VII. Les apports de Marx à la conception moderne des classes

En premier lieu, on essayera de dégager quels fondements objectifs Marx donne aux classes. En second lieu on tentera d’indiquer ce que ces fondements impliquent dans l’ordre politique.

Marx ne nous donne pas, on le sait, un “manuel” où il consignerait une théorie spéciale des classes. Mais il a beaucoup de choses à nous dire sur cette question. Ainsi, s’il est vrai que le cinquante-deuxième et dernier chapitre du Capital, intitulé « Les classes » ne couvre qu’une page, on peut pourtant trouver maints éléments d’une conception des classes tant chez le Marx “jeune” que chez le Marx de la maturité.

Si Marx, jeune, aborde la question des classes au sein d’une problématique de type philosophique (critique du Droit, de la Religion, de l’Idéologie allemande), et si l’on peut penser que le Marx du Capital, aborde in fine la question des classes comme déterminée par l’économie politique, il faut reconnaître qu’il ne considère jamais les classes sans référence plus ou moins développée et pertinente aux conditions objectives, matérielles notamment, de leur existence et de leur raison d’être, cela se comprend facilement si l’on observe que toute sa réflexion dite de “jeunesse”, de type philosophique, est une étape dans la formation d’une conception matérialiste historique du monde social. Au reste, la définition même de l’économie politique, telle qu’elle est donnée dans Anti-Dühring, suppose les classes, des classes pas fondamentalement différentes de celles qui apparaissent à la fin du Capital.

On aimerait, ici, sinon montrer, du moins rendre sensible, le fait que les réflexions de Marx contiennent des éléments pour expliquer le “passage” de l’économie politique à la politique, et que par conséquent les “marxistes” sont à même de penser ce passage. On verra plus loin que la possibilité de ce passage est déjà posée dans l’Annexe à la Critique de la philosophie du droit…, dans l’Idéologie allemande, par exemple, mais d’abord il faudra tenter de voir comment Marx “fonde” ce passage, et plus précisément nous permet de le penser, selon son esprit même qui interdit de lui prêter l’idée que la politique résulte mécaniquement de l’économie, en est un simple décalque ou une sécrétion.

Faut-il rappeler que Marx, contrairement à une idée reçue, n’est pas le premier penseur des classes ? Il le dit lui-même :

« En ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société moderne ni leur lutte entre elles. Longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient décrit le déve­loppement historique de cette lutte de classes et des économistes bourgeois en avaient exprimé l’anatomie économique. » (Lettre à Weydemeyer, 5 mars 1852)

Il est inutile de revenir ici sur les auteurs déjà évoqués, les Physiocrates, ou encore un Necker dont on a dit qu’il développait une pensée puissante et féconde sur ce sujet. On a déjà dit également que la représentation des classes, dans leur principe, était bien antérieure au dix-huitième siècle, et aux auteurs réputés “bourgeois”. Les observations d’Adalberon (1030) ont été déjà mentionnées :

« Les uns prient, les autres combattent, les autres enfin travaillent […] Les services rendus par l’une sont la condition des œuvres des deux autres. »

Il s’agit assurément de “classes” anciennes, encore virtuelles, mais qui montrent le caractère universel des sociétés de classes : les uns vivent du travail des autres. Plus encore, avec Chrétien de Troyes (douzième siècle) les données de “l’exploitation” moderne  sont déjà signalées :

« …s’enrichit de nos salaires
celui pour qui nous travaillons. »

Et la contradiction ouverte qui s’exprime notamment dans la grève, attire l’attention des juristes déjà au treizième siècle. Beaumanoir évoque ainsi le taquehan (grève) :

« Alliance qui est faite entre le commun profit quand les ouvriers promettent ou assurent ou conviennent qu’ils ne travailleront plus à si bas prix que devant, mais augmentent leur salaire de leur propre autorité, s’accordent pour ne pas travailler à moins. »

Ces rappels sommaires indiquent la vérité du propos sus cité de Marx, et ils n’amoindrissent en rien ses mérites. Ce que Marx apporte est considérable :

« Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1/ de démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases de développement historique déterminé de la production, 2/ que la lutte de classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat, 3/ que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classes. »

Ce que Marx se donne en propre c’est donc, d’une part, d’avoir posé que les classes sont des réalités concrètes nullement immanentes, mais historiques, liées aux modes de production, réalités humaines, et d’autre part, d’avoir montré leur “devenir”. Il lie entre eux, en quelque sorte, les raisons et le but de la chose, c’est important. Il suffit de penser qu’alors la lutte de classe apparaît “rationnelle”, et que ceux qui sont en opposition, les classes en lutte, peuvent savoir où ils vont, pour sentir l’un des intérêts des apports de Marx à la conception des classes.

Quand on lit le dernier chapitre du Capital, on constate qu’à l’instar d’auteurs dont on a vu des représentants, Marx discerne trois grandes classes :

« Les propriétaires de la simple force de travail, les propriétaires du capital et les propriétaires fonciers dont les sources respectives de revenu sont le salaire, le profit et la rente foncière ; par conséquent, les salariés, les capitalistes et les propriétaires fonciers constituent les trois grandes classes de la société moderne fondée sur le système de production capitaliste. »

Mais ce n’est qu’une assertion. Marx note ensuite :

« La question qui se pose tout d’abord est la suivante : qu’est-ce qui constitue une classe ? La réponse découle tout naturellement de la réponse à cette autre question : qu’est-ce qui fait que les ouvriers salariés, les capitalistes et les propriétaires fonciers constituent les trois grandes classes de la société ? »

Et Marx se propose d’y répondre (nous n’avons que son brouillon qui correspond à une logique de réflexion en cours, non à la logique d’exposé d’une question intégralement résolue). Il observe d’abord des vérités “apparentes” :

« À première vue, nous dit-il, c’est l’identité des revenus et des sources de revenus. Nous avons là trois groupes sociaux importants dont les membres, les individus qui les constituent, vivent respectivement du salaire, du profit, de la rente foncière, de la mise en valeur de leur force de travail, de leur capital et de leur propriété foncière. »

Mais cela est insuffisant, Marx ajoute en effet :

« Cependant, de ce point de vue, les médecins et les fonctionnaires par exemple constitueraient, eux aussi, deux classes distinctes, car ils appartiennent à deux groupes sociaux distincts, dont les membres tirent leurs revenus de la même source [source unique pour chaque groupe bien entendu]. Cette distinction s’appliquerait de même à l’infinie variété d’intérêts et de situations que provoque la division du travail social, à l’intérieur de la classe ouvrière, de la classe capitaliste, et des propriétaires fonciers, ces derniers par exemple étant scindés en viticulteurs, propriétaires de champs, de forêts, de mines, de pêcheries, etc. »

Et c’est au milieu de cette observation qu’Engels écrit : « Ici s’interrompt le manuscrit. »

Évidemment on reste sur sa faim, mais Marx ne nous laisse pas sans héritage. On ne se propose pas d’écrire ici ce chapitre cinquante-deux si vite interrompu (et que Marx n’aurait certainement pas écrit comme il semblait le prévoir, en simple chapitre du Capital), mais on peut dire deux choses assez simples. Premièrement, il faut interroger la réalité objective en deçà de ses formes et manifestations immédiates et phénoménales, ainsi, les revenus des uns et des autres sont des “indicateurs” pas des “explicateurs”, sinon tous les “salariés” formeraient une seule classe. Deuxièmement, étant le dernier, ce cinquante-deuxième chapitre nous renvoie aux cinquante et un chapitres précédents. En d’autres termes, nous sommes instamment conviés à rechercher les linéaments des fondements des classes dans le Capital, dans une étude d’économie politique, c’est-à-dire dans l’analyse des rapports objectifs de production et d’échange, rapports des hommes entre eux.

Suggérons quelques pistes.

