VI. La caractérisation des classes chez Sismondi, Nouveaux principes d’économie politique (1819)

Dans ses Nouveaux principes d’économie politique (1819), Sismondi, prenant appui sur le plan du livre i des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d’Adam Smith,  reconstitue le processus complet de production et de circulation des richesses dans le monde marchand développé (capitalisme). Interpellé par la fermeture des débouchés commerciaux des années 1810, il dépasse le maître écossais, en mettant en évidence la contradiction fondamentale sur laquelle repose le régime économique marchand capitaliste. Sur cette base, il distingue les différentes classes de la société marchande en fonction de trois critères : création de valeur nouvelle ; origine du revenu ; caractère direct ou indirect de l’appropriation de la richesse.

Sismondi (1) (1773-1842) a grandi au sein d’une famille protestante de Genève, dont l’aisance reposait sur les rentes foncières. Sa famille, ruinée après des investissements malheureux dans les emprunts d’État de Necker, ne peut subvenir à ses besoins ; ainsi part-il, à dix-neuf ans, travailler neuf mois chez un soyeux de Lyon, premier contact avec le monde des manufactures et du commerce. Puis il part en Angleterre (1793-1794) où il étudie l’économie politique libérale d’Adam Smith et de son école, puis en Toscane (1795-1800), où il devient propriétaire d’une métairie, point d’observation privilégié des régimes de propriété et d’exploitation de la terre en Italie, objet du livre iii des Nouveaux principes…

Rentré dans sa ville natale en 1800, il développe un travail d’historien, d’économiste, d’analyste politique ; admis dans les cercles intellectuels de l’époque, il suivra Madame de Staël quatre années durant à travers l’Europe. En 1803 il publie à Genève De la richesse commerciale ou Principes d’économie politique appliqués à la législation du commerce, dans lequel il commente les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d’Adam Smith. La société marchande capitaliste, semble alors se développer sans entraves majeures. Mais dans la décennie 1810, les richesses restent sur les bras des fermiers, manufacturiers et commerçants anglais : c’est la première grande crise de surproduction capitaliste. La Loi des débouchés formulée par Jean-Baptiste Say selon laquelle « l’offre crée sa propre demande » est remise en question. Dans son Traité d’économie politique, sorti la même année que De la richesse commerciale, Jean-Baptiste Say, avait énoncé en ce sens : « un acheteur ne se présente d’une manière effective qu’autant qu’il a de l’argent pour acheter ; et il ne peut avoir de l’argent qu’au moyen des produits qu’il a créés, ou qu’on a créés pour lui ; d’où il suit que c’est la production qui favorise les débouchés. » (2). La machine s’est grippée, la « main invisible » de Smith ne garantit plus une circulation harmonieuse de la richesse, Sismondi veut comprendre pourquoi :

« On s’étonnera sans doute d’apprendre que le résultat pratique de la doctrine que nous empruntons de lui [Adam Smith] nous paraît souvent diamétralement opposé à celui qu’il en a tiré, et que, combinant ses principes mêmes avec l’expérience d’un demi-siècle, pendant lequel sa théorie a été plus ou moins mise en pratique, nous croyons pouvoir démontrer qu’il fallait, en plus d’une circonstance, en tirer de tout autres conclusions (3). »

Il va donc réviser son ouvrage de 1803 en reprenant l’examen de l’intégralité du cycle de production et de circulation des richesses. De cette décomposition découle l’analyse de classes qui nous intéresse ici. Sa méthode consiste à examiner la source du revenu de chacune. Il s’agit, nous dit-il, de « rapporter chaque espèce de revenu à sa propre origine, et distinguer ceux qui naissent d’un travail passé d’avec ceux qui naissent d’un travail présent ».

