René Pichon, La suppression des Arméniens, méthode allemande, travail turc (1916)

Une brochure de René Pichon, intitulée La suppression des Arméniens, méthode allemande travail turc, publiée en 1916, alors que les derniers massacres ont lieu autour de Constantinople, propose de resituer les responsabilités du massacre des Arméniens et d’en dégager les enjeux. Selon lui, la politique allemande qui visait à faire de la Turquie « un vaste champ d’expansion et de colonisation », avait intérêt à la disparition des Arméniens qui auraient pu s’opposer à cette politique. Le propos de l’auteur, principalement à charge, est évidemment lié au contexte, et à un engagement au côté des forces de l’Entente. Pour une appréciation générale de la place de cet événement, on peut consulter Henry Laurens, Les crises d’Orient – 1768-1914 (1).

 

Des massacres épisodiques…

La question des Arméniens au sein de l’Empire ottoman, de leurs révoltes, de leur écrasement, occupe depuis le xixe siècle la scène européenne. Déjà en 1867, Napoléon III avait fait pression sur le sultan Hamid pour qu’il n’envoie pas de troupes contre les Arméniens du Zeitoun (les Arméniens, en échange de leur soumission, auraient pu garder un gouvernement chrétien). En 1877, le traité de San Stefano statue sur des réformes en faveur des Arméniens, l’application en est garantie par les puissances européennes. Mais de nouveaux massacres sporadiques donnent lieu au Mémorandum de 1895, rédigé par les ambassadeurs de France, Angleterre, Russie. Il reprend le précédent programme de réformes. Entre temps, Guillaume II, empereur d’Allemagne, est allé en Palestine et à Constantinople rendre visite au sultan Hamid et l’assurer de son soutien.

En 1908, la révolution dite des « Jeunes Turcs », conduite par des jeunes officiers de l’armée, porte au pouvoir un nouveau gouvernement dont le programme a été proposé après accord avec les comités arméniens, ce qui laisse espérer pour eux des jours meilleurs. Cependant dès 1909 ont lieu les massacres d’Adana, et pendant la guerre des Balkans de 1912 à 1913, on assiste à des persécutions sporadiques d’Arméniens, limitées par les interventions de la France, l’Angleterre, la Russie.

à l’extermination systématique

En 1914, l’empire ottoman entre dans la guerre aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Les Arméniens sont loyaux à leur gouvernement et rejoignent les rangs de l’armée turque où ils sont enrôlés plus longtemps que les soldats turcs. Ils sont sans armes et affectés aux travaux les plus durs. On n’assiste à aucun soulèvement en Arménie (2).

De décembre 1914 à mars 1915, des centaines de villages arméniens sont détruits par les turcs. Bientôt se met en place une opération de destruction systématique. Il ne manquait que l’occasion pour passer à cette phase d’extermination : l’échec des attaques alliées contre les Dardanelles. Un décret du 20 mai 1915 ordonne la déportation en masse des Arméniens en Mésopotamie. De fait, la déportation se présente comme arrêt de mort déguisé. Les témoignages sont nombreux et concordent. Ils émanent de divers lieux géographiques et de sources variées. Ils racontent les mêmes faits et les mêmes déroulements. René Pichon cite un rapport administratif issu d’Arménie, des récits d’infirmières de la Croix Rouge allemande, une revue protestante allemande, des consuls américains en poste à différents endroits.

Le rapport administratif d’août 1915 relate :

Environ un million d’Arméniens, qui peuplaient les provinces ont été déportés de leur patrie et exilés vers le Sud. Ces déportations ont été faites très systématiquement par les autorités locales, depuis le commencement du mois d’avril. D’abord, dans tous les villages et dans toutes les villes, la population a été désarmée par les gendarmes et par les criminels élargis des prisons à cet effet […]. Ensuite, on a emprisonné en masse les Arméniens, sous prétexte qu’on trouvait chez eux des armes, des livres, un nom de parti politique […]. Et enfin, on commença la déportation. D’abord, sous prétexte d’envoyer en exil, on expatria ceux qui n’avaient pas été emprisonnés, ou ceux qui avaient été remis en liberté faute d’une accusation ; puis on les massacra […]. Avant leur départ, l’autorité les a officiellement fouillés et a retenu tout argent ou objet de valeur. Ils étaient ordinairement liés par groupe de cinq à dix. Le reste, vieillards, femmes et enfants, a été considéré comme épave et mis à la disposition du peuple musulman.

Avec des variantes, tous les témoignages racontent la même chose. Les infirmières précisent qu’on donne quelques jours aux familles arméniennes pour vendre leurs biens en leur annonçant qu’ils vont aller en Mésopotamie, mais qu’ils seront nourris et protégés. Quand les familles des Arméniens qui travaillent à l’hôpital sont déportées, elles en appellent au Consul allemand mais celui-ci sous des prétextes fallacieux refuse d’intervenir.

Le Consul des états-Unis à Kharpout rapporte que les mesures de déportation commencent par l’arrestation de plusieurs milliers d’hommes. Le Consul des états Unis à Trébizonde précise que les arrestations se font massivement et sans enquête préalable car, dit-il, pour les autorités turques locales « être arménien, c’est être coupable ».