Pour ce qui a trait à la question qui nous intéresse ici, le Capital nous dit, au moins : – le capitalisme est un régime de propriété privée des moyens de production, – c’est un régime marchand en son plein développement, en ses formes ultimes, – le régime marchand en général engendre par soi-même le régime capitaliste, – de l’un à l’autre il y a la différence entre l’unité du producteur immédiat et de ses moyens de production, et leur séparation radicale, deux formes également de propriété privée des moyens de production, mais fort différentes socialement.

En d’autres termes, le capitalisme suppose la séparation radicale générale, sociale du producteur immédiat et des moyens de production. Il suppose donc une expropriation du producteur immédiat, son “en-dehors” de la propriété. Symétriquement il suppose une appropriation privée, par un groupe social, de ces moyens de production.

Ainsi se fondent prolétaire et capitaliste comme groupes virtuels, car ils ne sont réels qu’en fonctionnant comme tels.

Ils ne peuvent fonctionner que sur leurs bases respectives : ceux qui ne possèdent pas de moyens de production ne peuvent vivre qu’en mettant en mouvement les moyens de production possédés en privé par d’autres. Ceux-ci de leur côté ne peuvent vivre en tant que propriétaire, conserver leur propriété qu’en la faisant mettre en mouvement par les premiers. Pour ce faire les propriétaires des moyens de production achètent comme marchandise la disposition et les capacités à travailler des non propriétaires de moyens de production. Ils font opérer cette force de travail pour produire des marchandises. Et ils la font opérer plus qu’il n’est nécessaire à la production des moyens de sa reproduction, elle rend un surplus, ils bénéficient en cela de vertus propres au travail humain en général. Le possesseur des moyens de production qui a acheté comme marchandise la force de travail du non possesseur de moyens de production, et l’a payé à sa valeur, selon la logique marchande normale, se trouve être propriétaire du produit-marchandise rendu par le procès de production où ses moyens de production ont été mis en mouvement par le non possesseur de moyens de production. Et ce produit-marchandise contient précisément le “surplus” produit par le travailleur immédiat, surplus que le propriétaire des moyens de production vendra sans avoir eu à donner quoi que ce soit en échange. Ainsi, l’appropriation des moyens de production en privé par un groupe social, permet-elle à ce groupe l’appropriation en privé de la totalité du produit social rendu avec lesdits moyens de production, dont l’appropriation gratuite d’une partie de ce produit, du surplus. Symétriquement, le non possesseur de moyens de production qui est contraint pour vivre de vendre sa force au possesseur des moyens de production, est renvoyé normalement, par le procès de production même, à son état prolétaire.

Que Marx pardonne ces à-peu-près et ces maladresses, on voulait seulement suggérer qu’au fond, la classe des prolétaires et celle des capitalistes, sont déterminées par leurs rapports à l’appropriation du produit social, et par conséquent, par leur rapport à la propriété des moyens de production, que le rapport entre ces deux grandes classes est un rapport d’expropriation et d’exploitation des premiers par les seconds. On peut d’ailleurs en trouver une formulation simplifiée dans d’autres textes que le Capital, dans le Manifeste par exemple. Quant aux propriétaires fonciers, dans leur forme moderne, en régime capitaliste, leur seule fonction est de posséder le sol, ils forment une grande classe particulière en ce sens qu’ils prélèvent une partie du produit social en vertu de leur simple titre de propriété du sol. Ce n’est évidemment pas aux prolétaires qui n’ont que le “nécessaire” qu’ils demandent cette partie du produit social, c’est au capitaliste, agraire ou industriel, en échange de la mise à disposition du sol pour leurs entreprises capitalistes, et ceux-ci servent une rente au propriétaire foncier en prélevant sur les surplus qu’ils se sont appropriés.

On pourrait évoquer bien d’autres catégories, les banquiers par exemple, qui sous forme “d’intérêt” des sommes d’argent prêtées aux capitalistes (de la production), prélèvent une part des surplus rendus dans la production.

