Sociologie des classes populaires contemporaines (2015)

Yasmine Siblot, Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Nicolas Renahy, Sociologie des classes populaires contemporaines, Paris, Armand Colin, coll. « U Sociologie », 2015.

Face à l’abondance des analyses centrées sur les identités, les religions, les origines, le genre, certains chercheurs prennent le parti de revenir à des concepts plus traditionnels d’analyse sociale, faisant retour à la notion de « classe », ainsi qu’en atteste l’ouvrage paru en 2015, proposé par un collectif d’universitaires en sociologie.
Ces universitaires s’efforcent dans un premier temps de rendre compte de la substitution de la notion de « classes populaires » à celle de « classe ouvrière » dans le champ de la sociologie depuis les années de 1960. Ils posent qu’il ne s’agit pas simplement d’une question de vocabulaire mais d’un glissement idéologique. S’ils discutent de la notion de classe populaire, ils finissent par la valider en faisant état du rapprochement entre ouvriers et employés (statuts professionnels, revenus économiques, niveaux d’études, mode de vie…), données statistiques à l’appui. Si des disparités sont mises en évidence, il n’en reste pas moins qu’ouvriers et employés partagent, d’après les auteurs, la même condition de « dominé » dans la société. C’est cette notion de « dominé », très présente dans l’ouvrage, qu’il convint aussi de questionner.

De la sociologie de la classe ouvrière à la sociologie des classes populaires
Le terme de « classes populaires » s’expose dans la sociologie française dans les années 1970 mais la notion de « classe ouvrière », alors très ancrée dans les analyses sociales, reste prépondérante jusqu’à la fin des années 1980. C’est à partir des années 1990 puis 2000 que cette notion de « classes populaires » est reprise, développée et approfondie par de nombreux sociologues. Selon les auteurs,

« […] en passant de la “classe ouvrière” aux “classes populaires”, on n’opère pas une simple substitution. Les deux catégories portent en effet sur des groupes en partie différents et, loin d’être seulement une catégorie descriptive, la notion de “classes populaires” a une portée analytique qui la distingue de celle de “classe ouvrière” ».

L’usage de la notion de « classes populaires », marque ainsi un glissement idéologique, en tant que conséquence de deux facteurs : les transformations sociales et l’histoire intellectuelle liée à ces transformations.
Ce qui est entendu par « transformations sociales » concerne les transformations du monde du travail, la diminution du nombre d’ouvriers, l’émergence d’un groupe d’ouvriers très qualifiés, la tertiairisation des emplois. Ces évolutions auraient rendu les ouvriers moins visibles au sein du salariat d’exécution expliquant en partie l’effacement de la notion de « classe ouvrière ». Parallèlement à ces transformations du monde économique, de nouvelles recherches se sont développées en sociologie inscrivant les mondes ouvriers au sein de mondes populaires plus vastes. La place occupée au sein des rapports sociaux de production n’est plus un objet principal d’étude, ce sont les modes de vie qui deviennent centraux (les rapports de genre, les pratiques vestimentaires, l’ameublement, l’alimentation, les rapports à la culture dite légitime, à l’école, aux loisirs, au corps, à la politique…). Les ouvriers sont ainsi rapprochés des employés, des petits artisans et commerçants, voire des agriculteurs, selon les domaines. Les précurseurs de ces recherches, notamment Richard Hoggart et Pierre Bourdieu prétendent ainsi rompre avec l’ouvriérisme et se démarquer des analyses marxistes. De nombreux autres sociologues s’inscriront par la suite dans la même logique : Jean-Claude Passeron, Claude Grignon, Claude Dubar, Jean-Pierre Terrail, Michel Verret, Olivier Schwartz. Ainsi, « les analyses en termes de classes sociales se transforment donc au cours des années 1980 et 1990 : elles ne disparaissent pas mais leur contenu théorique s’efface et laisse place à des usages plus souples parfois “fourre-tout”. ».
Dans le prolongement de ces analyses, les représentations politiques du rôle des ouvriers changent aussi. Les auteurs font référence à Pierre Belleville (Une nouvelle classe ouvrière, 1962), Serge Mallet (La nouvelle classe ouvrière, 1963), Alain Touraine :

« Tous deux mettent en avant l’émergence d’un groupe d’ouvriers très qualifiés et de techniciens de l’industrie « de pointe » incarnant une « modernité » ouvrière et étant désormais plus à même de porter une conscience de classe et un projet politique que les ouvriers de la grande industrie traditionnelle ».
« Selon A. Touraine, le “mouvement ouvrier” n’est plus à même de peser sur le “système d’action historique”, tandis qu’émergent de “nouveaux mouvement sociaux” (écologistes, féministes), portés par d’autres groupes (salariés de l’éducation ou de l’information) dont le rôle devient essentiel. »

Au-delà de l’effacement de la notion de « classe ouvrière », on en vient à nier son rôle politique dans la société et à la reléguer à une place secondaire. Les auteurs rendent compte de ce glissement dans la discipline sociologique, sans se prononcer sur sa signification historique.Ils ne désapprouvent pas l’utilisation du terme « classes populaires » tout en soulignant son imprécision.

