3. Critique externe : le texte dans ses références à d’autres textes et au contexte socio-historique

Les textes, et plus spécialement les textes politiques, sont écrits le plus souvent en relation avec d’autres textes : référence à des auteurs, des courants de pensée, réponses, réactions à ces textes, en même temps que prise de position dans un contexte (un débat). Sans aborder la question des “filiations”, des influences, il faut essayer de situer le texte dans un courant, une conjoncture donnée. Ainsi, il n’est pas inutile de savoir que le Discours de Rousseau sur l’Economie politique est, pour partie, une réponse (réfutation) de l’article de Diderot sur le Droit naturel. De même, beaucoup de textes, au cours des décennies qui précèdent la Révolution française se positionnent par rapport au Contrat social (pour, contre, en se démarquant ou en trahissant…). Les textes du romantisme allemand sont pour partie une contestation de l’esprit des Lumières, puis de la Révolution, du jacobinisme. Une grande partie de la science sociale, la sociologie, se constitue aussi contre la mise en avant de la volonté humaine au cours de cette révolution, dans le droit fil des théories contre-révolutionnaires.

Le contexte de référence auquel renvoie le texte : historique, social, politique

La configuration d’ensemble d’un texte peut être jugée cohérente ou non, au regard de la critique interne (phases analytique et synthétique). Pour les textes politiques, les qualités ou défauts du texte peuvent signaler aussi des contradictions, des incohérences, liées à l’univers de référence lui-même (la réalité, le contexte historique). Ainsi les théories de la “déconstruction” très à la mode aujourd’hui accompagnent, dans la réalité, un processus de déconstitution des sociétés, des institutions. On doit ainsi apprécier la cohérence ou l’incohérence relatives d’un texte en relation avec le contexte historique. Cela aide à saisir ses enjeux (avoués ou sous-jacents) dans leur relation avec les problèmes d’une période, d’une conjoncture. Le fait d’avoir analysé le texte, dans toutes ses dimensions, aide à saisir ces enjeux. En retour, il est utile de parvenir à dégager ces enjeux pour mieux dégager la structure essentielle du texte.

Toute analyse, toute théorie, même quand elles sont posées comme purement “scientifiques”, objectives, fondées sur des faits, traitent de problèmes philosophiques généraux, de problèmes sociaux, d’organisation économique ou politique. La lutte sur ces terrains n’est jamais absente. Les enjeux peuvent être posés en clair dans le texte, ou on ne peut les mettre en évidence que grâce à des références à d’autres textes, au contexte, aux grands repères des débats pour toute une époque ou dans une conjoncture donnée. Le problème est que souvent, on manque de connaissances sur le contenu de ces débats, les termes dans lesquels ils se posent, l’évolution des controverses dominantes.

Une majorité de textes politiques et philosophiques (mais aussi en économie, littérature, art) s’ordonne pourtant, d’une façon ou d’une autre, autour du débat entre ces enjeux, tendances, dans les différentes conjonctures. Le plus difficile est de parvenir à situer le contenu de ces débats, et de quel “côté” se trouve le rédacteur du texte. Au plan philosophique (matérialisme, idéalisme, solipsisme), et au plan politique. Sur ce terrain, il ne suffit pas de décréter qu’untel est du côté de la conservation, la  réaction, le réformisme ou la révolution. Certains, par exemple, peuvent se déclarer “anticapitalistes” ou “révolutionnaires” et être des adversaires acharnés du mode de production socialiste (voir notamment certains courants fascistes). On peut se réclamer de la monarchie et pourtant viser l’unité du peuple. On peut affirmer être démocrate et mépriser, quant au fond, le peuple.

En certains moments historiques, dans certaines “conjonctures intellectuelles”, de mêmes mots ou revendications peuvent avoir des sens différents.

Prenons le texte (mot d’ordre) « Vive la Liberté » dans trois conjonctures différentes (exemple emprunté au Professeur Lucette Le Van) :

— Au XVIIe siècle, dans une assemblée (interdite) de protestants, au moment de l’envahissement de la salle par des argousins.

— En 1987, exclamations par des députés de droite, au cours de la première cohabitation Mitterrand-Chirac.

— En 1941, par des étudiants du Lycée Buffon, au cours d’une manifestation aux Champs Elysées contre l’occupant.

La même proposition, les mêmes mots, n’ont pas le même sens dans les différentes conjonctures. (Exemples proposés lors d’un exposé de l’historienne Lucette Le Van)

 Dans certains régimes sociaux ou conjonctures historiques, il arrive aussi qu’on ne puisse défendre ouvertement certaines positions, ou se réclamer de tel vocabulaire, telle théorie. Lénine par exemple quand il ne peut pas parler de république, utilise des approximations, notamment le mot démocratie. Parler de socialisme soviétique aujourd’hui suffit dans la plupart des milieux intellectuels à vous classer dans la catégorie du “totalitarisme” criminel. Cela conduit à de l’autocensure, des camouflages sémantiques, des compromis qui nuisent à la clarté des textes. Selon la conjoncture, un même mot peut être porté aux nues ou interdit d’expression. Avant la révolution de 1848, quand le mouvement populaire est ascendant, tous les courants d’idées tendent à se réclamer du vocabulaire du peuple, de l’association, de la république, du socialisme. Après la défaite du mouvement populaire, certains de ces mots deviennent suspects. Autres exemples : l’inflation de mots tels que patrie, vérité, humanisme sous le régime de Vichy, et, dans les débuts du nazisme, la revendication pacifiste, ou du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La question de la façon de poser le rapport entre le monde et la pensée, les idées, est également à considérer (question de l’approche matérialiste ou idéaliste). Pense-t-on que les idées (y compris les idées religieuses) sont premières, déterminantes, qu’elles doivent intervenir pour saisir les causes des événements, des phénomènes, ou, suppose-t-on que ce sont d’abord les contradictions du monde qui expliquent les phénomènes (ce qui ne revient pas à nier le rôle des idées, mais voir que leur rôle est second, qu’il aide seulement à donner forme, organiser les consciences (en bien ou en mal), et par suite orienter les actes humains.

Pour résumer

Combinaison de plusieurs approches :

Approche analytique.

— Décomposition formelle du texte : structure logique, prémisses, présupposés, chaînons de la démonstration, implications, conclusion (explicite ou implicite), prêter attention aux mots pivots (mais, donc, car, ainsi, si, ou, or…).

— Trame persuasive. Voir son rapport avec la trame “logique”.

Approche conceptuelle

— Repérer les notions centrales (ou concepts), leurs valeurs d’emploi (ou définitions), les articulations entre notions. Comment elles sont reliées.

Approche contextuelle

Contexte général du texte (période, conjoncture) : éventuellement camouflages, double langage, subversion du sens des mots

Contexte du débat (intertexte).

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