Ceci suffit pour représenter qu’avec Marx, on peut comprendre que la détermination objective des classes se fait au regard de la propriété des moyens de production, de l’appropriation du produit social

Il faut donc toujours observer la position des groupes sociaux à l’égard de l’appropriation du produit social : appropriateur premier et direct comme les capitalistes, appropriateur rétrocessionnaire comme les propriétaires fonciers. Dans tous les cas, quelle que soit leur grandeur, les appropriateur sont propriétaires d’un moyen de production, ou d’une marchandise jouant comme telle, autre évidemment que la simple force de travail, et les propriétaires de telles marchandises moyens de production, ou susceptibles de l’être, sont en position de revendiquer une partie du produit social approprié d’abord par le capitaliste.

A cela il faudrait ajouter ces groupes situés dans l’orbe de l’appropriation, les fonctionnaires du capital ou de l’État par exemple, qui sont rétrocessionnaires (des valeurs produites) en vertu de leur qualité d’instrument nécessaire à l’appropriation capitaliste.

Il apparaît donc qu’il y a un vis-à-vis de classes fondamental – au fond –, entre non propriétaire non appropriateur et appropriateur. Considérée en son noyau rationnel, c’est l’opposition prolétaire/capitaliste, considérée concrètement, dans sa généralité, c’est le vis-à-vis du prolétariat et d’un ensemble de classes, elles-mêmes différemment situées en raison de l’appropriation, comme le dit Marx, il n’y a pas face au prolétariat un ensemble homogène.

Ces éléments, succinctement rappelés ici, sont plus puissants que ce que les meilleurs auteurs proposent aujourd’hui en ce qui concerne la détermination objective des classes. Ce serait à soi seul un apport qualitatif important. Mais l’apport de Marx n’est pas ainsi épuisé.

En effet, il l’a dit : les classes sont liées aux modes de production, elles sont historiques. Et en regardant un peu l’œuvre de Marx, on ne peut manquer de voir qu’il analyse les modes de production comme des réalités contradictoires, que c’est le jeu de leurs contradictions internes propres qui expliquent leur succession historique.

Ainsi, en France, l’émancipation du serf en producteur libre, et à terme marchand, rendue nécessaire par l’appauvrissement progressif de la propriété féodale, et par le jeu du commerce cosmopolite, constitue le ferment le plus puissant de décomposition du mode de production féodal, et un puissant ferment de développement de la production marchande et, au-delà, capitaliste.

Et pour rester dans le champ de la production capitaliste et des classes qui y correspondent, on ne peut, avec Marx, poser les classes prolétaire, capitaliste, etc., sans poser parallèlement les contradictions internes du mode de production capitaliste, et en particulier cette contradiction fondamentale que reproduit précisément le rapport de classe entre prolétaire et capitaliste, à savoir la contradiction entre le caractère social des forces productives et la nature privée, capitaliste, de la propriété  des moyens de production. Cette contradiction est le “lieu”, le point d’appui du levier de transformation de la société capitaliste. Ce n’est aussi bien que la forme dans le régime capitaliste du fait que toute société gravite autour du rapport existant entre les forces productives et les rapports de production. Généralement, dans l’histoire, les sociétés se révolutionnent en accordant leurs rapports de production sur leurs forces productives qui sont l’élément le plus mobile, changeant plus rapidement et spontanément.

En l’occurrence, pour Marx, cette contradiction du capitalisme doit se résoudre, ou ne peut se résoudre, qu’en faisant correspondre les rapports de production fondés sur la propriété privée des moyens de production au ca­ractère social des forces productives, c’est-à-dire en “socialisant” les moyens de production, en abolissant la propriété privée.

Mais il est clair que c’est la négation de ce qui fait le capitalisme : la propriété et l’appropriation privées, cela revient à poser l’hégémonie du prolétariat. Cela signifie que la contradiction fondamentale du régime capitaliste ne peut se résoudre que par la généralisation sociale de l’état prolétaire à l’égard de la propriété des moyens de production et à l’égard de la production sociale. Autrement dit la socialisation achevée et reconnue a pour pendant symétrique et identique la non possession privée générale des moyens de production, ou l’expropriation des propriétaires privés de moyens de production.

