Jean-Yves Le Drian, Qui est l’ennemi ?

Jean-Yves Le Drian, Qui est l’ennemi ?, Editions du Cerf, 2016. L’auteur, ministre de la Défense, sous les gouvernements Valls et Ayrault, tente de formuler « une pensée de l’action ».

Au sens des grands conflits armés du XXe siècle, indique l’auteur, nous ne sommes pas en guerre. Il parle cependant de « rupture durable » avec le temps de paix des années 1990. Parlant de cet état de fait et d’une situation revêtant un caractère exceptionnel et inédit, il cherche à saisir les enjeux du conflit actuel qui l’ont conduit à poser la question « qui est l’ennemi ? ».

L’ennemi dans l’histoire

L’histoire, indique Jean-Yves Le Drian, nous incite à considérer la notion d’ennemi dans sa complexité au plan stratégique. Il insiste sur la nécessité de ne pas confondre « ennemis », « adversaires » et « rivaux ». L’ordre international a constitué un progrès historique, du fait que les États, en reconnaissant mutuellement leur souveraineté, ont limité « cette hostilité indépassable » qui caractérise leurs rapports. De par le droit, les ennemis qui s’affrontent dans le cadre d’une « guerre régulière » limitent l’exercice de leur violence réciproque, et l’art militaire s’enrichit, dans la mesure où ne recherche plus la destruction systématique de l’ennemi, seulement à le contraindre.
Avec l’émergence du citoyen-soldat, la Révolution française a modifié la façon de concevoir  et conduire la guerre, elle a inauguré un modèle de mobilisation de masse qui transforme en profondeur le statut de l’ennemi. Ce sont les nations qui s’affrontent et non plus seulement les États et leurs armées professionnelles.
Avec la guerre de 1870, s’est imposée la notion « d’ennemi héréditaire », en France, elle désignait le l’Allemagne et son bellicisme. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce type d’ennemi n’est plus à l’avant-scène, par principe la guerre devient illégale, sauf en deux circonstances : la « légitime défense » contre une agression ou une décision souveraine de la “communauté internationale”.
Dans les années 1970-1980 (pour les pays du bloc “capitaliste”) l’ennemi présumé est l’URSS, bien que cet Etat ne soit pas toujours nommément désigné en tant ennemi. La désignation de l’ennemi reste « froide », comme la guerre que l’on nomme telle.
A l’issue de cette « guerre froide », la politique de défense de la France repose sur la doctrine de la dissuasion nucléaire, doctrine qui permet d’entretenir une relative incertitude sur les intentions que l’on poursuit à l’égard de tous les adversaires actuels ou potentiels, comme à l’égard de “l’ennemi”, déclaré ou non. Dans « notre stratégie de dissuasion », indique Le Drian, l’ennemi n’est plus explicitement désigné, mais cet ennemi potentiel est forcément considéré en tant qu’ennemi étatique.
Avec la décolonisation, un type d’ennemi (ré)apparaît : « le partisan », figure du résistant face à  une oppression (type d’ennemi théorisé par Carl Schmitt). Le partisan peut jouer un rôle de déstabilisation profonde dans le cours des guerres liées au processus de décolonisation. Ce type de guerre se développe par des moyens dits “asymétriques”. Un nouveau palier est franchi : celui de la « civilianisation » des conflits armés. Il en résulte une perte de repères, les ennemis ne sont plus nécessairement des Etats constitués, les zones grises se multiplient et la frontière entre paix et guerre devient poreuse.
Selon Le Drian, les « opérations de maintien de la paix » ont encore brouillé la notion d’ennemi. Au cours des années 1980-1990, les militaires n’ont en théorie pas d’ennemi, tout en intervenant sur des territoires extérieurs (l’exemple des casques bleus en tant que « force d’interposition » illustre ce processus). Toutefois, tient à préciser le ministre, la généralisation et l’anonymisation que développe l’administration américaine dans ces interventions sont deux travers dont la France s’est toujours gardée. L’affirmation de la caducité de la notion et de la réalité de l’ennemi, de même que la « fin de l’Histoire », sont pour Le Drian, pure illusion, les tensions stratégiques et les risques sécuritaires depuis les années 2000 en attestent. En conséquence, pour fonder une stratégie militaire défensive et dissuasive il faut toujours s’efforcer de définir “l’ennemi” de la façon la plus juste. Dans la politique française de défense, la résurgence d’un ennemi de type étatique se trouve intégrée.

