La grande guerre des continents

Alexandre Douguine, La grande guerre des continents, Les Cahiers de la radicalité, éditions Avatar, 1992

Alexandre Douguine, dans La Grande guerre des continents, réactive une problématique de l’entre deux guerres dans le contexte de l’éclatement de l’État soviétique. Il se pose sans complexes comme spécialiste en matière de « conspirologie ».
L’auteur ne méconnaît pas l’intérêt du thème de la « conspiration judéo-maçonnique », mais il déplore qu’il n’ait pu être analysé scientifiquement, et prétend mettre au jour une autre « conspiration planétaire », plus essentielle selon lui, celle de « deux forces occultes rivales, dont l’opposition secrète et le combat invisible aurait prédéterminé la logique de l’histoire mondiale ». Son modèle « conspirologique » s’inspire de la « science » dite géopolitique.
Les thèses géopolitiques de Douguine sont distinctes des conceptions purement racistes. Ce n’est pas « l’unité de sang » qui constitue pour lui le critère dominant de regroupement des forces mondiales, mais « l’unité de l’espace géographique » et du sol.

Le combat de « l’Eurasisme » contre « l’Atlantisme »

Se référant à la fois à Mackinder et Haushofer (1), Douguine pose que les visions du monde et les politiques des différents États, peuples ou nations, sont prédéterminés en fonction de leur position dans l’espace planétaire. Il existerait ainsi une opposition irréductible entre approche « terrestre » et approche « maritime ». A l’époque contemporaine, ces deux approches seraient incarnées par « l’atlantisme » et « l’eurasisme ».
Le type géopolitique « maritime», Phénicie et Carthage, puis l’Angleterre, aurait engendré un modèle de civilisation « de marché-capitaliste-mercantile », avec primat de l’économique sur le politique. L’attitude maritime s’identifierait à l’atlantisme, les puissances maritimes mises au premier plan étant l’Angleterre et l’Amérique, ou les « anglo-saxons », censés incarner l’individualisme et le libéralisme économique.
Le type géopolitique « terrestre », l’empire romain (2), et dans le monde moderne, les empires continentaux, Russie, Allemagne, Autriche-Hongrie, se fonderait pour sa part sur le primat du politique sur l’économique, l’autoritarisme, la mise en œuvre de principes nationaux-étatiques « communautaires », au-dessus des préoccupations simplement humaines et économiques. Pour Douguine, l’attitude eurasienne serait incarnée par la Russie et l’Allemagne.
Du côté de la « terre », les géopoliticiens allemands et russes avaient insisté sur la nécessité de l’alliance de la Russie et de l’Allemagne (en y adjoignant selon les cas le Japon et parfois la Turquie), pour « faire contrepoids » à la politique atlantiste. Du côté « maritime », tous les réseaux d’influence « anglo-saxons » participeraient de « la conspiration atlantique ».
Si l’on regarde, comme Douguine, l’histoire dans la perspective de cet antagonisme géopolitique occulte, qui se présente comme un destin, on serait tenu d’admettre que « les innombrables victimes » des guerres du XXe siècle devraient être considérées comme relevant « d’une profonde justification métaphysique ». Les héros tombés n’ont-ils pas servi selon lui « les grands desseins géopolitiques devant l’histoire planétaire pluri-millénaire ».

Sous le voile « géopolitique », quels enjeux ?

Si l’on remet les pieds sur terre (pas la « terre » de Douguine toutefois!), on peut percevoir que sous couvert de la théorie de « guerre des continents », mettant aux prises des forces occultes, l’auteur semble poursuivre, ceci après la chute de l’URSS, la réanimation de projets de coalition groupant les puissances « continentales », au premier chef Allemagne et Russie, contre le monde « atlantiste », les États-Unis et leurs alliés. Ce projet « géopolitique » n’est pas inédit et a paru hanter aujourd’hui encore certains stratèges politiques, y compris en France (3).
Lors de la Première Guerre mondiale, la Russie selon Douguine allait contre son destin, lorsqu’elle commença à combattre « ses alliés géopolitiques naturels », Allemagne et Autriche, en même temps que la Turquie. Ce qui devait la conduire à la catastrophe et à la révolution soviétique. Il déplore aussi que la grande alliance des puissances, Russie et Allemagne, n’ait pu s’actualiser lors de la Seconde Guerre mondiale. La logique de l’unité de « l’espace géographique » posait en effet, ici encore, le « caractère inévitable de l’union russo-allemande ». La victoire toutefois est revenue au « lobby atlantiste », qui avait su, selon Douguine, mobiliser des thèses « racistes » (« parenté des ethnies anglo-aryennes et allemandes » sic), pour détourner vers l’Est l’attention de l’Allemagne, affaiblissant ainsi son combat contre l’Angleterre. En ce sens, l’agression allemande contre l’URSS, le 22 juin 1941, bien qu’elle ait été hostile au régime soviétique, se présente pour Douguine comme la « grande catastrophe eurasienne », une « guerre civile » entre deux puissances destinées non à se combattre, mais à mener conjointement la lutte anti-atlantiste.
Ce fut pour les « eurasistes » « un événement plus tragique que la révolution d’Octobre ».