Ce n’est nullement là, on le voit, une question morale ou de volonté, au sens de “désir”, propre au prolétariat. Cela est posé par le régime social dans son ensemble lui-même. Le prolétariat n’est lui-même que la préfiguration effective au sein de la société capitaliste de cette abolition de la propriété privée des moyens de production. Comme le dit Marx dans le Manifeste :

« Les conditions d’existence de la vieille société [notamment la propriété privée des moyens de production] sont déjà détruites dans les conditions d’existence du prolétariat. »

Et le jeune Marx avait déjà observé :

« En annonçant la dissolution de l’ordre antérieur du monde, le prolétariat ne fait qu’énoncer le secret de sa propre existence, car il est la dissolution de fait de cet ordre. En réclamant la négation de la propriété privée, le prolétariat ne fait qu’élever en principe de la société ce que la société a posé en principe pour lui, ce qu’il personnifie. » (Annexe, Critique de la philosophie du droit)

Il faut souligner que cette révolution de la société ne peut être seulement abolition de la propriété privée capitaliste. Le prolétariat n’est pas seulement dépourvu de “capital”, il est dépourvu de tout moyen de production objectif. En outre, La mise en accord des rapports sociaux et des forces productives sociales supposent que celles-ci demeurent sociales, donc que la disparition du mode de production capitaliste ne soit pas l’épanouissement régressif de la petite production marchande. Partant, la résolution de la contradiction fondamentale du capitalisme entre caractère social des forces productives et nature privée de la propriété des moyens de production, la généralisation de la non propriété privée des moyens de production, impliquent l’abolition de « tout mode d’appropriation en vigueur jusqu’à nos jours ». (le Manifeste)

***

Les classes, la structure de classe de la société correspondent aux modes de productions. En chaque mode de production il y a une classe dominante, hégémonique, c’est-à-dire se posant comme étant la généralité de la société, et cette classe n’est jamais autre que le groupe qui incarne la prévalence d’un mode de production, dans la mesure évidemment où ce mode de production implique l’existence de classes.

La première partie de l’observation des idées de Marx a montré qu’au mode de production capitaliste correspondaient deux grandes classes : bourgeoisie ou capitaliste et prolétaire, ou encore propriétaire des moyens de production sociale, appropriateur, et, non propriétaire des moyens de production, exproprié, non-appropriateur. On a suggéré que pour autant Marx ne méconnaissait pas l’existence d’autres classes, mais qu’en dernière analyse, ces autres classes étaient tiraillées entre les deux grandes classes, pôles typiques en quelque sorte du mode de production capitaliste.

Étant entendu que le mode de production capitaliste est, par excellence, en son plein développement, le mode de la propriété et de l’appropriation privées, par une classe, celle des propriétaires des moyens de production, on a ce résultat : – qu’une classe en particulier, les capitalistes, se présente comme figure de toute la société, parce que ses conditions d’existence caractérisées par la propriété privée des moyens de production sociale, s’imposent comme celles de toute la société, – qu’une autre classe, le prolétariat, est l’attestation vivante et permanente du fait que si les conditions d’existence de la classe singulière qu’est la bourgeoisie capitaliste font bien les siennes, font bien de lui la classe prolétaire, il ne vit nullement de la propriété privée des moyens de production, les conditions d’existence de la société lui sont contingentes.

Une première question peut se poser : la classe des capitalistes “rêve-t-elle” lorsqu’elle pose sa situation comme celle de toute la société ? Oui et non.

Il est vrai que sa situation, sa position est hégémonique (ne serait-ce que parce qu’elle possède les principaux moyens d’existence), qu’elle règle l’ordre social et donne sa figure à toute la société, y compris donc celle de l’autre grande classe, le prolétariat. Mais il est vrai aussi que cette autre grande classe doit avoir des conditions propres d’existence concrète in­verses de celles de la bourgeoisie capitaliste, et que toutes les autres classes n’ont pas plus en propre les conditions d’existence propres de la bourgeoisie capitaliste. Par conséquent cette classe bourgeoise capitaliste ne “rêve” pas, en ce sens qu’elle représente bien ce qui configure toute la société et les autres classes mêmes, mais elle “rêve” en affirmant sa situation singulière comme universelle. Au surplus, cette classe ne rêve pas en ce sens, on l’a vu, que le mode de production auquel elle correspond engendre effectivement les conditions de la production sociale, universelle, du producteur social, universel, etc. Mais il y aurait rêverie, de sa part et de la part d’autres classes, dès lors que cette réalité “sociale” serait idéalement soustraite du cadre particulier qu’est ce qui caractérise le mode de production capitaliste : la propriété et l’appropriation privée.

