Penser la transformation : matière et forme chez Aristote

Penser la transformation : Matière et forme chez Aristote
D’après Pierre Aubenque, « Matière et matérialisme », Philosophique, n°1, 1986*.

La notion de matière (dans son sens à la fois technique et philosophique) apparaît pour la première fois chez Aristote. C’est le mot grec hulè, qui signifiait à l’origine le bois en tant que matériau de construction.
Auparavant, la notion de matière au sens philosophique n’était pas posée. Il y avait des matérialistes et des anti-matérialistes. Les matérialistes atomistes utilisaient la notion d’éléments. Les idéalistes tels que Platon, le concept d’espace, comme réceptacle ou matrice des formes. Cela ne permettait pas de comprendre comment les choses se transforment.
A l’aide du concept de matière, Aristote va pouvoir donner les outils pour analyser le mouvement, le changement.
Quel que soit le nom qu’on lui donne, il y a une réalité qu’on a pris l’habitude d’appeler matière. Mais on n’a pas toujours une idée très claire de ce que signifie matière. Pour Aristote, ce n’était pas une réalité saisie par l’expérience, quelque chose de sensible qu’on peut par exemple toucher, cela c’est le matériau [ce qu’on appelle au Moyen Age materiatum, ce qui est matériel].
Pour Aristote, le terme de matière est une construction de l’esprit (un concept) qui sert à penser l’expérience de façon cohérente. Mais dans la réalité on ne peut isoler la matière de sa forme, la matière est toujours formée.

Aristote s’interroge d’abord sur le concept de matière à propos de la nature, dans sa Physique.
Il constate qu’on appelle naturel tout ce qui est en mouvement ou susceptible de l’être. S’interroger sur la nature, comprendre son mouvement, consiste à s’interroger sur les principes de ce mouvement (notamment au sens de transformation).
Il pense qu’il n’y a pas un seul principe pour rendre compte du mouvement (par exemple la matière toute seule, la forme toute seule). Il pense qu’il faut au moins deux principes qui ne peuvent agir qu’en influence réciproque.
Les deux principes sont dans un rapport de contrariété (contradiction). Qu’est-ce que cela veut dire?
Par exemple dans le mouvement (transformation) qui fait du bois une table, il y a :
* le point de départ, d’où cela vient (le morceau de bois)
* le point d’arrivée, où cela arrive (la table)
Entre le point de départ et le point d’arrivée, s’est produit le devenir. Le devenir du bois est aussi l’advenir de la table.
Ce devenir n’est pas “n’importe quoi”, il est déterminé, c’est-à-dire qu’on ne peut pas partir de n’importe quel point de départ pour arriver à un point d’arrivée donné. N’importe qui ne peut pas devenir n’importe quoi. Une graine de navet ne peut pas devenir chien. (Cela a une certaine importance aussi pour les questions politiques. On ne peut pas faire une révolution prolétarienne avec des buts aristocratiques ou bourgeois.)
Pour Aristote, le point d’arrivée d’un mouvement est une négation déterminée du point de départ. La table est une négation déterminée du morceau de bois initial. Ou bien, si un illettré devient lettré, il y a négation de son point de départ : illettré.
C’est une négation déterminée, ce qui veut dire pas n’importe laquelle. Il faut que les choses soient du même genre pour qu’il y ait ce devenir : que les choses appartiennent au genre des êtres capables de devenir lettrés (ou de matériaux capables de devenir une table).
Le rouge ne peut pas naître du sec, le pesant de l’incolore, etc. Il faut qu’il y ait des rapports d’analogie entre les contraires. Il y a des couples de contraires déterminés : chaud-froid, lumière-nuit, entre lesquels il peut y avoir passage, un devenir de l’un à l’autre.
Ainsi, tout ce qui n’est pas lettré n’est pas forcément illettré : la pierre ne peut pas devenir lettrée, elle n’appartient pas au genre qui peut devenir lettré, elle n’est donc pas non plus le contraire de lettré.
Cela peut paraître une chinoiserie d’intellectuels. Mais en fait ces éléments théoriques sont importants aussi en matière politique, si on veut éviter des visions fantasmagoriques du devenir.