Par “analyse”, nous entendons « décomposition d’un tout – ici la nation – en ses parties – en l’occurrence les classes (4) ». Quant au mot classe, il est entendu hors de tout contenu idéologique, mais plutôt en termes de logique, comme « ensemble d’objets défini par le fait que ces objets possèdent tous et possèdent seuls un ou plusieurs caractères communs ». Dans l’étude de l’ouvrage de Sismondi, les occurrences du mot se rapportent à cette définition. Pour lui, les éléments d’une classe se sont caractérisés en fonction de critères que l’on pourrait nommer “objectifs”. Ainsi la classe « ouvriers » se définit par les traits suivants (qu’ils « possèdent tous et possèdent seuls ») : ils ne sont propriétaires ni de terres, ni de matières premières, ni de capitaux, mais de leurs seuls bras qu’ils sont contraints d’échanger contre un salaire qui leur garantit leur subsistance ; le travail qu’ils vendent ainsi rend plus de richesse que celle qui suffit à leur conservation, mais elle ne revient pas en leurs mains.

Sismondi affirme que « la division du travail a fait naître la distinction des conditions ». Il ne s’agit pas ici d’une question technique : c’est l’échange marchand qui induit pareille division, entraînant une distinction dans l’origine du revenu et dans la part prise aux jouissances. Sur ce point, Sismondi suit les pas d’Adam Smith :

« Cette division du travail […] est la conséquence nécessaire, quoique lente et graduelle, d’un certain penchant naturel à tous les hommes […] : c’est le penchant qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre » (5).

D’autres, avant Smith, avaient posé une décomposition de la société en « classes ». Quesnay en voyait trois principales, la classe productive, la classe des propriétaires et la classe stérile, incluant les manufacturiers, aucunement générateurs de richesse à ses yeux de physiocrate. Turgot et Necker avaient proposé une analyse des différentes classes de la société moderne, de leurs relations et conflits d’intérêt, respectivement dans Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (1766) et De la législation et du commerce des grains (1775) (6). Tous établissaient l’existence de trois classes principales : les propriétaires de terres vivant de la rente ; les ouvriers échangeant leurs bras contre un salaire ; les manufacturiers ou capitalistes achetant la force des ouvriers. Sans négliger de tels apports, Sismondi reprenant le processus complet de génération et de circulation de la richesse, établit une relation entre le fondement, qu’on pourrait dire “statique” de l’opposition des intérêts (capitaliste versus ouvrier) et le mouvement effectif du mode de production marchand qui, plus spécialement lors des grandes crises, donne à voir cette contradiction en mouvement.

Vocabulaire des classes

Dans Nouveaux principes…, le mot et le concept de “classe” apparaissent fréquemment. En suivant le plan de l’auteur, on s’intéressera dans un premier temps aux deux classes directement liées au travail productif, pour aborder ensuite les classes estimées nécessaires quoique improductives. Le terme classe, on l’a indiqué, désigne un groupe d’éléments porteurs uniques d’une ou de plusieurs caractères spécifiques. Chez Sismondi, le mot peut parfois faire défaut, le concept étant pour sa part bien présent. Il peut employer par exemple, les termes de « partage » et de « division », termes dont pouvait user Adalbéron au XIe siècle. Autour de l’an 1020, lorsqu’il écrit au roi Robert le Pieux, l’évêque de Laon employait en effet le mot latin divisio, rendu en français par le mot de classe, qui l’inscrit dans une logique catégorielle et non idéologique : « Altera seruorum diuisio conditionum/Hoc genus afflictum nil possidet absque dolore : L’autre classe est celle des serfs : c’est là une sorte d’hommes malheureuse, et qui ne possède rien qu’au prix de sa peine (7) ». Chez Sismondi, la nation, entendue comme totalité, se trouve divisée eu égard aux fonctions, certes, mais aussi et surtout à l’origine du revenu et à la part dans l’appropriation des richesses.

