomie politique<\/em>, Sismondi a \u00e9volu\u00e9. Afin de montrer comment na\u00eet cette dualit\u00e9, de poser un point de d\u00e9part th\u00e9orique pour l&rsquo;analyse du cycle de production et de circulation des richesses, il cr\u00e9e la fiction de l&rsquo;homme isol\u00e9, qui ne travaille pas au-del\u00e0 de la satisfaction de ses besoins pr\u00e9sents et de la constitution de quelque provision. Les fruits de son travail sont consomm\u00e9s, ils ne sont pas \u00e9chang\u00e9s. \u00c0 ce stade (imaginaire), la production ne s\u2019effectue pas en vue d\u2019un \u00e9change marchand.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette figuration permet dans un deuxi\u00e8me temps de penser les \u00e9changes marchands simples\u00a0: l&rsquo;un travaille pour que l&rsquo;autre en jouisse, et r\u00e9ciproquement (\u00e9change M-M, marchandise contre marchandise)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Donnez-moi cela qui ne vous sert pas, et qui me serait utile, avait dit l&rsquo;un des contractants, et je vous donnerai en retour ceci qui ne me sert pas, et qui vous serait utile. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9change de ce que Marx appelle \u00ab\u00a0valeurs d&rsquo;usage\u00a0\u00bb. Mais en m\u00eame temps, comme il faut \u00e9tablir un rapport d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 entre les deux marchandises \u00e9chang\u00e9es (M-M)\u00a0: appara\u00eet alors une autre finalit\u00e9 de la production, \u00e0 savoir l&rsquo;\u00e9change et non plus seulement la satisfaction d&rsquo;un besoin\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Cependant l&rsquo;utilit\u00e9 pr\u00e9sente n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 la seule mesure des choses \u00e9chang\u00e9es. Chacun avait estim\u00e9 de son c\u00f4t\u00e9 la peine et le temps que lui avait co\u00fbt\u00e9s la production de la chose qu&rsquo;il donnait. \u00bb (8)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ne nous occuperons pas ici de l&rsquo;argent, bien d\u00e9sign\u00e9 comme instrument, \u00ab\u00a0grande roue de la circulation\u00a0\u00bb comme l&rsquo;appelait Adam Smith (9).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9change ne se limite pas aux richesses produites. Certes, on peut imaginer une soci\u00e9t\u00e9 de petits producteurs ind\u00e9pendants strictement \u00e9gaux entre eux. Mais bient\u00f4t \u00ab\u00a0celui qui avait des provisions en r\u00e9serve\u00a0\u00bb acheta les bras de \u00ab\u00a0celui dont les greniers \u00e9taient \u00e9puis\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0: travail contre salaire. M\u00eame si le mot \u201cclasse\u201d n&rsquo;appara\u00eet pas, on peut dire que le concept est bien pr\u00e9sent, en tant que chacun se trouve d\u00e9fini par la place occup\u00e9e dans le cycle de production et de circulation des richesses. Les \u00ab\u00a0pauvres\u00a0\u00bb, sont \u00ab\u00a0ceux qui travaillent\u00a0\u00bb, qui \u00ab\u00a0ont de la peine\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ceux qui cr\u00e9ent tous les moyens de jouissance\u00a0\u00bb\u00a0; les \u00ab\u00a0riches\u00a0\u00bb sont \u00ab\u00a0ceux qui jouissent\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0qui consomment le produit du travail des autres\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pr\u00e9l\u00e8vent la part la plus importante des fruits de [leur] travail\u00a0\u00bb, qui poss\u00e8dent fonds de consommation, mati\u00e8re premi\u00e8re, capital, les \u00ab\u00a0ma\u00eetres du travail de l&rsquo;ouvrier\u00a0\u00bb. Ce sont les \u00ab\u00a0cultivateurs\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0fermiers\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0entrepreneurs\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0capitalistes\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0propri\u00e9taires\u00a0\u00bb, m\u00eame