II — Bien commun ou intérêt général. Comment les dégager ?

On voit qu’il est utile de comprendre le sens de notions voisines de celles d’intérêt général, celles de bien commun et de chose publique, ou bien public.
Bien commun
La notion de Bien est plus large que celle d’intérêt, moins liée à l’idée de profit, gain, immédiat. Ce qui constitue un bien peut certes concerner les richesses, les possessions, mais d’abord ce qui est bien, le bonheur, ce qui est favorable, juste, contre ce qui est mauvais, néfaste.
La notion de commun ne signifie pas une simple addition d’intérêts particuliers. Elle ne signifie pas non plus quelque chose qu’on aurait ensemble de façon involontaire, ou par “nature” (ou qui reposerait sur une origine ou une race.
Le terme de commun est différent de l’idée actuelle qu’on se fait de la “communauté”, au sens où ce que l’on aurait en commun viendrait d’une même identité, d’une même “origine”, du fait d’être “les mêmes”, par l’ethnie, la culture, la religion. Dans la langue française, la notion de commun est liée à celle de règles construites en fonction de finalités (et non d’origines). Le commun résulte d’une association, d’une participation volontaire en vue de buts communs. C’est aussi la signification du mot commune, au sens de municipalité ; (co) (munia) signifie charges prises avec d’autres. Le commun, la commune, regroupent ceux qui ont pris part conjointement à des charges, participation souvent sur base d’égalité. Rappelons que le mot communisme vient aussi de commun. Donc, il est important de saisir ce que signifie vraiment le mot commun.
Le fait de participer à quelque chose de commun n’exclut pas de disposer de choses en propre. Le bien commun se pose d’ailleurs en relation avec des biens propres, au sens de propriété, mais aussi de bien, au sens ce qui est bon.
Le bien propre c’est ce qui est bon, favorable à un particulier ou à un groupe. Le bien commun, c’est ce qui est bon, favorable pour un ensemble (Cité, nation), ou ce qui appartient en commun à un ensemble.
Il y a possibilité de faire ou non coïncider les biens propres et le bien commun. On peut les faire coïncider par la contribution des particuliers au bien commun, et, par la subordination des intérêts propres au bien commun.
On peut aussi dégager le bien commun sous la forme d’un schéma “d’intersection” posant ce qui est commun aux différents associés.

Malgré des oppositions d’intérêts, il peut y avoir dans ce schéma, des intérêts communs momentanés ou durables, entre différentes catégories de populations. Par exemple au cours de la Seconde guerre mondiale, on a pu poser un intérêt commun à différentes classes d’une nation contre le fascisme ou contre l’occupation. Sans omettre que, d’un autre côté, il y ait eu des intérêts “communs”, immédiats et partiels à la politique de collaboration. Même chose pour l’Europe : deux types d’intérêts semi-communs peuvent exister, pour ou contre son principe de constitution. Ceci peut traverser les classes et les partis. Dans certains cas, en dépit de l’opposition de leurs intérêts, il peut même y avoir des intérêts communs partiels entre patrons et ouvriers, par exemple pour sauver une entreprise contre la concurrence mondiale.

Autre notion, celle de Chose publique, d’où vient le mot République (res publica : chose publique). La notion vient de Rome. Entre chose publique (res publica) et choses privées (res privata), il y a à peu près le même rapport qu’entre bien commun et biens propres.
L’expression Chose publique ou République : Res : chose : concerne de façon très large, toute réalité, tout ce qui est objet d’utilité, de possession : les affaires, les forces, les connaissances.
La notion de public : c’est ce qui est en rapport avec le peuple, au sens d’ensemble de la population, plutôt que comme classe particulière (ce n’est pas la plèbe contre les patriciens).
La chose publique, c’est donc tout ce qui est d’usage ou d’utilité publique, qui sert à l’ensemble : les ponts, les routes, la défense, l’éducation, la santé, mais aussi les lois etc.
Le privé : c’est ce qui est mis à part, séparé du reste, bien privé, loi privée (d’où vient l’idée de privilège).
Le rapport entre intérêts privés peut être comparé à celui qui oppose les intérêts particuliers. Mais on peut considérer que la notion d’intérêt public ou d’utilité publique est plus facile à saisir que celle d’intérêt général.

