4. L’opposition du communautaire à la société politique. Proudhon, Konstantin Frantz, Thomas Mann

La présentation des trois auteurs ci-dessus mentionnés étant très condensée, il peut en résulter des difficultés de compréhension. Pour un développement complet, se reporter à l’ouvrage de Bernard Peloille, De la nation (*).
On examinera de façon succincte les conceptions de ces trois auteurs, en relation avec la thématique générale Communauté ou Société ?
Ces trois auteurs permettent de voir : les caractères politiques de l’opposition du communautaire au social et au politique ; les enjeux pratiques éminents qui touchent aux classes, au progrès social, aux rapports entre puissances capitalistes. Deux grandes conceptions sont considérées : Proudhon raisonne dans le seul ordre de la lutte de classes. Konstantin Frantz et Thomas Mann situent leurs réflexions dans l’ordre des rapports entre puissances, la question des classes y est subordonnée. Entre Konstantin Frantz et Thomas Mann il n’y a qu’une différence de degré dans le pathos, non une différence de principe.

Proudhon
Proudhon procède à un éloge des groupes primaires naturels : la famille (vue comme naturelle), les nationalités (naissance), les groupes géographiques (climatiques). Selon lui le groupement social d’ensemble doit absolument être divisé en « groupes médiocres », groupes de liens familiaux, de métiers, de proximité spatiale, etc. « Division » est le maître mot, « ne rien laisser dans l’indivision », dit-il.
Il s’agit d’une apologie de “l’immédiateté”, de l’adhérence des hommes à leurs conditions immédiates d’existence, mais aussi du rejet de la “République indivisible”
C’est aussi un organicisme : le groupement d’ensemble doit s’organiser selon « la loi de séparation des organes ». Au lieu d’impliquer une coopération des organes formant corps, l’organicisme en question implique leur séparation. Ces idées portent une mise en avant du particulier, du privé, le projet d’une décomposition du public et du social, une contradiction avec la “société” et la “politique”, chaque groupe « médiocre », restreint a une “souveraineté” immédiate sur ses affaires particulières.
Proudhon ne s’interdit pas toute généralisation. Il maintient “l’État”, un État sur une formation humaine disloquée et figée. Ainsi l’État est figure  de soumission de la société effective à un “vouloir” étranger à elle-même.
Par conséquent l’État est pure force bureaucratique. S’il représente quelque chose de général, ce quelque chose est inaccessible aux sujets des « groupes médiocres ».

Quel est l’objet effectif des thèses de Proudhon ? À quoi s’oppose-t-il ?
En France, après la Révolution et la révolution de 1848, le communisme est plus qu’un spectre, il est à l’ordre du jour.
Proudhon constate que la “révolution” s’appuie sur les formes « unitaires et centralisées » de la société et de la politique, que ces formes sont grosses de la Révolution, et de “révolutions” en général. C’est à cela que Proudhon oppose la décomposition de la société en “communautés”. L’organisation communautaire s’oppose à « la folie et l’immoralité de la politique unitaire », à celles-ci s’opposent la division en « groupes médiocres » et leur « fédération ».

Le système fédéral coupe court à l’effervescence des masses, à toutes les ambitions et excitations de la démagogie [socialisme].

C’est la fin du règne de la place publique. Que Paris fasse dans l’enceinte de ses murs, des révolutions : à quoi bon si Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, si les départements ne suivent pas ? Plus de risque de renversement : l’agitation politique ne peut aboutir qu’à un renouvellement de personnel, jamais à un changement de système. L’insurrection [est] impuissante en tout. »
Il s’agit de garantir l’existence du régime social  en vigueur, ce pourquoi Proudhon peut se féliciter :

Plus à craindre de voir la plèbe s’émanciper.