Dans le texte de 1819, le cinquième chapitre du livre II s’intitule : « Partage du revenu national entre les diverses classes de citoyens ». A propos de ces classes, on peut établir les associations suivantes : « classe productive/ouvrière/travaillante/pauvre » ; « classe riche/oisive » ; « classe gardienne » ; « une classe d’hommes se chargea de faciliter tous les échanges » ; « classes qui travaillent sans que le prix de leur travail se réalise dans un objet produit par elles ». La première série d’associations laisse entendre la disproportion entre le salaire reçu pour le travail réalisé et la part du revenu national. La seconde série n’est pas à comprendre comme une survivance physiocratique ni comme un appel à la révolution. En effet, si la classe riche vit des fruits du travail de la classe ouvrière, elle intervient dans la mise en œuvre conjointe de la terre, des matières premières, des capitaux et de la force de travail, et contribue donc pour l’auteur à la création de richesse, là où Quesnay ne voyait de source de prospérité que dans la terre. La « classe gardienne », bien qu’improductive, est utile car elle permet la conservation et la jouissance des biens : armée, juges, policiers. Elle s’apparente par l’origine de son revenu aux professeurs et ingénieurs qui permettent l’amélioration des capacités de production de richesse. La « classe commerçante » ne produit rien, mais permet la rencontre entre le produit et les acheteurs qui vont dépenser leur revenu disponible.

Deux classes tirent directement leur revenu du travail

En 1803, dans son Postscriptum à De la richesse commerciale, « Définitions des mots scientifiques employés dans cet ouvrage », Sismondi distinguait deux ensembles de classes : les « classes productives » des « classes improductives », définies, respectivement, suivant ce critère :

« Celles qui contribuent à créer le revenu national, et qui le possèdent en totalité, sous les trois formes de rente, profit, ou salaire. »

« Celle qui n’a point de revenus en propre, mais qui parvient à partager ceux des classes productives, en compensation de services rendus, ou gratuitement. »

La définition des deux types de travail (« productif » et « improductif »), aide à mieux délimiter ces groupes de classes :

« Travail productif : celui qui se paye lui-même, qui produit sous une forme nouvelle le prix qu’il a coûté, en sorte qu’une fois fait, il puisse toujours être échangé contre un travail à faire. »

« Travail improductif : celui qui ne laisse après lui aucune trace, qui doit être constamment payé par le produit d’un autre travail. »

Entre le texte de 1803 et Nouveaux principes d’économie politique, Sismondi a évolué. Afin de montrer comment naît cette dualité, de poser un point de départ théorique pour l’analyse du cycle de production et de circulation des richesses, il crée la fiction de l’homme isolé, qui ne travaille pas au-delà de la satisfaction de ses besoins présents et de la constitution de quelque provision. Les fruits de son travail sont consommés, ils ne sont pas échangés. À ce stade (imaginaire), la production ne s’effectue pas en vue d’un échange marchand.

Cette figuration permet dans un deuxième temps de penser les échanges marchands simples : l’un travaille pour que l’autre en jouisse, et réciproquement (échange M-M, marchandise contre marchandise) :

« Donnez-moi cela qui ne vous sert pas, et qui me serait utile, avait dit l’un des contractants, et je vous donnerai en retour ceci qui ne me sert pas, et qui vous serait utile. »

Il s’agit d’un échange de ce que Marx appelle « valeurs d’usage ». Mais en même temps, comme il faut établir un rapport d’égalité entre les deux marchandises échangées (M-M) : apparaît alors une autre finalité de la production, à savoir l’échange et non plus seulement la satisfaction d’un besoin :

« Cependant l’utilité présente n’avait pas été la seule mesure des choses échangées. Chacun avait estimé de son côté la peine et le temps que lui avait coûtés la production de la chose qu’il donnait. » (8)

Nous ne nous occuperons pas ici de l’argent, bien désigné comme instrument, « grande roue de la circulation » comme l’appelait Adam Smith (9).