si la propri\u00e9t\u00e9 de la terre ne co\u00efncide pas toujours avec celle des capitaux. Ces deux classes entretiennent un rapport direct au travail productif, parce que tant le salaire de l&rsquo;ouvrier que le revenu du capitaliste sont pr\u00e9lev\u00e9s sans m\u00e9diation sur le travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La notion de \u00ab\u00a0pauvre\u00a0\u00bb se trouve redoubl\u00e9e par le terme d&rsquo;\u00ab\u00a0ouvrier\u00a0\u00bb, investi d&rsquo;une d\u00e9finition riche et pr\u00e9cise, dans laquelle est introduite l&rsquo;id\u00e9e de plus-value \u2013\u00a0que Sismondi appelle \u00ab\u00a0mieux-value\u00a0\u00bb. Larry Portis, dans <em>Les classes sociales en France. Un d\u00e9bat inachev\u00e9 (1789-1989)<\/em>, souligne l&rsquo;apport de Sismondi \u00e0 la connaissance du capitalisme et de la position de la classe ouvri\u00e8re. Dans <em>Nouveaux principes\u2026<\/em>, le terme \u00ab\u00a0ouvrier\u00a0\u00bb se d\u00e9finit par cinq crit\u00e8res. Premi\u00e8rement, l&rsquo;ouvrier n&rsquo;a rien en propre\u00a0: soit il \u00ab\u00a0n&rsquo;a point, en g\u00e9n\u00e9ral, pu garder la propri\u00e9t\u00e9 de la terre\u00a0\u00bb, soit il \u00ab\u00a0n&rsquo;a pas davantage, dans notre \u00e9tat de civilisation, pu conserver la propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;un fonds suffisant d&rsquo;objets propres \u00e0 sa consommation\u00a0[\u2026], [ni d]es mati\u00e8res premi\u00e8res [\u2026], [ni] les machines compliqu\u00e9es, dispendieuses, par lesquelles son travail est facilit\u00e9 et rendu infiniment plus productif\u00a0\u00bb. Deuxi\u00e8mement, son revenu, c&rsquo;est le salaire, \u00ab\u00a0le prix pour lequel l&rsquo;homme riche obtient en \u00e9change le travail de l&rsquo;homme pauvre\u00a0\u00bb. Afin d&rsquo;\u00e9viter la d\u00e9fiance de l&rsquo;ouvrier, le salaire doit \u00ab\u00a0suffire non seulement \u00e0 son entretien pendant l&rsquo;activit\u00e9, mais aussi pendant la r\u00e9mission du travail\u00a0\u00bb\u00a0 (enfance, vieillesse, maladie, oisivet\u00e9\u2026). Troisi\u00e8mement, et c&rsquo;est l&rsquo;origine de la diff\u00e9rence entre les deux classes centrales du monde marchand, son travail g\u00e9n\u00e8re une plus-value appel\u00e9e \u00e0 devenir capital\u00a0: \u00ab\u00a0chaque ouvrier peut produire chaque jour plus et beaucoup plus qu&rsquo;il n&rsquo;a besoin de consommer\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0celui qui la poss\u00e8de [la richesse] retient \u00e0 l&rsquo;ouvrier, en compensation de l&rsquo;aide qu&rsquo;il lui donne, une partie de ce que cet ouvrier a produit par-del\u00e0 sa consommation\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0leur travail est devenu capital pour leur ma\u00eetre\u00a0\u00bb. Quatri\u00e8mement, ce n&rsquo;est pas lui qui jouit de toutes les richesses produites au-del\u00e0 de son salaire \u2013\u00a0sinon il ne travaillerait pas autant. Derni\u00e8rement, l&rsquo;ouvrier a un r\u00f4le social central\u00a0: \u00ab\u00a0son travail produit la richesse\u00a0\u00bb. Les ouvriers sont \u00ab\u00a0ceux qui cr\u00e9ent la richesse nationale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tous les moyens de jouissance\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La \u00ab\u00a0classe riche\u00a0\u00bb\u00a0et la \u00ab\u00a0classe pauvre\u00a0\u00bb se forment \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9change\u00a0: de travail contre un salaire et parce que la finalit\u00e9 de la mise en \u0153uvre du travail est l&rsquo;\u00e9change. Mais ce n&rsquo;est pas le seul lien entre les deux. Sismondi adopte une posture critique en relevant d&rsquo;abord un rapport d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9, de disproportion, ensuite un autre, de d\u00e9pendance et de soumission\u00a0: \u00ab\u00a0Le riche fait la loi au pauvre\u00a0\u00bb, ce qui a des implications