Au passage aura été « abaissée l’autorité centrale », et évacué « le suffrage universel » qui est le « règne de l’indivision ». Pour ce faire plusieurs procédures sont possibles : supprimer purement et simplement de droit de vote, vider le “suffrage” de son contenu, supprimer son “objet” universel.
Ces idées font ressortir la figure fondamentale de la valeur rétrogressive du communautarisme opposé à la politique et à la société.  Proudhon présente ce type d’agencement des groupements humains comme un progrès, et comme une “émancipation” (considérant ce qu’il dit de « l’émancipation de la plèbe », cela mérite d’être noté). Ce serait une “émancipation” du poids et du jeu des contradictions sociales par la rétrogression, par un retour aux “origines”. Il s’agirait de surmonter les contradictions sociale en les laissant jouer librement, en ôtant aux hommes les formes sociales qui leurs permettent d’agir “sur” ces contradictions. Aussi bien le vocabulaire est éclairant : « conciliation, démocratie, aspirations démocratiques » vont avec « conservation bourgeoise ». La valeur réactive, réactionnaire, du projet proudhonien a le mérite d’être clairement posée et de s’inscrire sans ambiguïté dans un seul débat : révolution ou contre-révolution.

Konstantin Frantz
Konstantin Frantz emprunte beaucoup au grand marais du “romantisme allemand”. La réflexion de ce penseur obéit à ce qui lui apparaît nécessité : maintien ou reconstitution de la communauté humaine organique dans son acception “naturelle”, “originelle” ou “primitive”.
La « vocation », comparable au beruf luthérien, selon laquelle chaque groupe doit être organisé de façon corporative, est étendue à l’ensemble des groupes. Toutes les catégories sociales forment une chaîne unique, du bas de la hiérarchie au trône. L’association ou la fédération des corporations formerait alors la totalité “vivante” du “corps social”.
Les différents pays ou États doivent entrer dans le même système : Bund, fédération, chaîne unique. On constate que le fédéralisme doit se comprendre, se poser comme configuration infra et supra nationale.

Au point du vue fédéraliste donc, toutes choses sont considérées selon leur cohésion interne et leur coopération. Il se forme une chaîne qui relie la partie au tout et le plus petit au plus grand. Si cette chaîne conduit dans le sens ascendant, des pays et peuples aux continents et à l’ensemble du genre humain, de même elle conduit dans le sens descendant  jusqu’aux familles et aux couples, et jusqu’aux facteurs divers du processus de production. Enfin […] il existe aussi une chaîne entre la génération des vivants et les générations défuntes et à venir.

On aurait ici une unité, une totalité organique, non “factice” c’est-à-dire non construite par l’activité humaine. On est devant une négation des formes spécifiques, les éléments de cette chaîne, en tant que tels, sont identiques et leur identité leur est extérieure. La totalité en question est informe, et par surcroît hors du temps et de l’espace. Ce qui vaut comme principe de cette totalité tient dans le duo « genre humain — couple », en d’autres termes éléments de la reproduction des hommes en tant que genre, autant dire que le principe tient en une tautologie : l’homme est humain ou l’humain est homme. Suivant l’auteur on apprend que l’homme est “ethnos” et “esprit”, à vrai dire la notion de genre humain dénote toujours l’homme “vu ou conçu” par l’esprit, ou “l’homme pensé”. Ce qui importe à l’auteur est d’affirmer l’identité de l’ethnos et de l’esprit, que la réalité de cette identité procède de l’esprit, et moyennant le recours au mysticisme, par un glissement de “esprit” à « spiritualité », que la totalité en question procède de la « spiritualité » de l’homme.
Au total, la communauté atteint sa plénitude lorsqu’elle suppose et réalise l’identité du couple et du genre, de l’ethnie et de l’esprit, elle a sa pleine efficacité lorsqu’elle s’impose aux hommes comme “spiritualité” c’est-à-dire comme puissance immanente.