L’échange ne se limite pas aux richesses produites. Certes, on peut imaginer une société de petits producteurs indépendants strictement égaux entre eux. Mais bientôt « celui qui avait des provisions en réserve » acheta les bras de « celui dont les greniers étaient épuisés » : travail contre salaire. Même si le mot “classe” n’apparaît pas, on peut dire que le concept est bien présent, en tant que chacun se trouve défini par la place occupée dans le cycle de production et de circulation des richesses. Les « pauvres », sont « ceux qui travaillent », qui « ont de la peine », « ceux qui créent tous les moyens de jouissance » ; les « riches » sont « ceux qui jouissent », « qui consomment le produit du travail des autres », « prélèvent la part la plus importante des fruits de [leur] travail », qui possèdent fonds de consommation, matière première, capital, les « maîtres du travail de l’ouvrier ». Ce sont les « cultivateurs », les « fermiers », les « entrepreneurs » ou « capitalistes », les « propriétaires », même si la propriété de la terre ne coïncide pas toujours avec celle des capitaux. Ces deux classes entretiennent un rapport direct au travail productif, parce que tant le salaire de l’ouvrier que le revenu du capitaliste sont prélevés sans médiation sur le travail.

La notion de « pauvre » se trouve redoublée par le terme d’« ouvrier », investi d’une définition riche et précise, dans laquelle est introduite l’idée de plus-value – que Sismondi appelle « mieux-value ». Larry Portis, dans Les classes sociales en France. Un débat inachevé (1789-1989), souligne l’apport de Sismondi à la connaissance du capitalisme et de la position de la classe ouvrière. Dans Nouveaux principes…, le terme « ouvrier » se définit par cinq critères. Premièrement, l’ouvrier n’a rien en propre : soit il « n’a point, en général, pu garder la propriété de la terre », soit il « n’a pas davantage, dans notre état de civilisation, pu conserver la propriété d’un fonds suffisant d’objets propres à sa consommation […], [ni d]es matières premières […], [ni] les machines compliquées, dispendieuses, par lesquelles son travail est facilité et rendu infiniment plus productif ». Deuxièmement, son revenu, c’est le salaire, « le prix pour lequel l’homme riche obtient en échange le travail de l’homme pauvre ». Afin d’éviter la défiance de l’ouvrier, le salaire doit « suffire non seulement à son entretien pendant l’activité, mais aussi pendant la rémission du travail »  (enfance, vieillesse, maladie, oisiveté…). Troisièmement, et c’est l’origine de la différence entre les deux classes centrales du monde marchand, son travail génère une plus-value appelée à devenir capital : « chaque ouvrier peut produire chaque jour plus et beaucoup plus qu’il n’a besoin de consommer » ; « celui qui la possède [la richesse] retient à l’ouvrier, en compensation de l’aide qu’il lui donne, une partie de ce que cet ouvrier a produit par-delà sa consommation » ; « leur travail est devenu capital pour leur maître ». Quatrièmement, ce n’est pas lui qui jouit de toutes les richesses produites au-delà de son salaire – sinon il ne travaillerait pas autant. Dernièrement, l’ouvrier a un rôle social central : « son travail produit la richesse ». Les ouvriers sont « ceux qui créent la richesse nationale », « tous les moyens de jouissance ».

La « classe riche » et la « classe pauvre » se forment à travers l’échange : de travail contre un salaire et parce que la finalité de la mise en œuvre du travail est l’échange. Mais ce n’est pas le seul lien entre les deux. Sismondi adopte une posture critique en relevant d’abord un rapport d’inégalité, de disproportion, ensuite un autre, de dépendance et de soumission : « Le riche fait la loi au pauvre », ce qui a des implications en matière politique.

Ces deux classes ont un point commun : « ni l’une ni l’autre ne saurait dépasser dans sa dépense le revenu réalisé », sous peine de disparaître, entraînant la nation avec elles. Si l’ouvrier entame sa subsistance, il cesse immédiatement d’exister. Si le capitaliste entame son capital, il ne peut plus reproduire la richesse et dépérit, à moyen terme. Sismondi, du moins lorsqu’il s’attache à poser les caractères de chaque classe, ne s’arrête pas à cette contradiction entre deux classes, qui sont, en quelque sorte, le noyau de la société régie par des rapports marchands capitalistes. Il établira cependant que cette contradiction rend compte aussi pour partie du problème des crises modernes de surproduction. On abordera plus avant cet aspect sans le développer.