 

La caractérisation des classes populaires
Bien que la notion de « classes populaires » se soit imposée dans le champ de la sociologie, les auteurs de l’ouvrage déplorent que cette notion n’évoque qu’une vague homogénéité, ne désignant qu’un simple agrégat amalgamant les catégories d’ouvriers et d’employés. Ils se proposent de procéder à un examen attentif de tout un ensemble de travaux récents, que ceux-ci portent sur les inégalités sociales qui affectent les “groupes dominés”, leurs ressources, leurs modes de vie, leur morale, les rapports qu’ils entretiennent avec les institutions et la politique, ou encore les rapports de genre, de génération et d’appartenance nationale ou “ethno-raciale” en leur sein.
Sur la base de données statistiques, ils établissent que, du fait de leurs faibles ressources économiques (en termes de revenus ou à fortiori de patrimoine), ouvriers et employés ont des modes de consommation et de logement similaires. Autre similitude, les destins sociaux des enfants d’ouvriers et employés se sont rapprochés, il faut dire que les alliances entre hommes ouvriers et femmes employées sont de plus en plus fréquentes. La composante immigrée est désormais aussi importante dans la catégorie des employés que dans celle des ouvriers. Les conditions de travail sont très proches : bas salaires, incertitude de l’emploi (chômage, CDD, sous-emploi, sélectivité accrue du recrutement), dureté (cumul des pénibilités physiques et mentales) et contrôle du travail, faible perspective d’ascension professionnelle. L’attachement au travail pour les uns ou les autres est très fort, « le travail, une valeur centrale dans les classes populaires ». « Ce sont précisément les catégories sociales dont les conditions de travail sont les plus pénibles, les rémunérations les plus faibles et les risques de chômage les plus forts qui font du travail l’une des conditions essentielles du bonheur. ». Concernant le rapport à la politique, pour les ouvriers comme pour les employés, les auteurs notent une démobilisation et une prise de distance accrue par rapport aux partis politiques qui s’étaient donné pour objectif, jusqu’aux années 1970, de représenter la « classe ouvrière ».
S’il existe des disparités entre ouvriers et employés (caractère “genré” des groupes, différences culturelles, lieux d’habitation rural ou urbain, rapports à la santé, au corps, aux loisirs…), elles ne suffisent pas à les différencier socialement :
« Si cette condition salariale commune est loin d’alimenter un sentiment d’appartenance à une même classe sociale, tant les inégalités selon la qualification, le statut d’emploi, l’origine, introduisent précisément des clivages et tensions dans les relations de travail, elle empêche cependant de conclure à un éclatement du salariat subalterne. […] L’examen des proximités et différences entre ouvriers et employées dans la sphère du travail salarié permet de conclure à l’existence d’une condition laborieuse commune ».
Ces données tendent à valider empiriquement l’utilisation de la notion « classes populaires », le rapprochement entre ouvriers et employés se justifiant de par la similitude de leurs conditions de travail, et de vie. On note aussi que l’analyse en termes de “rapports de domination” tend à refouler la question des rapports sociaux d’exploitation et de place occupée au sein des rapports sociaux de production et d’échange. On parle des ouvriers ou des employés comme occupant une position « dominée » dans la société, sans expliciter le contenu de la notion de domination et son arrière-fond idéologique.

 

Le “paradigme” de la domination
Les termes de « dominé » et « domination » ou « rapports sociaux de domination » sont omniprésents dans l’ouvrage. Les auteurs ne reconduisent pas pour l’analyse de ces termes la même démarche que pour l’expression « classes populaires. Si pourtant on fait retour à ce qui a été exposé dans la première partie (substitution de « classe ouvrière » par « classes populaires »), ne peut-on supposer que la généralisation de ce terme de « domination » relève d’un processus similaire de glissement idéologique. Ce qui conduit à s’interroger sur le contenu des notions qui se sont trouvé progressivement effacées ? A savoir : rapports d’exploitation, rapports entre exploiteurs et exploités, entre classes qui bénéficient de l’exploitation, et classes qui les alimentent, et plus généralement rapports sociaux capitalistes, qui sont bien des rapports entre classes, non la seule prise en considération des caractéristiques empiriques de chaque classe, dans son isolement à l’égard de l’ensemble des rapports sociaux.
Dans le premier chapitre, les auteurs affirment que « s’interroger sur les classes populaires, c’est en somme s’interroger sur la façon d’analyser sociologiquement les rapports de domination entre les groupes sociaux aujourd’hui. ». Il n’est rien dit du contenu de ces « rapports sociaux de domination », si ce n’est qu’ils se déclineraient dans les domaines économique, culturel, statutaire et politique entre de grands groupes sociaux. Les classes populaires sont systématiquement rattachées à la position du « dominé », ce qui paraît suffire à définir leur positionnement social.

« Les recherches sur les ouvriers et les employés ont donc eu de plus en plus souvent recours, à partir des années 1980 et 1990, à la notion de “classes populaires” pour penser la condition dominée et les rapprochements entre eux ».
« En les regroupant sous l’expression de “salarié-e-s subalternes”, nous ne sous-entendons pas que les activités exercées sont moins difficiles ou utiles : nous rappelons simplement leur position dominée dans la hiérarchie officielle du travail et des emplois ».

Il est finalement difficile de déterminer à la lecture de l’ouvrage ce qui, en dehors de leur position de “dominées” différencierait les classes populaires des autres classes. Notons que s’agissant des « dominants », de très rares allusions sont proposées.
Pourvue d’un appareillage “scientifique” et incontestable (données statistiques à l’appui), les analyses que proposent les auteurs contribuent finalement à alimenter le courant de “déconstruction” des repères théoriques, courant qui depuis une cinquantaine d’années tend à occuper la place “dominante”, en sociologie et ailleurs. Le “glissement idéologique” à propos de concept de classe sociale n’en étant qu’une illustration parmi de nombreuses autres.

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