Aristote va comprendre aussi qu’il ne suffit pas de deux principes pour penser le changement.
Si les contraires sont livrés à eux-mêmes, ils s’entredétruisent : le sec et l’humide, le chaud et le froid.
Les contraires ne sont que des qualités des choses. Ils supposent qu’il y a la chose elle-même, un substrat, un sujet, qui les porte et qui peut changer, devenir. Il faut donc un troisième terme pour comprendre le devenir. C’est ce qu’on peut appeler le substrat ou le sujet des contraires, ce qui subsiste quand les qualités changent
Par exemple le sol peut être sujet de changements, passer de l’humide au sec, et subsister sous la succession de ces qualités.
A ce sujet des changements, Aristote va donner le nom de matière. C’est une condition logique pour pouvoir penser le mouvement, le devenir de ce qui change.
Cela lui permet de répondre à la question : comment une chose peut être à la fois illettrée et lettrée, sans cesser d’être elle-même. (Ou comment le mouvement social spontané, inorganisé, divisé, peut devenir organisé uni, sans cesser d’être le mouvement d’un ensemble déterminé de classes, d’une époque, d’une période données).
D’autres philosophes qui n’avaient pas pensé cette notion de substrat, de sujet, des changements, pensaient que tout devenir représentait la mort. En l’absence de la pensée d’un substrat, quand le sec devient humide c’est la mort du sec. S’il n’y a pas de substrat, le lettré signifie la mort de l’illettré, etc.
Ce qu’apporte Aristote, c’est la possibilité de penser, en les dissociant dans la pensée :
* la permanence du sujet ou permanence substantielle
* les variations de qualité
Donc, de penser la variation, précisément en la repérant par rapport à ce qui est permanent.

Il y a aussi la question de la forme. On ne va pas reprendre la démonstration d’Aristote. On peut retenir simplement :
— le sujet qui va porter le changement. Aristote le nomme hulè, matière
— ce qu’il devient est nommé la forme

[L’illettré devient lettré.
Dans le langage ordinaire, quand on dit A devient B (le morceau de bois devient table, l’illettré devient lettré), on a l’impression qu’on lie les deux termes (illettré et lettré) par la liaison devenir.
On ne voit que les deux termes : A, l’illettré (qu’on peut appeler le devenant), et B, le lettré (l’advenant, ce qui est advenu à A).
Mais dans le premier terme : A, l’illettré, il y a deux choses :
— ce qu’il va devenir : il va être privé de sa qualité initiale, il va cesser d’être un illettré
— et aussi le sujet de cette privation, le sujet qui va devenir lettré;
A contient deux aspects : L’opposé de B (illettré opposé à lettré) et le sujet du changement.
On a alors trois termes pour penser le changement : la matière (le substrat ou sujet), l’opposé, la forme]

Pourquoi le mot hulè (bois de construction) ? Probablement parce que le type de changement, de devenir, de l’activité technique permet facilement de distinguer matière et forme.
On peut facilement distinguer la forme (par exemple la forme lit du matériau bois) et le matériau bois. On peut aussi penser en extériorité la forme qu’on va donner au bois : un lit (l’idée d’un lit). (C’est souvent plus difficile quand on veut par exemple isoler une « matière sociale » donnée de sa forme politique.)
Le mot hulè (matière), va servir ensuite à désigner en général la disponibilité de la matière par rapport aux formes (et donc à la transformation).
Il faut considérer aussi que toutes les formes ne sont pas des constructions extérieures qu’on applique à la matière. Il y a des formes naturelles, qui ont un principe interne de développement, qui se transforment « par elles-mêmes » : la graine qui devient plante, l’œuf qui devient oiseau. Il faut tout de même aussi des conditions pour qu’il y ait ce développement. (On pourrait parler aussi les formes presque spontanées de la lutte de classes, non organisées, non réfléchies).