Une deuxième question peut se poser.

Si les affaires de l’existence de la classe dominante, capitaliste, ne sont pas celles de toute la société, de toutes les autres classes, sont particu­lières, les siennes en propre, cela implique-t-il que les affaires, ou les conditions d’existence des autres classes, et en premier lieu de la classe prolétaire, sont, elles, celles de toute la société, universelles ? Oui et non.

La classe prolétaire est le négatif de la société civile existante. Elle est la non propriété, la non appropriation dans une société de propriété et d’appropriation. La classe prolétaire est même “exclue” de cette société, elle est la classe qui n’a pas de situation, pas d’état social positif dans la société. Sa situation son état social sont tout “négatifs”, ils sont précisément de ne pas en avoir. Le prolétariat est la figure de la dissolu­tion de tout état social, la figure négative de toutes conditions d’existence, en tant que classe il n’a pas de moyens d’existence. Il suffit de regarder la situation actuelle des classes prolétariennes pour admettre que ce n’est pas là rhétorique philosophique, images abstraites ou caricaturales. Ceci aussi bien indique également que le prolétariat est la figure négative non seulement de la société capitaliste mais aussi de la vie privée.

Mais d’un autre côté, cette figure de négatif de la société bourgeoise, elle-même, est liée, tout comme celle de la classe bourgeoise, au mode de production capitaliste. La classe prolétaire est en effet la force de travail centrale et typique de ce mode de production. Par là, le prolétariat expose l’affirmation de la société sous l’angle de la production de ses conditions d’existence. Il expose sa figure positive, celle où il apparaît comme producteur effectif, central, des conditions d’existence de la société.

Il faut observer ici que le prolétariat est cette figure positive, celle du producteur, dans l’absence même où il est de situation positive, d’état social positif qui lui soit propre, puisque son état dans la société est d’être la figure en creux de la société, le négatif de la propriété privée. On peut donc dire que le prolétariat est – en tant qu’il est le producteur – la figure positive de la société, pas pour lui-même, c’est-à-dire pas comme figure de sa réalisation singulière, il l’est en quelque sorte “gratuitement”.

Le prolétariat est réellement la figure en négatif de la société bourgeoise, qui présuppose et produit elle-même son caractère social, général, producteur universel.

Être le négatif d’une non réalité c’est être la réalité positive de cette non réalité. Si le prolétariat est la société bourgeoise en négatif, il est aussi le négatif de sa valeur universelle, mais si cet universel est une “illusion”, soi-même un négatif, le prolétariat est sa figure positive.

Plus il est l’être même de l’expropriation, plus il est le creux de la propriété, plus il est positivement toute la société, ou, plus sa situation est effectivement près d’être effectivement celle de toute la société, d’être l’universalité de cette société.

Ainsi, si cette classe prolétaire pose son hégémonie, comme les autres classes dominantes avant elle, elle pose bien sa situation comme celle de toute la société existante, mais comme étant la dissolution de cette société, dissolution dont elle est l’incarnation même.

Le prolétariat ne peut pas poser son hégémonie, ou la dissolution de toute la société existante, pour se satisfaire lui-même puisqu’il n’a et n’est rien pour lui-même. Il ne peut poser son hégémonie que directement pour toute la société.

Le prolétariat ne pose pas une singularité positive qu’il n’a pas comme étant la généralité de la société, mais il pose la généralité de la dépossession comme étant la vraie figure universelle de la société, universel qui n’est plus “l’illusoire” universel de la singularité d’une classe érigée en figure de toute la société.