Avant de s’intéresser aux classes non productives, en accord avec sa catégorisation de 1803, l’analyse des divisions au sein des classes productives est développée. La classe des « riches se divise en deux » : propriétaires de terres qui tirent une rente de la seule possession du sol ; propriétaires de capitaux (manufacturiers, fermiers) qui les mettent en œuvre conjointement aux bras, à la terre ou aux matières premières. Le cas des ouvriers qui sont à la fois capitalistes et réciproquement peut se présenter : artisans, petits entrepreneurs, cultivateurs, que l’on classe traditionnellement dans la catégorie des « petits-bourgeois ».

Les régimes de propriété de la terre – à l’époque, l’agriculture occupait plus de la moitié des nations –, sont l’objet d’un livre entier, dans lequel il définit, pèse les avantages et inconvénients de chaque régime : patriarcat, esclavage, métayage, corvées – ces dernières permettent aux pays d’Europe orientale d’inonder les marchés anglais et français du blé –, capitation, fermage, bail à très long terme (emphytéotique). D’abord, la terre ne fait que « coopérer » au développement de la richesse, et c’est à ce titre que le propriétaire touche une rente. La préférence de Sismondi va à l’exploitation individuelle dans laquelle le propriétaire est aussi détenteur de capitaux (exploitation patrimoniale, propriétaires-cultivateurs). La Révolution française, après un « déluge de maux », avait à ses yeux amené le bienfait de l’installation de trois millions de familles dans une propriété de la terre.

Les classes nécessaires mais improductives

Une classe improductive ne crée pas de valeur par son travail, et son revenu est prélevé sur un travail existant, on parle d’appropriation indirecte. Parmi elles, on trouve deux cas de figure : le commerce d’une part et les gardiens, fonctionnaires ou artistes d’autre part.

La production se fait en vue de l’échange. Il faut donc une « classe commerciale » qui fasse se rencontrer produits et acheteurs. La production, « ayant pour objet la consommation, ne peut être considérée comme accomplie que quand elle a mis la chose produite à portée du consommateur ». Marx écrira plus tard que la valeur des produits se réalise dans l’échange (11). L’utilité du commerce est claire, même si cette activité est improductive. La banque, quant à elle, a pour rôle d’éviter le transport d’argent accompagnant celui de marchandises.

Le commerçant, cependant, est aveugle. D’abord, Sismondi nous explique que l’introduction de la monnaie sépare dans le temps et dans l’espace la présentation de marchandises à échanger l’une contre l’autre. On peut échanger un produit contre de l’argent, le garder, et attendre le moment favorable pour acheter une autre marchandise à un endroit différent (livre ii, chapitre 7 ; MA marchandise contre argent | AM argent contre marchandise). Ensuite, la généralisation des échanges, indique Sismondi fait que

«  [C]elui qui vit de la richesse commerciale dépend d’un public métaphysique, d’une puissance invisible, inconnue, dont il doit satisfaire les besoins, prévenir les goûts, consulter les volontés ou les forces ; qu’il doit deviner sans qu’elle parle, et qu’il ne peut s’exposer à mal entendre, sans risquer sa subsistance et sa vie sur un mauvais calcul. »

Un chapitre du deuxième livre est consacré aux classes qui sont hors de la production marchande : « Classes qui travaillent, sans que le prix de leur travail se réalise dans un objet produit par elles ». Cela correspond à la police, à la justice, à l’armée, au « pouvoir intellectuel », aux artistes. Soit ils procurent les « volatiles jouissances de l’âme », soit ils garantissent ou favorisent la production marchande, « [étant] nécessaires à la conservation et à la jouissance de la richesse ». Comme le fruit de leur travail ne saurait entrer dans la circulation du capital, il ne saurait en être prélevé. C’est donc du revenu disponible qu’il provient, de la classe riche et de la classe pauvre selon une proportion variable. Personne en particulier ne les rétribue, ils dépendent de toute la société. Être conscient de ce caractère n’enlève rien à la reconnaissance de l’utilité de ces travailleurs. Pour la même raison, dans le cas des représentants et des gardiens, des fonctionnaires, leur revenu ne résulte pas d’un échange volontaire mais d’une imposition, qui aboutit à une séparation entre le travailleur et celui pour qui se fait le travail. En fait, comme Rousseau dans Le Contrat social, Sismondi est soucieux du contrôle des commis de l’État par l’ensemble des citoyens. C’est sans doute le souvenir du développement d’une ample classe de privilégiés au xviiie siècle qui justifie son inquiétude face à de possibles abus :