Difficulté dans la caractérisation de l’ennemi. Recours à des analogies politiques et historiques mal fondées

Pour le ministre de la défense il convient d’apprécier aujourd’hui “Daech” comme « ennemi conjoncturel », alors que nous sommes pour lui des « ennemis structurels », des ennemis “objectifs”, « judéo-croisés ». En fonction de cette désignation d’un “ennemi”, fut-il “conjoncturel”, Le Drian s’efforce d’en spécifier les caractères :
— Daech est un proto-État qui a soumis un territoire, dispose de capacités financières et militaires. L’articulation entre population, territoire et gouvernement qui caractérise un Etat n’est pas clairement établie et “Daech” n’est pas reconnu comme Etat par la communauté internationale.
— Daech dispose d’une armée constituée pour partie de combattants étrangers. Il existe une distinction entre le terroriste et le combattant : « Le terroriste sur le territoire national est un criminel et non le combattant de “Daech” en Syrie et en Irak ».
— L’idéologie de “Daech” est celle du djihadisme takfiriste et du Califat, dont l’objectif est la construction d’une société nouvelle et d’un homme nouveau. La diffusion de cette idéologie radicale, existait avant “Daech” et lui survivra probablement, elle s’effectue via l’Internet et les réseaux sociaux, sous forme d’une propagande de masse. Il est plus difficile de détruire une idée, même folle, que de neutraliser les combattants de l’ennemi.
[L’auteur semble mettre sur le même plan l’objectif “djihadisme” et les aspirations du communisme bolchevique et du nazisme. Cet amalgame se présente de façon itérative.]
L’ennemi est caractérisé comme hybride et dangereux. Certains traits le rapprochent du “totalitarisme” : chef charismatique, idéologie génocidaire, monopole de moyens violents et persuasifs sur son territoire, soumission et absorption des activités économique sous son giron, et enfin terreur policière et militarisée. Cependant indique Le Drian, “Daech” n’a pas les moyens de soumettre totalement les populations et les territoires qui sont sous son contrôle. Il n’a pas non plus de capacités industrielles et techniques des grands “totalitarismes” du XXe siècle.
[Sans doute le ministre devrait-il préciser, s’agissant du communisme et de l’URSS, mis sur le même plan que le nazisme, que l’Etat soviétique était un véritable Etat, avec des institutions politiques, et disposait d’une reconnaissance internationale.]

Vaincre un “ennemi” incertain

Si, pour Le Drian, l’intervention en Irak en 2003 était une erreur, il faut aujourd’hui intervenir car le chaos est déjà là. Trois défis : la pluralité de la menace, son caractère criminel et l’impératif de la maîtrise stratégique du temps. En fonction de ce contexte et de la caractérisation incertaine de l’ennemi qu’il propose, une stratégie de combat est esquissée. Elle se présente comme stratégie au niveau mondial, associant soixante-trois Etats et groupements supra-étatiques tels l’Union Européenne ou la Ligue arabe.
[On ne sait si les divers participants de cette stratégie ont une vision commune de “l’ennemi”. La question de la cohérence de cette coalition de forces ne semble pas préoccuper outre mesure l’auteur, il ne porte pas attention à la “nature” et aux visées respectives de chacun de ces “alliés”. On peut juste poser qu’ils ne sont pas considérés comme “ennemis”.]