en mati\u00e8re politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces deux classes ont un point commun\u00a0: \u00ab\u00a0ni l&rsquo;une ni l&rsquo;autre ne saurait d\u00e9passer dans sa d\u00e9pense le revenu r\u00e9alis\u00e9\u00a0\u00bb, sous peine de dispara\u00eetre, entra\u00eenant la nation avec elles. Si l&rsquo;ouvrier entame sa subsistance, il cesse imm\u00e9diatement d&rsquo;exister. Si le capitaliste entame son capital, il ne peut plus reproduire la richesse et d\u00e9p\u00e9rit, \u00e0 moyen terme. Sismondi, du moins lorsqu\u2019il s\u2019attache \u00e0 poser les caract\u00e8res de chaque classe, ne s&rsquo;arr\u00eate pas \u00e0 cette contradiction entre deux classes, qui sont, en quelque sorte, le noyau de la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9gie par des rapports marchands capitalistes. Il \u00e9tablira cependant que cette contradiction rend compte aussi pour partie du probl\u00e8me des crises modernes de surproduction. On abordera plus avant cet aspect sans le d\u00e9velopper.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant de s&rsquo;int\u00e9resser aux classes non productives, en accord avec sa cat\u00e9gorisation de 1803, l\u2019analyse des divisions au sein des classes productives est d\u00e9velopp\u00e9e. La classe des \u00ab\u00a0riches se divise en deux\u00a0\u00bb\u00a0: propri\u00e9taires de terres qui tirent une rente de la seule possession du sol\u00a0; propri\u00e9taires de capitaux (manufacturiers, fermiers) qui les mettent en \u0153uvre conjointement aux bras, \u00e0 la terre ou aux mati\u00e8res premi\u00e8res. Le cas des ouvriers qui sont \u00e0 la fois capitalistes et r\u00e9ciproquement peut se pr\u00e9senter\u00a0: artisans, petits entrepreneurs, cultivateurs, que l&rsquo;on classe traditionnellement dans la cat\u00e9gorie des \u00ab\u00a0petits-bourgeois\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e9gimes de propri\u00e9t\u00e9 de la terre \u2013\u00a0\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, l&rsquo;agriculture occupait plus de la moiti\u00e9 des nations\u00a0\u2013, sont l&rsquo;objet d&rsquo;un livre entier, dans lequel il d\u00e9finit, p\u00e8se les avantages et inconv\u00e9nients de chaque r\u00e9gime\u00a0: patriarcat, esclavage, m\u00e9tayage, corv\u00e9es \u2013\u00a0ces derni\u00e8res permettent aux pays d&rsquo;Europe orientale d&rsquo;inonder les march\u00e9s anglais et fran\u00e7ais du bl\u00e9\u00a0\u2013, capitation, fermage, bail \u00e0 tr\u00e8s long terme (emphyt\u00e9otique). D&rsquo;abord, la terre ne fait que \u00ab\u00a0coop\u00e9rer\u00a0\u00bb au d\u00e9veloppement de la richesse, et c&rsquo;est \u00e0 ce titre que le propri\u00e9taire touche une rente. La pr\u00e9f\u00e9rence de Sismondi va \u00e0 l&rsquo;exploitation individuelle dans laquelle le propri\u00e9taire est aussi d\u00e9tenteur de capitaux (exploitation patrimoniale, propri\u00e9taires-cultivateurs). La R\u00e9volution fran\u00e7aise, apr\u00e8s un \u00ab\u00a0d\u00e9luge de maux\u00a0\u00bb, avait \u00e0 ses yeux amen\u00e9 le bienfait de l&rsquo;installation de trois millions de familles dans une propri\u00e9t\u00e9 de la terre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les classes n\u00e9cessaires mais improductives<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une classe improductive ne cr\u00e9e pas de valeur par son travail, et son revenu est pr\u00e9lev\u00e9 sur un travail existant, on parle d&rsquo;appropriation indirecte. Parmi elles, on trouve deux cas de figure\u00a0: le commerce d&rsquo;une part et les gardiens, fonctionnaires ou artistes d&rsquo;autre part.