Pour résumer, on appelle matière le substrat ou sujet premier de chaque chose, ce qui lui assure la permanence dans le changement, dans le devenir. Cette matière, ce sujet, n’est pas un être autosuffisant, se développant sans apport extérieur, comme ont pu le penser les premiers matérialistes (“immanentistes”).
La matière, telle que la pense Aristote, est le support de quelque chose (formes, qualités), un sujet pour le devenir.
Et la forme est ce qui définit, détermine la matière, donne une forme (déterminée) à son devenir.

Si dans la pensée, on peut isoler matière et forme, dans la réalité, il n’y a jamais connaissance d’une matière pure qui n’aurait aucune forme. La matière est toujours en partie déjà formée, soit spontanément soit par construction. On ne connaît dans la réalité concrète que des choses ayant des formes déterminées. Les choses concrètes ont toujours déjà une forme.
On ne connaît la matière que dans des formes. La matière sans forme, amorphe, est inconnaissable. C’est précisément la manifestation dans une forme de la matière qui montre la réalité de cette matière.
Pour penser la transformation des choses, il est cependant nécessaire de pouvoir dans la pensée, saisir le rapport général qui existe entre matière et forme.
Ce rapport est dans la réalité chaque fois concrètement déterminé.

[Aristote tend à résoudre des problèmes que d’autres philosophes n’avaient pu poser et résoudre. Ceux qui pensaient les éléments sans formes déterminées. Ceux qui ne voyaient pas de sujet, substrat, par rapport aux qualités des choses.
Matière et forme sont nécessaires pour penser la réalité en changement (transformation).
— Si on pense seulement la “matière”, seulement ce qui est permanent, auto-subsistant, le sujet devient auto-subsistant, ce n’est plus un substrat, mais une substance. On oublie le rapport matière forme.
— Si on pense seulement ce qui est absolu dans la matière (sans aucune forme), son indétermination originelle, dans ce cas la matière sans forme est réduite à un rien, un non-être, c’est un nihilisme de la matière (sous apparence de matérialisme).
— On peut aussi comme Platon, poser le réel seulement dans l’idée, la matière n’étant que ce qui participe à l’idée, elle n’est rien sans l’idée.
Pour Aristote la matière, pensée isolément est amorphe, mais elle n’est pas en tant que telle l’amorphe (la notion générique d’amorphe). L’amorphe en soi, c’est la privation absolue, le non-être. La matière n’est pas en soi amorphe, elle appelle au contraire la forme.
Si la matière était la privation, on ne pourrait plus comprendre le mouvement, le devenir : rien ne peut pas devenir quelque chose.
Inversement un être qui serait auto-suffisant, sans que rien ne lui manque, sans appel pour une forme, ne pourrait se transformer.]

Le devenir ne peut ainsi être pensé que par la conjonction de deux choses : matière et forme.
L’analyse d’Aristote pose la matière comme un être en puissance, une tendance qui n’existe pas sans forme. Elle est ce qui subsiste dans le changement.
La forme n’est pas permanente. Elle survient et disparaît, elle a besoin d’un substrat, d’un sujet, pour se réaliser. Ce sujet doit survivre à la forme.

