II. Controverses : “Mercantilisme”, Physiocratie, Economistes libéraux

Avant de s’intéresser à l’apport théorique des Physiocrates, et aux contradictions fécondes de leurs conceptions (notamment au regard des questions valeur, plus-value, capital), il est utile, de situer ce courant, tel qu’il peut être présenté dans les Histoires de la pensée économique. Cela permettra d’établir des relations avec l’exposé précédent sur le “mercantilisme”, et ceux qui suivent : un examen théorique des conceptions physiocratiques, puis la conception de l’économie marchande “libérale” du XIXe siècle et sa première critique moderne.

Critique du “système mercantile” et affirmation des intérêts de la propriété et de la production agraire

Les premiers textes de Quesnay, chef de file des Physiocrates, sont publiés pendant la guerre de Sept ans (1757-1763), néfaste pour la France au plan économique. Quesnay et les Physiocrates s’interrogent : comment améliorer la position de la France, développer ses ressources économiques. Selon eux, la ressource essentielle de la France est son riche potentiel agricole. Il faut donc mettre en valeur les terres, diriger les capitaux vers l’agriculture afin de créer un grand volume de production.

Dans les conditions du temps, ce qui convient aux “républiques commerçantes” (centration sur la production et la commercialisation de biens manufacturiers) ne convient pas, selon eux, à la France, qui est davantage un “royaume agricole”. De sorte que la cible des Physiocrates est ce qu’ils nomment « le système des commerçants » (“mercantilisme”), et la politique de Colbert en faveur des manufactures et du commerce. Ce système aurait, toujours selon eux, plongé la France dans le déclin économique et entretenu la misère dans les campagnes. Il aurait permis un développement trop important de la classe des commerçants, qui ne verraient que leurs intérêts particuliers, et n’auraient pas en vue « le bien général de la nation ».

Il est aussi reproché aux “mercantilistes” d’avoir porté atteinte à la propriété agraire, en aiguillant les capitaux vers la finance au détriment de l’agriculture, et d’avoir privé les propriétaires d’une partie de leur rente.

Dans plusieurs Histoires de la pensée économique, on insiste sur le fait les Physiocrates posent que la création de richesse ne se fait que dans le secteur agricole, sans toujours préciser qu’il ne s’agit pas pour eux de supprimer la production manufacturière. Il est question de trouver la bonne proportion entre les différentes activités économiques, celle qui est jugée la plus  favorable au corps social. Ainsi, il ne faut pas qu’un excès de dépenses se porte sur les biens manufacturés au détriment de la production agraire. Toujours, dans les Histoires de la Pensée économique, on insiste à cet égard sur l’importance théorique des Tableaux économiques de Quesnay, qui analysent l’interdépendance entre les facteurs économiques de l’ensemble d’une nation (production, dépenses, prix, revenus, capitaux).

S’agissant de la production agricole, les Physiocrates privilégient la grande culture productive, avec fort investissement en capital, qui dégage un produit net important, contre la petite culture.

La critique du “mercantilisme” concerne globalement la théorie de la balance commerciale, le protectionnisme, la réglementation. La formule souvent répétée à propos des Physiocrates “laisser faire, laisser passer” (1) est dirigée contre ces aspects du mercantilisme (2). II peut s’agir aussi de lever l’interdit de s’adonner à des activités productives marchandes pour les nobles et le clergé.

Défense de la liberté des échanges et du libre jeu des intérêts particuliers (profitables au corps social)

Si les Physiocrates sont contre le « système des commerçants », ils ne se situent pas hors de la production marchande (produire pour vendre et faire un profit). A la suite de Vincent de Gournay (intendant du commerce), ils s’intéressent de près à la « science du commerce », et plus spécialement à la question de la commercialisation du blé, qui s’est alors considérablement accrue (3). Ils estiment que les produits nets, qui peuvent être tirés de la production agricole, ne doivent pas être limités par des réglementations, ce qui entraverait l’investissement.

Ils posent que les réglementations (des échanges, des prix) créent une contradiction d’intérêts entre les producteurs de grains et les consommateurs. Tout changerait avec la liberté du commerce. Les négociants en mettant en rapport les marchés permettraient que les prix fluctuent moins rapidement. Dans un échange libre, ce que l’unité de grain rapporte en moyenne au producteur augmenterait le bon prix obtenu. Cela permettrait de dégager une recette substantielle et encouragerait le fermier à accroître le niveau de la production. Quant au prix moyen d’une unité de grain pour le consommateur, il ne changerait pratiquement pas.

Les Physiocrates influenceront le pouvoir sur cette question. Des mesures de libéralisation du commerce des blés et des farines seront prises en 1763 (puis remises en question). Au sein des Assemblées révolutionnaires (Constituante), le débat continuera.

Ce versant de la pensée physiocratique (liberté des échanges) sera repris par les économistes libéraux du XIXe siècle, bien qu’ils n’admettent pas le primat de la propriété et de la production agraires. Ce versant de la pensée physiocratique, puis libérale, repose sur le postulat que les comportements intéressés qui forment le socle des relations marchandes (laisser faire les lois naturelles de l’économie), aboutissent aux équilibres économiques les meilleurs possibles pour l’ensemble du corps social.

L’ordre politique (pour les Physiocrates, comme pour les libéraux) doit donc se calquer sur cet « ordre économique naturel », l’État ne doit pas intervenir en ce domaine (protectionnisme, réglementation des productions et des prix). Les lois naturelles de l’économie, « lien indissoluble de la société », doivent cependant être imposées par le pouvoir. Les Physiocrates parlent à cet égard de « despotisme légal », les libéraux parleront de « souveraineté de la concurrence ». Dans les deux cas, il faut que le souverain et les magistrats connaissent ces lois de « l’ordre naturel », s’y conforment, et en instruisent la nation (les différentes classes), qui devront elles aussi s’y conformer.

NOTES

(1) Notamment contre les monopoles accordés aux compagnies commerciales (ports et corporations manufacturières).

(2) Contre les mercantilistes, Boisguilbert indique : « On laisse faire la nature » (1707). D’Argenson : « Laisser faire, telle devrait être la devise de toute puissance publique » (1751), et Gournay : « Laisser faire, laisser passer, étant deux causes continuelles d’actions seraient pour nous deux sources continuelles de richesses » (1753).

(3) Gournay en 1752 avait déjà demandé de libérer le commerce du blé entre les provinces.

 

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