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La production se fait en vue de l&rsquo;\u00e9change. Il faut donc une \u00ab\u00a0classe commerciale\u00a0\u00bb qui fasse se rencontrer produits et acheteurs. La production, \u00ab\u00a0ayant pour objet la consommation, ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme accomplie que quand elle a mis la chose produite \u00e0 port\u00e9e du consommateur\u00a0\u00bb. Marx \u00e9crira plus tard que la valeur des produits se r\u00e9alise dans l&rsquo;\u00e9change (11). L&rsquo;utilit\u00e9 du commerce est claire, m\u00eame si cette activit\u00e9 est improductive. La banque, quant \u00e0 elle, a pour r\u00f4le d&rsquo;\u00e9viter le transport d&rsquo;argent accompagnant celui de marchandises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le commer\u00e7ant, cependant, est aveugle. D&rsquo;abord, Sismondi nous explique que l&rsquo;introduction de la monnaie s\u00e9pare dans le temps et dans l&rsquo;espace la pr\u00e9sentation de marchandises \u00e0 \u00e9changer l&rsquo;une contre l&rsquo;autre. On peut \u00e9changer un produit contre de l&rsquo;argent, le garder, et attendre le moment favorable pour acheter une autre marchandise \u00e0 un endroit diff\u00e9rent (livre ii, chapitre 7\u00a0; MA marchandise contre argent\u00a0|\u00a0AM argent contre marchandise). Ensuite, la g\u00e9n\u00e9ralisation des \u00e9changes, indique Sismondi fait que<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0 [C]elui qui vit de la richesse commerciale d\u00e9pend d&rsquo;un public m\u00e9taphysique, d&rsquo;une puissance invisible, inconnue, dont il doit satisfaire les besoins, pr\u00e9venir les go\u00fbts, consulter les volont\u00e9s ou les forces\u00a0; qu&rsquo;il doit deviner sans qu&rsquo;elle parle, et qu&rsquo;il ne peut s&rsquo;exposer \u00e0 mal entendre, sans risquer sa subsistance et sa vie sur un mauvais calcul.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un chapitre du deuxi\u00e8me livre est consacr\u00e9 aux classes qui sont hors de la production marchande\u00a0: \u00ab\u00a0Classes qui travaillent, sans que le prix de leur travail se r\u00e9alise dans un objet produit par elles\u00a0\u00bb. Cela correspond \u00e0 la police, \u00e0 la justice, \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e, au \u00ab\u00a0pouvoir intellectuel\u00a0\u00bb, aux artistes. Soit ils procurent les \u00ab\u00a0volatiles jouissances de l&rsquo;\u00e2me\u00a0\u00bb, soit ils garantissent ou favorisent la production marchande, \u00ab\u00a0[\u00e9tant] n\u00e9cessaires \u00e0 la conservation et \u00e0 la jouissance de la richesse\u00a0\u00bb. Comme le fruit de leur travail ne saurait entrer dans la circulation du capital, il ne saurait en \u00eatre pr\u00e9lev\u00e9. C&rsquo;est donc du revenu disponible qu&rsquo;il provient, de la classe riche et de la classe pauvre selon une proportion variable. Personne en particulier ne les r\u00e9tribue, ils d\u00e9pendent de toute la soci\u00e9t\u00e9. \u00catre conscient de ce caract\u00e8re n&rsquo;enl\u00e8ve rien \u00e0 la reconnaissance de l&rsquo;utilit\u00e9 de ces travailleurs. Pour la m\u00eame raison, dans le cas des repr\u00e9sentants et des gardiens, des fonctionnaires, leur revenu ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;un \u00e9change volontaire mais d&rsquo;une imposition, qui aboutit \u00e0 une s\u00e9paration entre le travailleur et celui pour qui se fait le travail. En fait, comme Rousseau dans <em>Le Contrat social<\/em>, Sismondi est soucieux du contr\u00f4le des commis de l&rsquo;\u00c9tat par l&rsquo;ensemble des citoyens. C&rsquo;est sans doute le souvenir du d\u00e9veloppement d&rsquo;une ample classe de privil\u00e9gi\u00e9s au xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle qui justifie son inqui\u00e9tude face \u00e0 de possibles abus\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais comme le service que rend la classe gardienne \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re, quelque grand qu&rsquo;il soit, n&rsquo;est senti par personne en particulier, il n&rsquo;a pas pu \u00eatre l&rsquo;objet d&rsquo;un \u00e9change volontaire. Il a fallu que la communaut\u00e9 elle-m\u00eame