En matière d’analyse politique, ces questions sont importantes.
L’organisation politique, en tant que forme, peut se développer et disparaître. Les formes spontanées d’organisation du peuple peuvent devenir unité consciente, mais le peuple peut aussi en revenir à un stade d’inorganisation sans cesser pour autant d’exister en tant que substrat. L’organisation politique ne peut être reconstituée que si d’une part il existe un sujet qui puisse la porter, qui appelle une forme organisée, que si d’autre part, est pensée et réalisée une forme d’organisation déterminée.
Ce sont des aspects que pose toute analyse concrète de la situation concrète : analyse du point de départ, le substrat, l’état d’une situation, les forces, les alliances, les oppositions, le but, la finalité au regard du point de départ, le devenir, le point d’arrivée, les formes qui permettent le passage de l’un à l’autre.
Si on n’est pas idéaliste, on comprend aussi que la matière n’est jamais déterminable en totalité par des formes extérieures. Il est difficile de faire une table avec du fromage blanc. L’artisan, l’artiste, ne font pas exactement ce qu’ils veulent, ils ne réalisent pas exactement ce qu’ils ont prévu, surtout s’ils n’ont pas tenu compte des caractères du matériau qu’ils façonnent, des outils qu’ils utilisent, de leur propre savoir, leur expérience, de la possibilité de la transformation qu’ils envisagent.
En matière politique, il est utile de distinguer entre formes spontanées de développement et formes construites.
Ainsi, dans le régime capitaliste, les formes spontanées résultant de son mouvement interne (immanent), sont les lois de la régulation marchande (notamment concurrence).
Les formes construites, l’organisation politique, peut être semi-spontanée quand elle se contente d’accompagner ce mouvement interne, même si c’est sous forme réactionnelle (« contre »). L’organisation consciente autorise à sortir partiellement ou contrecarrer ce mouvement spontané (appui sur l’unité des conditions d’exploitation).
Le mouvement spontané porte des déterminations contradictoires, et par conséquent ouvre la voie à des orientations politiques différentes. La forme spontanée pousse à la lutte de tous contre tous, à la logique de défense de domaines propres, au “privé”. Mais le régime capitaliste porte aussi potentiellement les conditions pour une socialisation des forces productives et une unification des classes exploitées. C’est en tenant compte de ces déterminations contradictoires (de la “matière sociale”) que l’organisation politique peut jouer un rôle spécifique (Déterminisme et liberté !!).
Quand on ne réfléchit pas trop en politique, on peut ainsi avoir l’idée que tout ce qui est en mouvement est bon pour la bonne cause. Si les paysans bougent c’est bien, si les intermittents bougent c’est bien, si les enseignants bloquent c’est bien, de même les sans-papiers, etc. On ne se demande pas si les différents secteurs qui bougent vont “dans le même sens” ou si les revendications sont contradictoires. On ne se pose pas la question de savoir si ces mouvements vont favoriser une unification politique contre un régime social donné, dans une conjoncture donnée. On ne se demande pas si parmi les classes dominantes de son pays, ou de pays rivaux, finalement on puisse aussi parfois spéculer aussi sur tout “ce qui bouge” pour achever un mouvement général de désorganisation.
La question de la “forme” politique conférée à un “substrat” social donné varie selon l’analyse que l’on fait et les buts poursuivis. Comment analyse-t-on le problème posé par une région, un pays donné ? Prenons le pays basque ou la Corse, le Kosovo. Différents types d’unité peuvent être mis en avant selon les objectifs que l’on s’assigne et les formes d’organisation déterminées qui en découlent.
1/ Si l’on propose une analyse en termes de classes (qui correspond aujourd’hui à la réalité historique des “substrats”), on travaille à réaliser une forme déterminée de lutte.
Dans la mesure où ce sont les contradictions de classes qui sont mises en avant, on peut poser l’unité de classes entre exploités (qu’ils soient “basques”, “corses” ou “kosovars”), on met en avant la lutte contre l’exploitation, contre le véritable adversaire : un régime social.
2/ Si l’on privilégie les “identités” (régionales, “culturelles”), on prétend donner à la lutte une autre forme.
On met en avant l’opposition entre une “identité”, nécessairement en lutte contre d’autres, on aboutit à opposer les peuples les uns aux autres, au profit de leurs maîtres et de la conservation du régime social. On suppose en effet qu’il existe une unité entre exploiteurs et exploités pour la réalisation de l’autonomie, la défense d’une « communauté » au-dessus des antagonismes sociaux.

On peut estimer de la sorte que la question du matérialisme et de l’idéalisme, de la matière et de la forme, n’est pas une question oiseuse pour philosophes. D’ailleurs eux-mêmes s’en préoccupent aujourd’hui fort peu.

* CDIP, Université de Besançon

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