L’action (pour vaincre “l’ennemi”] se conduit à divers niveaux :
— un niveau militaire : frapper les structures de “l’État islamique”, appuyer les “forces kurdes” irakiennes et les groupes d’opposition syriens prêts à lutter contre “Daech”.
— un niveau politique et diplomatique : chercher une voie  pour une transition politique en Syrie, et pour résoudre le problème libyen (terreau pur le développement de “Daech”), prendre à bras le corps la “question sunnite” au Moyen-Orient ou celle des peuples du Nord au Sahel.
— un niveau policier et judiciaire sur le territoire national.
— un niveau idéologique sur le terrain de l’information : mesures empêchant l’accès à certaines plateformes, révéler la fausseté du discours.
—un niveau politique et économique : répartition des fruits de la croissance afin d’assécher le recrutement djihadiste.
Le Drian prône aussi la participation des “sociétés autochtones” pour circonscrire les problèmes du Levant. L’objectif serait d’arriver à pouvoir faire face à des adversaires autour d’une table.

Penser la stratégie au-delà de “l’ennemi” conjoncturel

De profondes modifications, indique Le Drian, sont intervenues depuis la période de la guerre froide, plus spécialement au plan technico-militaire. Depuis 1991, on assiste à la domination sans partage de l’Occident sous hégémonie américaine et à des avancées technologiques du bloc de l’Ouest, ce rythme de progression n’avait pu être suivi par l’URSS. Ces progrès technologiques ont précipité le retour des opérations de combat de type « asymétrique » et la recréation d’un « brouillard de la guerre » par d’autres moyens que les moyens classiques. Cette asymétrie révèle une certaine fragilité stratégique. L’utilisation d’armes chimiques, des IED (engins explosifs improvisés), de cyberattaques, en sont les vecteurs, ainsi que des moyens relativement sophistiqués (missiles, réseaux informatiques, drones par exemple), facilement accessibles. On peut parler d’une « nouvelle ère de piraterie stratégique » propice à l’émergence d’une multiplicité foisonnante d’ennemis.
Le Drian signale l’ouvrage de deux officiers chinois, La guerre hors limite qui théorise ce nouveau régime de la guerre. Il y voit une apologie d’un mode de lutte de forme terroriste, où se trouvent combinés une multitude de modes opératoires : usage de moyens classiques, d’actions biochimiques, d’attaques médiatiques, commerciales ou culturelles, qualifiées d’actions de guerre non militaires. Il évoque un « ennemi invisible », « intraçable » et une guerre hybride. Cette « dérégulation de la guerre », et la combinatoire de capacités et de situations conflictuelles, sont les données structurantes d’un « nouvel âge de la guerre ». L’auteur s’interroge sur la place occupée par les populations dans ce « nouvel âge » (1). Il insiste sur le fait que les guerres actuelles et futures sont et seront des guerres du découragement, visant à démoraliser la population (d’où la nécessité de la rassurer et lui porter secours, comme avec l’opération Sentinelle). Il s’agit de comprendre que les forces matérielles ne font pas tout, que les « forces morales de la nation ont un rôle à jouer ». Selon lui, « la résilience de la Nation s’organise ».
Pour conclure, du fait que la France fait face à un environnement stratégique dégradé, il faut reconnaître la réalité du fait guerrier sous des formes nouvelles dans un monde en crise. Les concepts anciens doivent être revus. La Défense doit composer avec l’imprévisible.Le droit international issu du XXe siècle et qui définit le fait guerrier pour ce qu’il est : un lieu et un moment extrêmes, n’en doit pas moins rester soumis à des normes universelles. Y renoncer pour Le Drian, serait se perdre.

Références
(1) La fin de la guerre froide et la disparition d’un risque d’invasion, avait, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, achevé de faire tomber en désuétude le concept de défense opérationnelle du territoire. La professionnalisation de l’armée en était une conséquence avec une armée désormais dédiée à la projection de puissance.

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