La rhétorique ésotérique

L’approche stratégique de Douguine se présente sous l’habillage ésotérique. Il fait référence à un « conspirologiste » du XIXe siècle, Claude Grasset d’Orcet, selon lequel les sociétés initiatiques de l’ancienne Egypte adorant le dieu Seth (4), auraient fusionné avec les cultes phéniciens du sanglant Moloch (5) en une organisation secrète resurgissant au Moyen-âge avec les « Ménestrels de Morgana », véritables instigateurs de la réforme de Luther. Le protestantisme aurait mis sous son influence les « anglo-saxons » et les Français en favorisant le capitalisme. Par la « conspirologie », on pourrait établir le ressort secret du projet « atlantiste » de colonisation géopolitique de la planète toute entière, de façon ouverte dans le monde capitaliste anglo-saxon protestant, et plus sournoisement dans un régime de production apparemment opposé, le régime soviétique. Sous la rhétorique mystique, on retrouve des thèses qui connurent leur heure de gloire lors de l’entre-deux-guerres et de la Seconde Guerre mondiale, et qui dépourvues de cet habillage sont encore défendues aujourd’hui.
Douguine s’appuie aussi sur les écrits de deux autres « conspirologistes », Jean Parvulesco et Pierre de Villemarest, qui ont travaillé à dévoiler un complot atlantiste à l’intérieur même de l’URSS, le GRU (service de renseignements militaires de l’URSS) s’opposant ici au KGB.
Selon Villemarest, le KGB aurait été une continuation du parti communiste, le GRU une continuation de l’armée, de la terre et de l’ordre. Le GRU défendait « l’ordre secret polaire », « l’eurasisme », contre le KGB, « atlantiste ». En pleine guerre froide, il y aurait eu collusion, voire coalescence naturelle entre les « atlantistes russes », communistes, et les capitalistes anglo-saxons, malgré leur apparence « d’ennemis de classe ».
Symétriquement, la CIA aux États-Unis appartenait à la même catégorie conspirologique que le KGB, étant en outre la figure de premier plan de la franc-maçonnerie américaine.
En fonction de cette approche, Douguine pose que le pacte de non agression Molotov-Ribbentrop (août 1939), entre l’URSS et l’Allemagne nazie, était l’œuvre du GRU, qui visait à éviter la guerre intracontinentale. Les données historiques concrètes de la rivalité des puissances dans cette conjoncture, la stratégie effective de l’URSS dans cette situation difficile n’entrent pas dans le cadre de son “analyse” (6).
Au-delà de l’habillage mystico-occulte, la démonstration de Douguine semble en phase avec certaines thèses de Carl Schmitt (7), selon lesquelles le critère déterminant de la politique est le combat ami/ennemi, plus spécialement entre puissances. Douguine reconvoque aussi la pensée géopolitique fasciste des années trente, avec désignation des mêmes « ennemis » privilégiés, États-Unis et Angleterre. La pseudo métaphysique de la conspirologie évacue ainsi avec l’histoire réelle, les enjeux des classes comme les enjeux effectifs des rivalités entre puissances capitalistes.

NOTES

(1) Halford Mackinder (1861-1947), expert politique anglais, opposé avant 1914 aux vues allemandes sur le continent européen, soutenait la politique impériale britannique dans le camp des « libéraux-impérialistes ». Selon lui, les puissances thalassocratiques anglo-saxonnes devaient tout mettre en œuvre pour empêcher l’unification eurasienne, sous la double égide allemande et russe.
Karl Haushofer (1869-1946), général et géographe allemand, associé à “l’invention” de la “géopolitique”, théoricien de « l’espace vital » (Lebenstraum). Ses thèses se sont développées en relation avec Rudolf Hess et Coudenhove-Kalengi (et son paneuropéisme). Sur le site Metapedia, il est curieusement présenté, en dépit de cet “apparentement terrible”, comme un représentant de la « géopolitique anti-impérialiste » !
(2) L’idée impériale romaine [sans ses institutions !] aurait, selon Douguine, trouvé à se réincarner dans le Saint Empire romain germanique [qui comme le rappelait Voltaire, n’était ni saint, ni romain]. La mission terrestre impériale (eurasiste) aurait pour sa part trouvé à se manifester avec Gengis Khan et les Mongols.
(3) Voir notamment le Projet d’axe Paris-Berlin-Moscou (pouvant aller jusqu’à Pékin), qui fut défendu lors du septennat de Jacques Chirac, notamment par Henri de Grossouvre.
(4) Dieu égyptien du désordre et de la violence, toujours en opposition avec l’ordre de la déesse Maat et de sa force disciplinée.`
(5) Divinité mentionnée dans la Bible. Il s’agit probablement d’un dieu cananéen adopté par Israël. A noter que la pensée antisémite associe volontiers aux juifs ce Dieu cruel, supposé immoler des enfants. Moloch est parfois aussi associé au pouvoir de l’argent, de la finance prétendant dominer le monde. (Cf. Allen Ginsberg « Moloch dont le sang est un flot d’argent ».)
(6) Voir Roger Maria, De l’accord de Munich au Pacte germano-soviétique, Paris, L’Harmattan, 1995.
(7) Carl Schmitt (1888-1985) juriste allemand, fort en cour dans l’Allemagne national-socialiste, et qui parvint à maintenir son influence idéologique, y compris à l’extrême gauche, après la Seconde Guerre mondiale. Sa définition spécieuse de la « politique » est considérée comme essentielle par nombre de politistes, philosophes et sociologues français.

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