Selon l’auteur, « il n’y a donc pas à s’y tromper : c’est la destruction totale du peuple arménien, par la mort ou la conversion forcée à l’Islam, qui est poursuivie ». Ce qui frappe dans les différents témoignages, c’est l’organisation régulière et systématique des massacres. Les ordres viennent d’en haut et la procédure d’application est toujours la même :

« L’opération commence par un décret du gouvernement affiché dans les villages, les instructions arrivent de Constantinople aux fonctionnaires de rang élevé et par eux aux exécutants et aux exécuteurs […]. On ne tue pas dans les villes pour éviter l’infection. Les caravanes sont réunies au jour et à l’heure prescrits ; les Kurdes et les brigands sont prévenus et se trouvent au rendez-vous donné par les gendarmes. Des commissions s’occupent de recenser tout le butin fait par l’état turc dans les maisons arméniennes. »

Acteurs turcs, dramaturge allemand ?

La politique du gouvernement « Jeune Turc » est donc responsable des massacres. Mais, par delà le gouvernement « Jeune Turc », la responsabilité de l’Allemagne est engagée car la Turquie est dans une dépendance étroite vis-à-vis de l’Allemagne. L’ambassadeur allemand à Constantinople a plus de pouvoir que n’importe quel ministre turc et ne fait rien pour arrêter les massacres alors qu’il est sollicité. Les Allemands soutiennent par des communiqués officiels le droit du gouvernement turc à « réprimer les révoltes des Arméniens » ; en réponse à une question posée par un député au Reichstag, ils accusent les Alliés (France, Angleterre, Russie) d’avoir fomenté troubles et révoltes en vue d’un soulèvement général des Arméniens, au moment où les Alliés pénétreraient dans les Dardanelles.

Dés le début de son ouvrage, l’auteur fait état de la doctrine du pangermanisme au service des visées expansionnistes de l’Empire allemand : « contre le peuple prédestiné, la volonté des autres peuples n’a pas de droit ». Cette doctrine selon lui sous-tend et soutient la politique d’extermination des peuples.

Mais pourquoi l’impérialisme allemand a-t-il un intérêt politique à la disparition des Arméniens ? Du fait que l’Allemagne, toujours selon l’auteur, poursuit depuis longtemps le projet de faire de la Turquie « un champ d’expansion et de colonisation », projet précisé et développé à mesure que le chemin de fer de Bagdad avançait à travers l’Anatolie et la Syrie septentrionale. Les responsables allemands réalisent leur projet avec plus d’esprit de suite que leurs adversaires, les Anglais, qui ont eux aussi de sérieuses velléités d’implantation dans cette région du monde. Faute de pouvoir réaliser leurs objectifs directement, les responsables allemands se servent des Turcs, en encourageant leurs empiétements vers la Perse, le Caucase, l’Egypte, l’Arabie. Ils inspirent la politique du gouvernement turc et l’entraînent dans le conflit mondial. Une fois la guerre engagée, et l’échec de certaines combinaisons contre la France, l’Angleterre et la Russie, il devient nécessaire d’ouvrir la route de Hambourg au Golfe persique à travers les Balkans. De là, naît la nécessité de la « disparition des Arméniens en tant que constituant un groupement national et politique assez fort pour aspirer au moins à une autonomie administrative ». Les Arméniens sont jugés susceptibles de changer la donne localement, devenant un obstacle sérieux à cette politique d’expansion.

Si l’on regarde de plus près l’attitude de l’impérialisme allemand, on s’aperçoit qu’au début, dans le même temps que le gouvernement « Jeune Turc » se trouve « flatté » et soutenu dans sa politique de centralisation et de turcisation, les Arméniens sont ménagés, l’Allemagne cherche à gagner leur sympathie en leur faisant croire qu’elle leur apportera son soutien en cas de menace. Mais, au bout du compte, les Arméniens représentent un double danger sur le chemin de l’expansion économique et politique de l’Allemagne. Au sud, ils peuvent gêner le commerce vers Bagdad, car du haut des montagnes, ils dominent les plaines où circule le chemin de fer. Au nord, ils peuvent s’allier avec la Russie et la tentation est d’autant plus grande qu’après avoir pratiqué une politique de « russification », cette dernière a décidé de revenir, dès 1912, à l’accord de San Stefano.

L’histoire a montré par la suite, et de manière plus retentissante lors de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’où pouvait conduire la logique stratégique de l’impérialisme allemand. Ce qui ne conduit pas à « blanchir » les autres impérialistes, mais à s’intéresser aux formes de réalisation propres de cette logique, qui sont liés aux caractères spécifiques de la formation historique de la puissance allemande.

NOTES
(1) Henry Laurens, Les crises d’Orient – 1768-1914, Fayard, 2017.
(2) Toutefois lorsque lors d’une offensive en janvier-avril 1916, les troupes russes pénètrent sur le territoire, ils sont accueillis en libérateurs, et quand ils se replient, une partie de la population les suit.

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