« Mais comme le service que rend la classe gardienne à la société tout entière, quelque grand qu’il soit, n’est senti par personne en particulier, il n’a pas pu être l’objet d’un échange volontaire. Il a fallu que la communauté elle-même le payât, en levant sur le revenu de tous une contribution forcée. La force, mise à la place d’un libre choix, détruit bientôt tout équilibre entre la valeur des choses échangés, toute équité entre les contractants. La contribution était payée à ceux qui disposaient de la force sociale, pour les récompenser de ce qu’ils en disposaient. Bientôt ils en abusèrent. Ils appesantirent la main sur les contribuables, dont ils fixaient eux-mêmes la contribution ; ils multiplièrent les officiers civils et militaires fort au-delà de ce qu’aurait exigé le bien public ; ils gouvernèrent trop, ils défendirent trop ceux qu’ils forcèrent à recevoir ces services et à les payer, même lorsqu’ils étaient à charge ; et les chefs des nations, établis pour garder la richesse, furent souvent les principaux auteurs de sa dilapidation . »

 

Nécessité de l’économie politique

Sismondi propose dans Nouveaux principes d’économie politique une analyse de classes détaillée. Il reprend la distinction entre classes productives (propriétaires fonciers, capitalistes et ouvriers) et classes improductives (gardiens, professeurs, artistes, commerçants) ; développe l’opposition des deux classes qui naissent de l’échange travail contre salaire, concomitant de l’échange des marchandises ; explique le rapport d’inégalité entre ces deux classes par l’existence de la « mieux-value   générée par le travail, trait déjà constaté par Smith. Mais il va plus loin, car il relie le mode d’exploitation capitaliste à la possibilité de crise majeure.

En effet, la disproportion dans la répartition est un obstacle à l’extension des débouchés pour les richesses créées, car si le capitaliste amasse une immense fortune et la dépense pour consommer, c’est au détriment du capital destiné à être investi dans la production croissante de richesses. Entre les deux, il y a écart de revenu, qui peut compromettre l’étendue des débouchés, à l’échelle d’une nation comme à l’échelle du monde :

« L’égalité des jouissances doit avoir pour résultat de donner toujours plus d’étendue au marché des producteurs ; leur inégalité, de le resserrer toujours davantage. Le même revenu est bien employé par le riche et par le pauvre, mais il n’est pas employé de la même manière. Le premier remplace beaucoup plus de capital et beaucoup moins de travail que le second ; il favorise beaucoup moins la population, et sert par conséquent bien moins à la reproduction de la richesse. »

Marx, dans le chapitre consacré à Malthus de son Histoire des doctrines économiques, reconnaît cet apport de Sismondi :

« Il sent notamment la contradiction fondamentale : d’une part, le développement effréné de la force productive et l’accroissement de la richesse qui, formée de marchandises, doit être transformée en argent ; d’autre part, comme fondement, la limitation de la masse des producteurs aux subsistances nécessaires. C’est pourquoi les crises ne sont pas, pour lui, comme pour Ricardo, des accidents, mais des explosions essentielles des contradictions immanentes, se produisant sur des grandes échelles et à des époques déterminées (12). »

L’objet de l’économie politique doit être pour cette raison être compris comme nécessaire intervention politique de la puissance publique contre le jeu des lois immanentes du mode de production et d’échange marchand, contre le jeu des intérêts particuliers, de la concurrence que génère ce mode de production.