La relation entre privé et public peut cependant être posée de façon juste, comme un rapport équitable entre biens propres et bien commun.
* Le privé doit contribuer à l’utilité publique et lui être subordonné.
* Le public peut aussi être considéré comme intersection possible entre divers intérêts.
Les notions : intérêt public, bien commun, intérêt général, ne sont pas tout à fait équivalentes. A partir d’une certaine époque (généralisation de l’échange marchand), c’est la notion d’intérêt général qui tend à s’imposer. Car, face à la concurrence des intérêts particuliers, poser un intérêt général ou commun, se présente comme une nécessité pour tout ensemble politique s’il veut se maintenir. La question est de savoir comment on pense pouvoir dégager cet intérêt général ? Et en vue de quoi ?

Comment donc dégager l’intérêt général ou le bien commun ?

La volonté générale ne peut résulter d’un ajustement de marché tel qu’il résulte du mouvement spontané des échanges marchands. Sur ce terrain ce sont les intérêts privés les plus puissants qui s’imposent, un rapport de force, qui ne permettent pas de dégager un intérêt général.
Pour dégager un intérêt général, ou commun, tous les théoriciens ont posé la nécessité d’un cadre politique commun où l’on puisse poser un intérêt général. Pour cela, il faut qu’il y ait un lieu politique commun : Cité, royaume ou république, qui puisse décider par lui-même, qui soit indépendant, souverain.
Aucun théoricien n’imagine que l’intérêt général ou le bien commun puissent surgir tout prêt du mouvement spontané des intérêts en lutte, même quand on suppose, comme les libéraux, qu’il existe une harmonie pré-établie.
Mais il y a deux façons principales de poser le bien commun.
— Certains théoriciens posent que dans l’état de guerre de tous contre tous, c’est par la coercition, la force, éventuellement la ruse, qu’on va contraindre les intérêts en lutte à se soumettre à un même pouvoir, celui-ci en retour les protègerait contre les menaces de leur propre lutte et contre les menaces extérieures. C’est un peu la solution préconisée par Hobbes.
— D’autres posent que c’est en abolissant les fondements d’une société régie par la loi des intérêts privés, la loi de la jungle, qu’on pourra dégager un véritable intérêt commun. Par la mise en avant du bien public, d’une loi publique, subordonnant les intérêts particuliers, et par une certaine égalisation des conditions. C’est un peu la solution proposée par Rousseau.
Sur la base d’un choix de citations, on va examiner comment différents théoriciens posent le problème.

Citation 5 . Jean Bodin (1530-1596)
Lorsque Bodin s’efforce de penser les conditions de l’unité de la nation (à l’époque le royaume), la diffusion des rapports marchands dans leur extension capitalistes est encore en veilleuse. Il perçoit cependant qu’on ne peut laisser se déployer librement le jeu spontané des intérêts particuliers, si l’on veut dégager un bien commun et maintenir l’unité du royaume. La possibilité d’unir suppose que tous se situent dans un même cadre commun, ce qu’il nomme république (au sens de res publica), ou gouvernement de ce qui est commun, avec puissance souveraine.