Pour la première fois dans l’histoire, la classe prolétaire cesse donc de présupposer ou de donner sa situation, ses affaires propres, comme étant celles de toute la société puisque sa situation est réellement celle de la société, puisqu’en dissolvant ou en abolissant tout l’ordre antérieur, elle fait apparaître l’universel réel de la société, c’est-à-dire une société sans propriété privée.

On a vu que la politique ne pouvait exister sans ses conditions matérielles, et sans volonté de représenter les affaires communes de la société.

On ne reviendra pas ici sur le fait que dans les formations d’états [état : ici au sens des ordres et statuts de la société d’Ancien régime], la politique ne peut venir que comme une chose extérieure aux êtres réels, en quoi d’ailleurs elle peut exprimer directement une généralité à laquelle aucun état en particulier ne peut prétendre, qu’aucun état particulier ne pense même représenter. Il suffit de rappeler que la politique comme instance où se projette la société, et les classes, procèdent du même mouvement historique. Cela revient à dire que la délimitation ou la définition du bien commun public, de la société, qui est au centre de la politique, n’est pas un procès anhistorique, dans la pensée pure, mais une question éminemment concrète, pratique.

Si c’est bien sur la dissolution des formations d’états, et avec la formation des classes, que peut apparaître la politique comme produit de la société, si partant ce qui en existe cesse d’être un “fantasme” extérieur, il devient du même coup cette “illusion” dont parle Marx, illusion due au fait qu’une classe singulière pose sa singularité comme généralité, comme Tout des affaires communes, de la société.

Et il doit en être ainsi tant que les classes promues par le développement historique de la société ne sont pas réellement l’universel.

Ce qu’on a dit précédemment permet de dire maintenant que le prolétariat, en tant qu’il opère comme tel et non de façon entravée ou subordonnée, est la première classe à pouvoir poser la politique conformément à ce qu’elle est, à la réaliser, sans “illusion”, et “directement” pour la société.

Si la dissolution des formations d’états, le développement de la production marchande, ont permis que les hommes apparaissent dans la société comme simples individus, c’était d’abord par la subordination aux choses, à la marchandise, dans une réification, qui trouve son achève­ment dans le capitalisme. Mais là, la classe prolétaire est tout ensemble absolument soumise aux choses et déjà virtuellement libérée de la réification. En effet, en apparaissant comme la figure en négatif de la société capitaliste, le prolétaire apparaît bien aussi comme “simple individu”, non pas au travers d’une “chose” mais au travers de lui-même, car la seule marchandise, la seule “chose” où il se pose pratiquement dans ce monde des marchandises, c’est sa force de travail, c’est-à-dire quelque chose d’inséparable de son être subjectif. Le prolétariat se présente donc comme la classe qui pour la première fois peut poser directement les rapports sociaux comme rapports des hommes entre eux, sans médiation des choses (son hégémonie est la suppression de la marchandise), l’affaire de tous, d’un tous réel et non illusoire, comme affaire de chacun. Partant c’est la classe qui pose historiquement la politique comme instance où des hommes, existant directement et comme tels les uns pour les autres, disent l’universalité effective de la société, directement pour la société.

Il est clair que cela suppose que la classe prolétaire réalise effectivement sa « figure négative de la société bourgeoise », ou, ce qui est la même chose, sa figure positive de producteur social, et la réalise jusqu’au bout, c’est-à-dire dissolve tout l’ordre de propriété privée des moyens de production, et tout ce qu’il entraîne, et donc supprime, ce faisant, les autres classes, en tant que classes évidemment.

Contrairement à l’émancipation des autres classes, de la bourgeoisie notamment, parce qu’elle est la figure de l’au-delà, de l’envers, radicaux du mode de production existant, l’émancipation de la classe prolétaire ne se focalise pas, ne se cantonne pas dans son émancipation politique, ou dans la transformation politique de la société, elle les fonde sur le renversement du mode de production et d’échange.

Références
Adalbéron, Poème à Robert le Pieux.
Beaumanoir, Coutumes de Beauvaisis, d’après Coornaert, Les corporations en France avant 1789.
Marx, le Capital, Manifeste du parti communiste, AnnexeCritique de la philosophie du droit, l’Idéologie allemande.

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