Sous le discours formel quel est l’objet effectif des thèses de Konstantin Frantz ?
Il oppose la communauté ainsi conçue à ce qu’il voit comme sa “disparition”, au milieu du dix-neuvième siècle. Il l’oppose aux traits marquants de cette époque : la centralisation étatique, les institutions “mécaniques”, c’est-à-dire créées par le hommes, l’esprit politique moderne (incluant le suffrage universel). Ces traits auraient selon Frantz des conséquences catastrophiques : la prévalence du Droit, de la raison, des principes formels qui arrachent les peuples à leurs milieux naturels et à l’ordre divin des choses, le suffrage universel qui les “atomise” ; il s’ensuit “l’instabilité”.
Les causes principales d’un tel délabrement gisent dans la prévalence du droit romain, dans son intégration avec le droit divin, pour Frantz faits du plus dangereux paganisme.
Il s’oppose  à la représentation non immédiate, à la possibilité pour les hommes de se représenter le monde extérieur et leurs propres rapports, il s’oppose à l’abstraction politique en quoi il voit des « abstractions désastreuses »  allant contre “l’état naturel”, contre l’unité de l’ethnie et de l’esprit.
Ces occurrences montrent une opposition à la société politique (moderne), elle recèle des contraires s’excluant mutuellement. Or Konstantin Frantz ne nie pas les oppositions de termes, mais il n’y voit que “polarités” qu’il s’agit d’unir. Une telle synthèse, très proudhonienne au demeurant, ne peut s’imaginer que comme immanente, produit le l’esprit. Ce qui correspond à la prééminence de l’esprit. Dans la mesure où les différentes périodes de l’histoire contiennent des polarités que l’on peut “unir”, il s’agit selon lui de raccrocher, plus exactement d’intégrer l’époque contemporaine au Moyen Âge de la chrétienté, celle-ci étant réputée unir des “polarités”. Konstantin Frantz prône une “rétrogression” analogue au retour aux groupes primaires de Proudhon.

Cette problématique a une dimension éminemment pratique.
Observant qu’il s’agit d’activer la communauté, l’esprit, la religiosité contre la société politique, il est aussi possible d’observer, avec Frantz lui-même, que les pays “allemands” sont censés être “prédestinés” à l’accomplissement de cette tâche, prédestination ressortissant à l’apologie du retour à la communauté. En effet, la communauté, “l’esprit” en lévitation, ne sont pas encore déracinés des pays allemands, ceux-ci ne sont pas encore en état social et politique.
Étant donné que l’esprit n’a en lui-même ni formes ni limites, son règne n’est pas limité, et reprenant son essor à partir des pays allemands, il doit rayonner à l’infini comme rayonnement desdits pays allemands. Comme s’il était utile de donner un semblant de réalisme à ces vues, on fait valoir que les pays allemands sont le point cardinal, géographique et ethnique, des polarités du continent européen, par conséquent le point de gravité , d’union, des différentes forces polariques.

C’est l’Allemagne qui procédera le rétablissement de l’organicisme européen.

Il en peut naître des liens divers […] des degrés dans la communauté. En effet, de même que la confédération restreinte ménage, dans une première phase, la transition vers la confédération plus large, celle-ci peut à son tour s’élargir en faisant naître encore à sa périphérie un système d’alliances, c’est-à-dire de connexions qui se distinguent des rapports fédératifs proprement dits […] Par là l’impulsion est donnée à une évolution nouvelle de tout le système européen.

L’Allemagne forme le milieu du corps européen, et si nous considérons ce dernier comme un tout organique, son cœur en est l’Allemagne.

Plus précisément, le rôle spécifique de l’Allemagne en tant que puissance “centrale” consiste à neutraliser , à éliminer les deux termes les plus excentrés, la France, type même de société politique, et les pays Slaves au premier rang desquels la Russie.
En outre le rôle allemand en Europe n’est qu’un facteur de la réalisation mondiale de sa prééminence, conforme au caractère illimité de son “esprit”.