« République est droit gouvernement […] de ce qui est commun, avec puissance souveraine. »
« La puissance souveraine fait union et liaison des familles, corps et collèges et de tous les particuliers en corps parfait de république. »
Pour Bodin, l’instance politique doit travailler à accorder les différentes parties de la république. La réalisation de l’accord se fait, en donnant priorité au bien public, à des « lois publiques, des richesses, communes à tous. »
« Ce n’est pas république s’il n’y a rien de public. »
« [Il faut] des lois publiques et communes qui touchent tous les sujets en général. »
Cela ne signifie pas qu’il faille réaliser “l’unisson”, supprimer toute contradiction dans la république.
« [Il y a besoin d’accord entre les parties] mais pas d’unisson. La conservation du monde dépend de la contrariété de ce qui est dans l’univers. »
Sans qu’on vise à l’unisson, la chose publique ne peut cependant se maintenir, si le privé ne se trouve pas subordonné au public.
« Il faut qu’il y ait quelque chose de commun et de public. [Il faut] mettre en avant la conservation du bien public. La raison naturelle veut que le public soit préféré aux particuliers. »
Mais cela ne suffit pas encore à accorder durablement les différentes parties de la république. Il faut aussi la justice, la coercition, la force, par elles-mêmes ne produisent pas l’unité, elles nourrissent au contraire les divisions. Il faut développer les conditions de la justice et de l’égalité pour fortifier l’amitié entre les membres de la république.
« Les semences de guerre civile viennent de l’injustice. L’injustice, armée de force, ruine les États. [A l’inverse], la justice est le pilier ferme de la République. »
« La véritable société est fondée sur le partage et l’amitié en termes de droit. Les changements de république adviennent pour richesse excessive des uns, pauvreté extrême des autres. L’égalité est mère nourrice de la paix et de l’amitié. »

Citation 6. Hobbes (1588-1679)
Hobbes au contraire de Bodin, met au premier plan la force, la coercition, la crainte du châtiment pour soumettre les intérêts particuliers, et ainsi garantir le régime social, protéger les particuliers eux-mêmes de la destruction engendrée par leur concurrence généralisée.

« [Compte tenu de l’état naturel de guerre entre les hommes], il faut qu’existe quelque pouvoir coercitif, pour contraindre également tous les hommes à l’exécution de leur convention, par la terreur de quelque châtiment plus grand que l’avantage qu’ils attendent de leur infraction à la convention, et pour garantir la propriété. »

Citation 7. Bossuet (1627-1704).
Au sein de la formation française, alors que les échanges marchands se sont développés, Bossuet n’est pas très éloigné de la position de Bodin. Sur la base des besoins mutuels, il pose la possibilité d’unir les biens particuliers au bien commun par un pouvoir politique légitime. Le bien commun peut être dégagé sur la base des besoins mutuels, par une association au sein de laquelle chaque particulier peut bénéficier de la force commune. Le principe d’un contrat social est ici projeté.

« Que chacun […] trouve son bien [dans la société] et y demeure attaché par cet intérêt. Que les hommes puissent s’entre secourir et que l’union soit cimentée par les besoins mutuels. [Ainsi], sous un pouvoir légitime chaque particulier devient plus fort. Toutes les forces de la nature concourent en une. Ainsi un particulier est en repos contre l’oppression et la violence. La raison en est que chacun est secouru. On y gagne puisqu’on y retrouve toute la force de la nation réunie ensemble pour nous secourir. »

Citation 8. Rousseau (1712-1778).
Quoique théoricien de la souveraineté du peuple, Rousseau n’est pas étranger à cette même ligne de pensée. Il fait part du fait que deux tendances se combattent dans la société : l’opposition des intérêts, et, la nécessité de leur accord pour éviter la destruction. On doit selon lui prendre appui sur la deuxième tendance pour éviter la destruction mutuelle, imposer un intérêt commun. Celui-ci se construit en se fondant sur les points par lesquels les intérêts particuliers s’accordent.

« Si l’opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l’établissement des sociétés, c’est l’accord de ces mêmes intérêts qu’il a rendu possible. C’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée. »

Ce qui « généralise la volonté » n’est pas le « nombre de voix », mais « l’intérêt commun » qui unit, les différents intérêts, « ce qu’il y a de commun dans ces intérêts », « les points par lesquels ils s’accordent ».