le pay\u00e2t, en levant sur le revenu de tous une contribution forc\u00e9e. La force, mise \u00e0 la place d&rsquo;un libre choix, d\u00e9truit bient\u00f4t tout \u00e9quilibre entre la valeur des choses \u00e9chang\u00e9s, toute \u00e9quit\u00e9 entre les contractants. La contribution \u00e9tait pay\u00e9e \u00e0 ceux qui disposaient de la force sociale, pour les r\u00e9compenser de ce qu&rsquo;ils en disposaient. Bient\u00f4t ils en abus\u00e8rent. Ils appesantirent la main sur les contribuables, dont ils fixaient eux-m\u00eames la contribution\u00a0; ils multipli\u00e8rent les officiers civils et militaires fort au-del\u00e0 de ce qu&rsquo;aurait exig\u00e9 le bien public\u00a0; ils gouvern\u00e8rent trop, ils d\u00e9fendirent trop ceux qu&rsquo;ils forc\u00e8rent \u00e0 recevoir ces services et \u00e0 les payer, m\u00eame lorsqu&rsquo;ils \u00e9taient \u00e0 charge\u00a0; et les chefs des nations, \u00e9tablis pour garder la richesse, furent souvent les principaux auteurs de sa dilapidation\u00a0. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>N\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9conomie politique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sismondi propose dans <em>Nouveaux principes d&rsquo;\u00e9conomie politique<\/em> une analyse de classes d\u00e9taill\u00e9e. Il reprend la distinction entre classes productives (propri\u00e9taires fonciers, capitalistes et ouvriers) et classes improductives (gardiens, professeurs, artistes, commer\u00e7ants)\u00a0; d\u00e9veloppe l&rsquo;opposition des deux classes qui naissent de l&rsquo;\u00e9change travail contre salaire, concomitant de l&rsquo;\u00e9change des marchandises\u00a0; explique le rapport d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 entre ces deux classes par l&rsquo;existence de la \u00ab\u00a0mieux-value\u00a0\u00a0 g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le travail, trait d\u00e9j\u00e0 constat\u00e9 par Smith. Mais il va plus loin, car il relie le mode d\u2019exploitation capitaliste \u00e0 la possibilit\u00e9 de crise majeure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, la disproportion dans la r\u00e9partition est un obstacle \u00e0 l&rsquo;extension des d\u00e9bouch\u00e9s pour les richesses cr\u00e9\u00e9es, car si le capitaliste amasse une immense fortune et la d\u00e9pense pour consommer, c&rsquo;est au d\u00e9triment du capital destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre investi dans la production croissante de richesses. Entre les deux, il y a \u00e9cart de revenu, qui peut compromettre l&rsquo;\u00e9tendue des d\u00e9bouch\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;une nation comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du monde\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des jouissances doit avoir pour r\u00e9sultat de donner toujours plus d&rsquo;\u00e9tendue au march\u00e9 des producteurs\u00a0; leur in\u00e9galit\u00e9, de le resserrer toujours davantage. Le m\u00eame revenu est bien employ\u00e9 par le riche et par le pauvre, mais il n&rsquo;est pas employ\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re. Le premier remplace beaucoup plus de capital et beaucoup moins de travail que le second\u00a0; il favorise beaucoup moins la population, et sert par cons\u00e9quent bien moins \u00e0 la reproduction de la richesse. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marx, dans le chapitre consacr\u00e9 \u00e0 Malthus de son <em>Histoire des doctrines \u00e9conomiques<\/em>, reconna\u00eet cet apport de Sismondi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il sent notamment la contradiction fondamentale\u00a0: d&rsquo;une part, le d\u00e9veloppement effr\u00e9n\u00e9 de la force productive et l&rsquo;accroissement de la richesse qui, form\u00e9e de marchandises, doit \u00eatre transform\u00e9e en argent\u00a0; d&rsquo;autre part, comme fondement, la limitation de la masse des producteurs aux subsistances n\u00e9cessaires. C&rsquo;est pourquoi les crises ne sont pas, pour lui, comme pour Ricardo, des accidents, mais des explosions essentielles des contradictions immanentes, se produisant sur des grandes \u00e9chelles et \u00e0 des \u00e9poques d\u00e9termin\u00e9es (12). \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;objet de l&rsquo;\u00e9conomie <em>politique<\/em> doit \u00eatre pour cette raison \u00eatre compris comme n\u00e9cessaire intervention politique de la puissance publique contre le jeu des lois immanentes du mode de production et d\u2019\u00e9change marchand, contre le jeu des int\u00e9r\u00eats particuliers, de la concurrence que g\u00e9n\u00e8re ce mode de production.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0 [L]e dogme fondamental d&rsquo;une concurrence libre et universelle a fait de tr\u00e8s grands progr\u00e8s dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s civilis\u00e9es\u00a0; il en est r\u00e9sult\u00e9 un d\u00e9veloppement prodigieux dans les pouvoirs de l&rsquo;industrie\u00a0; mais souvent il en est r\u00e9sult\u00e9 une effroyable souffrance pour plusieurs classes de la population. C&rsquo;est par l&rsquo;exp\u00e9rience que nous avons senti le besoin de cette autorit\u00e9 protectrice que nous invoquons\u00a0; elle est n\u00e9cessaire pour emp\u00eacher que des hommes ne soient sacrifi\u00e9s au progr\u00e8s d&rsquo;une richesse dont ils ne profiteront point. Elle seule peut s&rsquo;\u00e9lever au-dessus su calcul mat\u00e9riel de l&rsquo;augmentation des produits, qui suffit \u00e0 d\u00e9terminer les individus, et lui comparer le calcul de l&rsquo;augmentation des jouissances et de l&rsquo;aisance de tous, qui doit \u00eatre le but vers lequel tendent les nations.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00c9tat a donc pour mission de r\u00e9duire ces in\u00e9galit\u00e9s, fruit de la libre expression de la concurrence anarchique des int\u00e9r\u00eats particuliers, non de <em>laisser faire<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0L&rsquo;injustice peut souvent triompher, dans cette lutte de tous les int\u00e9r\u00eats les uns contre les autres, et l&rsquo;injustice sera presque toujours, dans ce cas, second\u00e9e par une force publique qui se croira impartiale, qui le sera en effet, puisque, sans examiner la cause, elle se rangera toujours du c\u00f4t\u00e9 du plus fort. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&rsquo;agit pour le gouvernement, \u00ab\u00a0de pr\u00e9server tous les citoyens \u00e9galement de la souffrance, et d&#8217;emp\u00eacher qu&rsquo;aucun ne soit froiss\u00e9 par le jeu des passions ou la poursuite des int\u00e9r\u00eats de ses associ\u00e9s\u00a0\u00bb, d&rsquo;assurer la \u00ab\u00a0participation de tous les citoyens aux jouissances de la vie physique, que la richesse repr\u00e9sente\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>NOTES<\/strong><br \/>\n(1) Lucien Gillard, <em>Simonde de Sismondi. Vie. Oeuvre. Concepts<\/em>, Paris, Ellipses, collection \u00ab\u00a0Les grands th\u00e9oriciens\u00a0\u00bb, 2010.<br \/>\n(2) Jean-Baptiste Say, <em>Trait\u00e9 d\u2019\u00e9conomie politique ou simple exposition de la mani\u00e8re dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses<\/em> [1803]. Michel Lutfalla, \u00ab\u00a0\u00c9conomistes de jadis\u00a0: Sismondi, critique de la loi des d\u00e9bouch\u00e9s\u00a0\u00bb, in <em>Revue \u00e9conomique<\/em>, 1967, t.\u00a0iii, p.\u00a0654-673. (3) Jean-Charles L\u00e9onard de Sismondi, <em>Nouveaux principes d&rsquo;\u00e9conomie politique<\/em>, Paris, Calman-L\u00e9vy, 1971 [1819], pr\u00e9face de Jean Weiller, avec la collaboration de Guy Dupuigrenet-Desroussilles, livre i, chapitre 7, p.\u00a089.