Si de chaque côté d’elle [l’Europe] grandissent deux puissances géantes [USA et Russie], elle doit d’autant plus faire bloc, car ce n’est que comme unité, comme totalité, qu’elle pourra s’affirmer à l’avenir.

Cette problématique n’est nullement originale, voir un Herder par exemple. Elle ne procède pas de “l’esprit” mais bien plutôt des problèmes spécifiquement allemands touchant à la formation de son unité, problèmes des deux formes de cette unité : la forme “moderne”, bismarckienne, pouvant déboucher sur la société politique, ou la forme “informe” de “l’être” germanique (à partir de son “germe” originel), qui a toute la sympathie de Frantz, et qui ne peut se réaliser que dans la destruction des “êtres” sociaux et politiques constitués
Au total le dessein communautaire de Konstantin Frantz associe la rétrogression historique générale à la puissance spécifique de l’Allemagne (ou de l’élément germanique), à son imperium continental comme moyen de son hégémonie mondiale. La prévalence de la communauté sur la société politique ressemble assez peu à une question “spirituelle”.

Thomas Mann

Contre la société politique, un auteur comme Thomas Mann soutient le modèle “hiérarchique” et “naturel” de la communauté organico-ethnique :

L’égalité est un état factice, artificiel qu’on maintient en niant autant que possible la répartition réelle et naturelle des forces.

En ne comprenant pas, ou feignant de ne pas comprendre, ce qu’est la catégorie politique d’égalité, et en la posant comme s’il s’agissait d’affirmer que les grands et les petits sont de taille égale, ce qui ne lui est pas propre, Thomas Mann ne fait pas preuve d’une particulière élévation d’esprit.
Il poursuit en valorisant la vieille conception germanique des vertus de la servitude et du rejet de la “raison” que Luther opposait à Érasme :

Seul qui n’est rien a intérêt à mettre l’accent sur  l’égalité humaine, un intérêt mal placé, car au lieu d’une dignité abstraite et douteuse [celle de l’égalité politique], il pourrait participer à un honneur concret et personnel en acceptant une subordination volontaire et fière […]. Ne pas vouloir être plus que le serviteur fidèle de son maître […] son maître qu’il aime parce qu’il est son maître.

Ce qui s’est développé organiquement […] est préférable au produit de la réflexion et de la raison […] l’humanité de ce qui a grandi comme un être vivant a quelque chose de respectable, l’humanité fabriquée par la raison excite la raillerie et le mépris.

Thomas Mann voue une véritable haine “organique naturelle”, “déraisonnable” au sens littéral, à la politique, à la société “factice”. Cela l’amène à élever son éloge du communautaire en reproduction des oppositions entre “vivant” et “raison”, donné “naturel” et “fabriqué, en antinomie générale et centrale entre politique-société et “esprit-âme-religiosité”, ce en quoi il rejoint le mysticisme d’un Konstantin Frantz.

L’Esprit n’est pas politique.

La différence entre l’esprit et la politique englobe celle de la culture et de la civilisation, de l’âme et de la société.

Les oppositions ainsi posées entre “Esprit, culture, âme” et “société, politique, civilisation”, sont les constituants de l’opposition entre “organique-naturel” et “construit par raison”. On notera qu’en opposant “âme” à “société” et du même coup à “politique”, considérant que “âme” signifie d’abord “forme”, Thomas Mann dénie toute “forme” à la société et à la politique, et confère la “forme” aux donnés ne dépendant pas de ce que les hommes ont en propre, la raison et la capacité de création.
Comme Frantz et bien d’autres, il pose que “l’Allemand ” se rattache à “l’esprit”, par nature en quelque sorte, l’Allemand : « c’est la culture, l’âme, non la civilisation, la société ». Et cela à tel point que politiser l’Allemagne l’abaisserait, la “dénaturerait”, ce qui est au sens premier du mot strictement vrai. Au contraire de soutenir sa puissance, ce serait « plutôt la désagréger par la politique ».