Citation 9. Rousseau.
Pour parvenir, à partir d’indivis particuliers, à dégager un intérêt général, ceux-ci doivent se déterminer d’abord comme citoyens. Le citoyen, comme l’indiquait déjà Bodin, n’est pas celui qui se prononce sur la base de son intérêt particulier, mais sur la base de ce qui est bon pour la république, pour l’intérêt public. Interroger la volonté générale ne revient pas ainsi à interroger les volontés particulières, à « demander à chacun ce qu’est son intérêt particulier, mais ce qu’il estime bon pour l’intérêt public ». La détermination de la volonté générale est pour chaque individu un « acte de l’entendement », qui « raisonne dans le silence des passions ».
« Nous ne commençons à devenir des hommes qu’après avoir été citoyens. »

Citation 10. Rousseau.
Rousseau perçoit cependant la difficulté qu’il y a à séparer dans l’homme le particulier et le citoyen, à connaître ce qu’est la volonté générale, la discerner de la volonté particulière.

« Mais « comment chaque individu peut-il faire agir son entendement, voir la volonté générale, si l’art de généraliser est un des plus difficiles et tardifs de l’entendement humain, et si pour bien suivre la volonté générale, il faut la connaître et surtout la bien distinguer de la volonté particulière. »

Il convient pour résoudre cette difficulté de travailler à “éclairer” le peuple, lui donner à voir le contenu de la volonté générale, en se défiant des séductions des volontés particulières, en se haussant au-dessus des vues partielles et immédiates.

« De lui-même, le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n’est pas toujours éclairé. Il faut lui faire voir les objets tels qu’ils sont[…], lui montrer le bon chemin qu’elle cherche, la garantir des séductions des volontés particulières, rapprocher à ses yeux les lieux et les temps, balancer l’attrait des avantages présents et sensibles, par le danger des maux éloignés et cachés. »

Citation 11. Sieyès (1748-1836).
Au premier abord, Sieyès semble se positionner au sein du même cadre théorique que Rousseau. Il évoque comme lui le contrat social. Mais, à l’instar des théoriciens libéraux, il fait comme si les intérêts particuliers reliés par l’échange marchand, aboutissaient d’eux-mêmes en se confrontant à définir un intérêt vraiment général : « alliance si utile de mon intérêt particulier et de l’intérêt commun ». L’univers de l’échange marchand produirait l’harmonie spontanée des différents intérêts particuliers.

« Tous les rapports de citoyen à citoyen sont des rapports libres. L’un donne son temps ou sa marchandise, l’autre rend en échange son argent, il n’y a point de subordination mais un échange continuel. »

L’échange serait toujours avantageux pour tous les échangistes, qu’ils soient riches ou pauvres, ouvriers ou bourgeois. La volonté commune se dégagerait spontanément et porterait à la satisfaction des différents intérêts, fussent-ils opposés.

« Les volontés individuelles [des échangistes] sont les seuls éléments de la volonté commune. »
« Chaque particulier se propose des fins particulières. Il se dit : à l’abri de la sécurité commune, je pourrais me livrer tranquillement des projets personnels, alliance si utile de mon intérêt particulier et de l’intérêt commun. »

Citation 12. Sieyès.
Sieyès n’ignore pas cependant que des intérêts contradictoires se développent dans la société. Il perçoit qu’au-delà de l’opposition entre des intérêts particuliers individuels, se déploient des intérêts collectifs de classe. Il faut prendre garde, selon lui, à ceux qui voudraient exprimer ces intérêts opposés.

« Une société ne peut avoir qu’un intérêt général. Il serait impossible d’établir l’ordre, si on prétendait marcher à plusieurs intérêts opposés. [En conséquence] Plus tôt ou plus tard, il faudra que toutes les classes se renferment dans les bornes du contrat social. »

Pour imposer l’intérêt général, il faut donc que seuls les gouvernants soient habilités à le définir. Seul, le corps gouvernant « qui sait » l’intérêt général, doit imposer une « harmonie » (pourtant censée s’imposer d’elle-même par l’échange). En conséquence, seuls les gouvernants ont le droit d’être organisés, ce droit doit être enlevé au peuple qui ne peut savoir ce qu’est l’intérêt général.

« Les représentants sont bien plus capables [que les membres du peuple] de connaître l’intérêt général et d’interpréter à cet égard leur propre volonté. […] Les lumières de la morale publique doivent paraître d’abord chez les hommes bien mieux placés pour saisir les rapports sociaux. »

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