<br \/>\n(4) On reprend ici la premi\u00e8re acception que donne le <em>Vocabulaire technique et critique de la philosophie<\/em> d&rsquo;Andr\u00e9 Lalande, Paris, puf; 2006 [1926]. La classe, en logique, est un \u00ab\u00a0ensemble d&rsquo;objets d\u00e9fini par le fait que ces objets poss\u00e8dent tous et poss\u00e8dent seuls un ou plusieurs caract\u00e8res communs\u00a0\u00bb.<br \/>\n(5) Adam Smith, <em>Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations<\/em>, livre premier, chapitre 2, traduction de Germain Garnier, 1881, [1776], \u00e9dition \u00e9lectronique de Jean-Marie Tremblay.<br \/>\n(6) Fran\u00e7ois Quesnay, \u00ab\u00a0Analyse de la formule arithm\u00e9tique du tableau \u00e9conomique de la distribution des d\u00e9penses annuelles d\u2019une nation agricole\u00a0\u00bb, in <em>Journal d\u2019agriculture, du commerce et des finances<\/em>, tome v, troisi\u00e8me partie, juin 1766, p. 11-41\u00a0; Anne Robert Jacques Turgot, <em>R\u00e9flexions sur la formation et la distribution des richesses<\/em>, recueilli dans <em>\u0152uvres<\/em>, Paris, F\u00e9lix Alcan, 1914 [1766], tome II\u00a0; Jacques Necker, <em>De la l\u00e9gislation et du commerce des grains<\/em>, Roubaix, EDIRES, 1986 [1775].<br \/>\n(7) Adalb\u00e9ron, <em>Po\u00e8me au Roi Robert Le Pieux<\/em> (autour de l\u2019ann\u00e9e 1020).<br \/>\n(8) Cette question de la justice de l&rsquo;\u00e9change est pos\u00e9e depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9, notamment par Aristote au livre v de l&rsquo;\u00c9<em>thique \u00e0 Nicomaque<\/em>. Au Moyen-\u00c2ge, elle occupe les religieux, comme le franciscain Pierre de Jean Olivi, dans la premi\u00e8re partie \u00ab\u00a0Des achats et des ventes\u00a0\u00bb du <em>Trait\u00e9 des contrats<\/em> (1296-1297), Paris, Les Belles Lettres, 2012.<br \/>\n(9) \u00ab\u00a0Comment le num\u00e9raire simplifia l&rsquo;\u00e9change des richesses\u00a0\u00bb.<br \/>\n(10) Larry Portis, <em>Les classes sociales en France. Un d\u00e9bat inachev\u00e9 (1789-1989)<\/em>, Paris, Les \u00c9ditions ouvri\u00e8res, 1990, p.\u00a028.<br \/>\n(11) \u00ab\u00a0La valeur utile des choses se r\u00e9alise pour l&rsquo;homme sans \u00e9change, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans un rapport imm\u00e9diat entre la chose et l&rsquo;homme, tandis que leur valeur, au contraire, ne se r\u00e9alise que dans l&rsquo;\u00e9change, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans un rapport social\u00a0\u00bb, Karl Marx, <em>Le Capital<\/em>, Paris, \u00c9ditions sociales, 1976, livre i, section 1, chapitre 1-4, p.\u00a076.<br \/>\n(12) Karl Marx, <em>Histoire des doctrines \u00e9conomiques<\/em>, tome vi, Paris, Alfred Costes, 1925, p.\u00a086.<\/p>\n ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans ses Nouveaux principes d&rsquo;\u00e9conomie politique (1819), Sismondi, prenant appui sur le plan du livre i des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d&rsquo;Adam Smith,\u00a0 reconstitue le processus complet de production et de circulation des richesses dans le monde marchand d\u00e9velopp\u00e9 (capitalisme). Interpell\u00e9 par la fermeture des d\u00e9bouch\u00e9s commerciaux [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[98,17,12,111,112],"class_list":["post-260","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cours","tag-classes","tag-production","tag-sismondi","tag-societe-marchande","tag-travail"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/260","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=260"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/260\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":261,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/260\/revisions\/261"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=260"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=260"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lunipop.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=260"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}