S’attachant à dresser une apologie de la supériorité universelle de “l’Allemand” dans sa germanité naturelle, Thomas Mann éclaire sa pensée communautariste.
L’Allemand est âme, “esprit” parce que ceux-ci le précèdent, lui préexistent, il n’en est que la figure hominidée. L’esprit se montre, se manifeste à travers l’homme allemand. L’homme, en tant qu’individu, être spécifique, ne se manifeste pas par l’esprit, on peut dire ça parle en l’homme allemand mais évidemment celui-ci ne parle pas en ça.
Le fait d’être, ainsi simple figure de sa propre essence immanente, impose à l’Allemand une « mission sacrée » : assumer effectivement “l’esprit”, être « subordonné volontaire » à la réalisation de l’avènement de “l’esprit”. Conceptions banales que l’on trouve chez les Luther, Herder, Fichte, etc.

Par conséquent, si on appelle “peuple” les sujets ainsi conçus, ce ne peut être un peuple qui se “produit” par lui-même, il n’est que la projection de la “spiritualité” immanente, il est du même coup un “peuple” a priori, prédestiné par l’esprit à accomplir l’esprit, il est une “révélation”. Il se pose donc nécessairement comme le peuple “esprit du peuple”, le peuple opposé à les peuples concrets qui ne sont pas des manifestations de l’esprit ou qui ont divorcé de l’esprit en croyant pouvoir se fabriquer eux-mêmes, c’est le cas des peuples “politiques”, anglais, polonais et surtout français. Le peuple allemand est donc “le peuple des peuples” ou le “peuple élu”.
En cela réside le noyau essentiel de la communauté, du communautarisme posés par Thomas Mann.

Ces vues ont quelques conséquences pratiques.
Une telle communauté est unique, incomparable à “l’autre”, à ce qui n’est pas elle-même, aux groupements humains qui ne sont pas instruments de la providence, de la spiritualité. Ces autres sont nécessairement opposés à la communauté par excellence, c’est-à-dire allemande. Celle-ci, “serve volontaire” du ça, est irresponsable, lieu où souffle l’esprit, irresponsable de ce que celui-ci souffle. Elle n’est pas responsable du fait d’être ce lieu, c’est une “fatalité”, de même est “fatalité” ce qu’elle dit ou impose en pratique de l’esprit, simples observances d’un destin prédestiné. Il s’ensuit qu’une telle communauté est indiscutable et non négociable puisqu’elle ne ressort pas de l’action humaine de raison. Elle n’a pas de “conscience de soi”, ce qui lui tient lieu de conscience n’est que l’image a posteriori de la réalisation de l’avènement de “l’esprit”. Elle est évidemment dépourvue de liberté, lieu de l’aliénation absolue. Elle est informe et partant illimitée, son ethos a toutes les formes que peut investir l’esprit immanent, c’est-à-dire toutes et aucune en particulier, figures contingentes de l’esprit.
L’incomparable existe comme incompatible. La communauté vantée par Thomas Mann s’oppose à tout ce qui “nuit” à sa perfection : limites, formes, rapports constitués et conscients entre les hommes, cadres construits de ces rapports, nations, États, « supra-allemand signifie absolument allemand ».
Reste le fait patent que ce à quoi s’oppose la communauté en question existe et a même une certaine puissance. Les peuples, ou pour Mann les “non peuples”, les formations que ce tenant d’une formation qui n’a jamais été générée qualifie de “dégénérées”, la France, l’Angleterre par exemple, existent comme incarnations de “l’autre” antagonique. Sous le pathos illuministe de la “vocation sacrée” et du “destin”, derrière le dessein de l’esprit, gisent des enjeux terrestres “rationnels”. Thomas Mann ne les ignore pas.
La communauté dont il dresse l’apologie a vocation à la domination, à l’extension infinie, puisque comme le dit Novalis l’esprit ne connaît pas de frontières, ces choses arbitraires, fabriquées par les hommes en société, les “non-hommes” que sont les Anglais, les Français, les Slaves. Elle est, par nature, amenée à lutter pour “l’hégémonie de l’esprit” :

Le peuple qui dans le monde est celui de l’esprit […] aspirait à devenir un peuple comptant dans le monde. Comme Dieu l’y avait prédestiné, le peuple mondial de la réalité.