«  [L]e dogme fondamental d’une concurrence libre et universelle a fait de très grands progrès dans toutes les sociétés civilisées ; il en est résulté un développement prodigieux dans les pouvoirs de l’industrie ; mais souvent il en est résulté une effroyable souffrance pour plusieurs classes de la population. C’est par l’expérience que nous avons senti le besoin de cette autorité protectrice que nous invoquons ; elle est nécessaire pour empêcher que des hommes ne soient sacrifiés au progrès d’une richesse dont ils ne profiteront point. Elle seule peut s’élever au-dessus su calcul matériel de l’augmentation des produits, qui suffit à déterminer les individus, et lui comparer le calcul de l’augmentation des jouissances et de l’aisance de tous, qui doit être le but vers lequel tendent les nations. »

L’État a donc pour mission de réduire ces inégalités, fruit de la libre expression de la concurrence anarchique des intérêts particuliers, non de laisser faire :

« L’injustice peut souvent triompher, dans cette lutte de tous les intérêts les uns contre les autres, et l’injustice sera presque toujours, dans ce cas, secondée par une force publique qui se croira impartiale, qui le sera en effet, puisque, sans examiner la cause, elle se rangera toujours du côté du plus fort. »

Il s’agit pour le gouvernement, « de préserver tous les citoyens également de la souffrance, et d’empêcher qu’aucun ne soit froissé par le jeu des passions ou la poursuite des intérêts de ses associés », d’assurer la « participation de tous les citoyens aux jouissances de la vie physique, que la richesse représente ».

NOTES
(1) Lucien Gillard, Simonde de Sismondi. Vie. Oeuvre. Concepts, Paris, Ellipses, collection « Les grands théoriciens », 2010.
(2) Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique ou simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses [1803]. Michel Lutfalla, « Économistes de jadis : Sismondi, critique de la loi des débouchés », in Revue économique, 1967, t. iii, p. 654-673. (3) Jean-Charles Léonard de Sismondi, Nouveaux principes d’économie politique, Paris, Calman-Lévy, 1971 [1819], préface de Jean Weiller, avec la collaboration de Guy Dupuigrenet-Desroussilles, livre i, chapitre 7, p. 89.
(4) On reprend ici la première acception que donne le Vocabulaire technique et critique de la philosophie d’André Lalande, Paris, puf; 2006 [1926]. La classe, en logique, est un « ensemble d’objets défini par le fait que ces objets possèdent tous et possèdent seuls un ou plusieurs caractères communs ».
(5) Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, livre premier, chapitre 2, traduction de Germain Garnier, 1881, [1776], édition électronique de Jean-Marie Tremblay.
(6) François Quesnay, « Analyse de la formule arithmétique du tableau économique de la distribution des dépenses annuelles d’une nation agricole », in Journal d’agriculture, du commerce et des finances, tome v, troisième partie, juin 1766, p. 11-41 ; Anne Robert Jacques Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, recueilli dans Œuvres, Paris, Félix Alcan, 1914 [1766], tome II ; Jacques Necker, De la législation et du commerce des grains, Roubaix, EDIRES, 1986 [1775].
(7) Adalbéron, Poème au Roi Robert Le Pieux (autour de l’année 1020).
(8) Cette question de la justice de l’échange est posée depuis l’Antiquité, notamment par Aristote au livre v de l’Éthique à Nicomaque. Au Moyen-Âge, elle occupe les religieux, comme le franciscain Pierre de Jean Olivi, dans la première partie « Des achats et des ventes » du Traité des contrats (1296-1297), Paris, Les Belles Lettres, 2012.
(9) « Comment le numéraire simplifia l’échange des richesses ».
(10) Larry Portis, Les classes sociales en France. Un débat inachevé (1789-1989), Paris, Les Éditions ouvrières, 1990, p. 28.
(11) « La valeur utile des choses se réalise pour l’homme sans échange, c’est-à-dire dans un rapport immédiat entre la chose et l’homme, tandis que leur valeur, au contraire, ne se réalise que dans l’échange, c’est-à-dire dans un rapport social », Karl Marx, Le Capital, Paris, Éditions sociales, 1976, livre i, section 1, chapitre 1-4, p. 76.
(12) Karl Marx, Histoire des doctrines économiques, tome vi, Paris, Alfred Costes, 1925, p. 86.

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