Il va de soi qu’à l’instar de la communauté cette lutte est “indiscutable” et “fatale” :

La volonté allemande de puissance et de grandeur mondiale (qui est moins une volonté qu’une fatalité et une nécessité mondiale) reste absolument incontestée dans sa légitimité et ses perspectives.

Si “l’autre” résiste, ne veut pas reconnaître la “prédestination” de ladite communauté, celle-ci doit s’imposer comme « peuple mondial » par une « percée de violence ». Loin de redouter la guerre, elle la souhaite comme processus d’extension du pouvoir de l’esprit, la guerre est la « vraie vie » du peuple élu. (En 1914-1918 la « percée de violence », cette sublime extension de “l’esprit”, se fait contre l’Angleterre et la France, ces figures de “l’autre” réfractaires à la révélation du peuple élu.) La « percée » a un but médiocrement spirituels, il s’agit d’imposer :

l’écroulement du système de répartition du pouvoir qui s’est peu à peu instauré depuis le xvie siècle en Europe et dans le monde,

système ne laissant pas assez de place à l’Allemagne.
Pas plus que le “destin” de la communauté allemande, son accomplissement n’est négociable. C’est tout ou rien. On ne mégote pas avec l’immanence. Les douleurs de l’enfantement peuvent être évitées, il suffit que “l’autre” cède devant la poussée de la communauté spirituelle, qu’il laisse au peuple élu les mains libres. Une défaite de celle-ci, de l’esprit, interdit toute paix, car cette communauté a :

un physionomie spirituelle singulière, une conscience de Dieu et une âme où se fait et s’incarne l’histoire de l’humanité. [Elle] s’est généralisée et épurée pour devenir un peuple universel en qui toute l’humanité commence à reconnaître son maître et éducateur. [Elle est] instituteur de l’Europe et du monde entier, c’est là sa mission.

Il ne peut y avoir de paix que comme pax germanica, paix due à la fin de toute société politique.

La paix de l’Europe ne doit pas être internationale mais supranationale, non pas une paix démocratique [synonyme pour Mann de “politique”], mais une paix allemande. La paix de l’Europe ne peut reposer que sur la victoire et la puissance du peuple supranational, du peuple qui revendique pour lui les plus hautes traditions universalistes […] le plus profond sentiment de responsabilité européen. Que le peuple le plus cultivé, le plus équitable et le plus sincèrement épris de paix doive être aussi le plus puissant, le chef, c’est sur ce postulat, sur la puissance de l’Empire allemand […] que devra reposer la paix en Europe.

Telle est dans sa simplicité, ou son effronterie, la problématique communautaire de Thomas Mann, selon qui « l’apolitisation du peuple est nécessaire à cause de la mission souveraine à laquelle l’Allemagne se sent appelée ». La puissance impérialiste va ici avec le sommeil préhistorique du “peuple”.

(*) Bernard Peloille, De la nation. De sa prise en charge et de sa déprise. D’une révolution l’autre, Éditions Inclinaison, 2016.

Textes consultés
P.J. Proudhon, Du système fédératif, Système des contradictions économique ou philosophie de la misère.
Konstantin Frantz, Die Weltpolitik, 1832, Die Naturlehre des Staates als Grundlage aller Staatswissenschaft, 1870. Sur Konstantin Frantz voir notamment Jean Nurdin, L’idée d’Europe dans la pensée allemande à l’époque bismarckienne, 1978.
Thomas Mann, Considérations d’un apolitique, Paris, 1975.

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